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Les fondamentaux énergétiques de l’Europe – Par Ana Palacio, ancienne ministre espagnol des Affaires étrangères

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Ana Palacio

Ana Palacio, ancienne ministre espagnol des Affaires étrangères

Ana Palacio, ancien ministre des Affaires étrangères espagnol et ancien vice-président de la Banque mondiale, est membre du Conseil d’État espagnol, professeur invité à l’Université de Georgetown, aborde dans cette contribution les grandes questions énergétiques en Europe ainsi que des pistes de solution.

 

Pour la troisième fois cette année, les problématiques énergétiques ont dominé la feuille de route du Conseil européen de Bruxelles du mois dernier. Ce souci croissant dont font preuve les dirigeants européens à l’égard des aspects énergétiques revêt aujourd’hui pleinement son sens, compte tenu de la confluence de trois menaces existentielles pour l’Union européenne : démarche révisionniste de la part de la Russie, déclin de la compétitivité des entreprises européennes, et changement climatique. Dans la mesure où ces évolutions viennent défier les valeurs de l’Europe, la viabilité de son modèle social, et la sécurité planétaire à long terme, il incombe aujourd’hui aux dirigeants européens de bâtir un nouveau système de l’énergie, qui garantisse un approvisionnement fiable, des tarifs raisonnables, ainsi qu’une durabilité écologique.

La bonne nouvelle, c’est que ce cadre émerge d’ores et déjà, susceptible de faciliter cette initiative. En effet, au-delà des objectifs largement débattus concernant la production énergétique pour 2030 – qui englobent les émissions de gaz à effet de serre, l’efficience énergétique, et les ressources renouvelables – les conclusions du Conseil européen promeuvent les aspects fondamentaux d’une approche concrète et efficace autour de l’énergie. S’ils entendent joindre la parole aux actes, les Européens devront toutefois adopter une vision unifiée, jusqu’à présent manifestement absente de la politique énergétique de l’UE.


L’élément le plus tangible du cadre de politique énergétique émergent de l’UE réside dans son marché intérieur de l’énergie qui, une fois achevé, permettra une circulation sans entrave des énergies, ainsi que les investissements s’y rattachant dans l’ensemble de l’UE. Ce marché énergétique intégré permettrait de réaliser des économies significatives – estimées jusqu’à hauteur de 40 milliards d’euros chaque année jusqu’en 2030 – conférant ainsi à l’UE une dynamisation fort nécessaire de sa compétitivité.

Le marché intérieur de l’énergie permettrait également de renforcer la sécurité énergétique de l’Europe. En effet, bien que l’UE dans son ensemble conserve un mix énergétique équilibré, dans la mesure où les approvisionnements sont divisés relativement équitablement entre le gaz, le charbon, le pétrole, les énergies renouvelables et la production nucléaire, les États dans leur individualité se trouvent bien souvent excessivement dépendants d’une seule de ces sources énergétiques, et, plus dangereux encore, d’une seul et unique fournisseur : la Russie. Une circulation sans restriction des énergies au sein de l’UE permettrait d’atténuer les risques de choc ou de perturbation des approvisionnements.

Bien entendu, la création d’un marché intérieur de l’énergie ne constitue pas seulement une question de politiques. L’UE a en effet également besoin d’infrastructures appropriées lui permettant de faciliter la circulation des énergies entre ses différents États et régions.

Sur ce front, il reste beaucoup à accomplir. À titre d’exemple, l’Espagne transmet actuellement au reste de l’Europe seulement 1,5 % de sa capacité de production d’électricité, en raison d’un manque d’infrastructures de transmission dans la région des Pyrénées, ainsi que de la réticence dont fait preuve la France sur la question de l’ouverture de son marché énergétique à une concurrence en provenance de la péninsule ibérique.

Reconnaissant l’urgence de cette problématique, le Conseil européen en appelle à une plus grande interconnexion en matière d’électricité, visant une capacité de production de 10 % d’ici 2020 et de 15 % d’ici 2030, dans le cadre de laquelle les États exporteraient 15 mégawatts pour chaque volume de 100 mégawatts produit. L’accomplissement de ces objectifs exigera à la fois d’importants investissements en capital ainsi qu’un changement dans la mentalité des États membres de l’UE, de sorte que les réticences à la française cessent d’entraver les avancées en la matière. Les États doivent comprendre que leurs entreprises ne souffriront ni de flux sortants d’électricité vers d’autres pays de l’UE en périodes de pénurie, ni d’une augmentation des prix, compte tenu de la promotion croissante des énergies renouvelables.

L’émergence d’une « union énergétique » européenne, soutenue par le Conseil, constituerait un vecteur idéal dans la facilitation de ce changement. La difficulté réside toutefois en ce qu’il reste encore aux dirigeants européens à définir une stratégie convaincante et efficace pour la construction de cette union énergétique.

En effet, bien que le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker ait créé un poste de vice-président en charge de l’union énergétique – actuellement occupé par Maroš Šefčovič – personne ne sait actuellement précisément en quoi consistera ce poste. À ce jour, Šefčovič s’est contenté de présenter vaguement les cinq piliers de l’union énergétique, conduisant beaucoup d’observateurs à considérer l’approche politique actuelle comme un mirage de l’union énergétique.

L’UE a besoin d’une stratégie énergétique correctement définie, qui contribue à surmonter ce déficit de confiance qui freine la mise en œuvre de solutions efficaces. Il s’agirait d’abord et avant tout d’élaborer des règles communautaires claires et prévisibles, ainsi que des politiques prenant en compte les coûts de l’union énergétique.

Une telle démarche faciliterait l’accomplissement d’un autre objectif critique pour l’UE : la projection d’une image plus unifiée aux yeux du monde. Les dernières conclusions du Conseil reconnaissent cet impératif, la nouvelle structure de la Commission se révélant également propice à une cohérence des politiques. Il appartient désormais aux États de s’aligner sur cette démarche.

Une importante mise à l’épreuve aura lieu à l’occasion de la conférence des Nations Unies sur le changement climatique (COP21) qui se tiendra l’an prochain à Paris. La conférence 2009 de Copenhague s’était révélée un véritable désastre, en ce que l’approche européenne consistant à « conduire la démarche par l’exemple » avait échoué à susciter l’implication. L’UE ne peut ni se permettre de s’isoler, ni de mécomprendre une fois de plus la nature des forces géopolitiques en présence.

Fort heureusement, le Conseil semble avoir intégré cet enseignement, se ménageant la possibilité de reconsidérer ses engagements à l’issue de la COP21. D’ici là, il lui reste toutefois beaucoup à accomplir, non seulement dans la conception d’une approche unifiée, mais également dans la transcription de cette approche en tactiques abouties, ainsi qu’en un message clair lors de la COP21. Une réussite à l’occasion de cet événement poserait plus largement les bases solides de la feuille de route énergétique de l’UE.

Si l’UE entend résoudre les problématiques clés de sécurité énergétique, de compétitivité des prix, et de durabilité, il lui faudra élaborer une approche politique unifiée, globale, et convaincante. Les fondations d’une telle approche émergent d’ores et déjà – marché intérieur de l’énergie, cadre de l’union énergétique, et projection d’une image de cohésion. Il incombe désormais à l’Europe de mener à bien la démarche, et de faire en sorte qu’elle fonctionne.

 

Ana Palacio

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