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Marissa Scott-Torres, Porte-parole francophone du Département d’État américain : Des prémices de bon augure pour l’Afrique

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La vague d’enthousiasme sur le continent africain qu’a suscité l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche n’est pas prête de retomber. Bien au contraire ! Même si Joe Biden ne pourra pas reprendre aisément le fil de la politique africaine d’Obama, car entre temps les nationalistes républicains sont passés par là. Il n’empêche, l’Afrique francophone, notamment, pourra bénéficier d’interlocuteurs de premiers plan, parlant couramment le français, dont Marissa Scott-Torres, Porte-parole en charge de l’Afrique francophone au Département d’Etat américain dirigé par le non moins francophone, Antony Blinken, Secrétaire d’Etat. Une sorte de dynamique assumée, aux antipodes de la politique africaine de Donald Trump. Décryptage.

Entretien réalisé par Sneiba Mohamed & Anthioumane D. Tandia.

AFRIMAG : Comment la nouvelle administration Biden compte-t-elle se démarquer de celle de Trump, qui n’avait pas du tout intégré l’Afrique aux intérêts géostratégiques des Etats-Unis ?


Marissa Scott-Torres, Porte-parole en charge de l’Afrique francophone au Département d’Etat américain

Marissa Scott-Torres, Porte-parole en charge de l’Afrique francophone au Département d’Etat américain

Marissa Scott-Torres : Faut-il d’abord préciser que l’Afrique est une priorité pour le président Biden. Son administration s’engagera auprès des pays africains dès le début et souvent, en tant que partenaires dans la poursuite d’intérêts et de valeurs communs, notamment en matière de sécurité, de santé mondiale, de changement climatique, de liberté et de démocratie, ainsi que de prospérité partagée. Nous redynamiserons et rétablirons nos relations avec le continent en élaborant des partenariats substantiels et réciproques avec les gouvernements, les institutions et les populations africaines, fondés sur des intérêts communs et un respect mutuel.

Dans son adresse à l’Afrique, le président Biden, au lieu de se tourner vers les populations, il s’est adressé à leurs dirigeants. Or, nombreux sont ces chefs d’Etat en Afrique qui ne respectent pas les constitutions de leur pays. Et les manquements aux droits de l’homme sont légion ! N’est-ce pas une façon de donner un blanc-seing aux adeptes du tripatouillage et de la répression alors même que parmi les priorités de la nouvelle diplomatie américaine la question des droits de l’Homme figure en bonne place ?

L’administration Biden entend élever les questions des droits de l’homme et de la démocratie au rang de priorité dans notre politique étrangère, y compris dans nos relations avec nos partenaires africains. Le respect des droits de l’homme, l’état de droit, la reddition de comptes, l’accès à la justice, le respect des limites de durée de mandats prévues par les constitutions et des institutions démocratiques solides sont non seulement essentiels en soi, mais sont également fondamentaux pour la paix et la prospérité d’un pays.

Durant les 4 dernières années, des militants des droits de l’Homme ont été embastillés un peu partout en Afrique sans que l’administration Trump ne lève le petit doigt. Comment comptez-vous accompagner les causes justes sur le continent africain pour la consolidation de la culture démocratique ?

On constate un recul de la démocratie et du respect des droits de l’homme sur tout le continent. Nous sommes préoccupés par ces tendances. L’administration entend élever les questions de la démocratie, de la bonne gouvernance et des droits de l’homme au rang de priorité dans notre politique étrangère, y compris dans nos relations avec nos partenaires africains. Les États-Unis appuieront les progrès démocratiques des gouvernements et seront aux côtés des citoyens, de la société civile et du secteur privé pour exiger de leurs gouvernements qu’ils soient plus réactifs et responsables.

Le Sahel est en proie à une série de déstabilisations depuis le Mali. Si rien n’est entrepris de concret, d’autres pays sont ciblés (Côte d’Ivoire, Bénin…) comme l’ont révélé récemment les services secrets français. Comment les États Unis comptent-ils défendre leurs intérêts au Sahel et dans le Golfe de Guinée ?

Dans son allocution du 16 février, le secrétaire d’Etat Blinken a confirmé l’engagement des États-Unis à être un bon partenaire du G5 Sahel, qui œuvre à apporter la sécurité, la stabilité et la bonne gouvernance à la région. Les États-Unis appuient les objectifs de la Coalition internationale pour le Sahel visant à coordonner le soutien international apporté à la région, qu’il s’agisse de renforcer sa capacité à lutter contre le terrorisme ou de soutenir le développement économique.

On constate un rétrécissement des investissements américains en Afrique au détriment des Chinois notamment. Comment justifier ce constat alors même que le retour sur investissement y est très intéressant et est plus rapide également, comparé à d’autres marchés ?

Les pays africains sont nos partenaires dans la poursuite de nos intérêts communs. Nous collaborons avec nos partenaires africains dans un cadre stratégique, et pas simplement pour concurrencer la Chine. En Afrique, nous veillerons à ce que les entreprises américaines puissent rivaliser sur un pied d’égalité, offrant une véritable alternative à l’approche économique de la Chine, en promouvant l’esprit d’entreprise, le renforcement des capacités et les pratiques équitables. Nous ferons reculer les pratiques de corruption ou de coercition qui nuisent à nos intérêts et à ceux de nos partenaires africains, notamment les atteintes à la souveraineté des États, le contrôle des ressources et l’utilisation abusive des nouvelles technologies de sécurité.

La ZLECAf est entrée en vigueur le 1er janvier 2021. Beaucoup d’étapes restent à réaliser pour le succès de cette zone de libre-échange continentale, la plus grande au monde. Comment les États-Unis, à travers l’AGOA, comptent-ils accompagner ce nouveau défi pour augmenter son niveau d’échanges avec l’Afrique ?

D’ici 2050, une personne sur quatre dans le monde vivra en Afrique. Le continent possède la population et la main-d’œuvre les plus jeunes du monde. La mise en œuvre de la ZLECAf créera la cinquième plus grande économie du monde. Du fait des effets de la Covid-19, l’Afrique est entrée en récession pour la première fois depuis 25 ans, retardant la croissance et menaçant des années de progrès dans la réduction de l’extrême pauvreté. En utilisant nos outils de diplomatie économique de la Société de financement du développement, de l’USAID, de la Millennium Challenge Corporation et du département du Trésor des États-Unis, notre équipe travaillera avec le secteur privé américain, les gouvernements africains et les institutions financières internationales pour accroître les échanges commerciaux et les investissements en Afrique, ainsi que pour promouvoir les entreprises américaines. Les États-Unis consulteront également le Congrès à un stade préliminaire afin de discuter de la voie à suivre pour le renouvellement et la mise à jour du système de préférences généralisées (SPG) et de déterminer les perspectives de l’AGOA et d’autres programmes de préférences commerciales.

Sous administration Trump, les Etats-Unis ont carrément tourné le dos au Sahel, région minée par des conflits complexes. Peut-on s’attendre à un changement avec la nouvelle administration ?

Le bureau de l’envoyé spécial des États-Unis pour la région du Sahel en Afrique a été créé il y a près d’un an, afin de participer activement au soutien de la gouvernance, de la libéralisation politique, de la croissance économique et du développement, pour atteindre une paix et une stabilité à long terme dans la région. Comme l’a dit le Secrétaire d’Etat Blinken dans son allocution du 16 février au sommet du G5 Sahel : « Alors que Daech et les groupes affiliés à Al-Qaïda cherchent à étendre leur portée à travers l’Afrique, les États-Unis continueront de collaborer étroitement avec leurs partenaires africains. Nous nous appuierons sur les initiatives existantes en Afrique de l’Ouest et partagerons les enseignements tirés de la lutte mondiale contre l’extrémisme violent. Nous félicitons la Mauritanie d’avoir rejoint le Tchad et le Niger en tant que membres sahéliens de la Coalition mondiale contre Daech. Le travail tactique de lutte contre le terrorisme est essentiel. Mais à lui seul, il n’est pas suffisant. L’instabilité et la violence sont les symptômes d’une crise de légitimité de l’État. Les griefs sociaux historiques, le manque de services publics accessibles et l’exclusion des processus politiques, en particulier des communautés minoritaires ou marginalisées, tout ceci érode la légitimité des gouvernements aux yeux de la population. Au-delà de la réponse en matière de sécurité, la voie vers une stabilité durable passe par la fourniture de services et d’opportunités économiques, la protection de l’état de droit et la participation des communautés aux décisions qui les concernent. Cela suppose aussi que la justice soit rendue pour les violations des droits de l’homme commises par les forces de sécurité, au moyen d’enquêtes transparentes et d’une véritable obligation de rendre des comptes. »

Est-ce que l’impact économique de la Covid-19 sur l’économie notamment peut avoir des conséquences sur l’aide publique au développement en direction de l’Afrique ?

Les États-Unis sont préoccupés par l’augmentation des besoins humanitaires sur le continent. Nous continuerons de travailler avec la communauté internationale et d’autres donateurs pour apporter une aide vitale aux personnes les plus vulnérables de la région. Nous sommes préoccupés par les répercussions de second ordre de la crise de la Covid-19 sur la santé mondiale et sur d’autres acquis en matière de développement. L’administration Biden mobilisera un plan offensif et global pour lutter contre le recul de ces acquis tout en luttant pour mettre fin à la pandémie. Le projet de loi d’urgence sur la Covid-19 proposé par la Maison-Blanche prévoit 11 milliards de dollars supplémentaires pour faire face à la crise mondiale de la pandémie. Près de la moitié de cette somme serait consacrée aux effets secondaires de la pandémie, notamment les impacts sur les programmes essentiels de santé mondiale. En réponse à cette crise, les États-Unis ont fourni plus de 488 millions de dollars d’aide sanitaire et humanitaire supplémentaire aux pays d’Afrique subsaharienne pour lutter contre la pandémie.

Le président Trump n’a pas mis pied en Afrique durant tout son mandat. A quand la visite de Joe Biden en Afrique ?

Le président Biden a déclaré que l’Afrique est une priorité pour son administration. La Maison-Blanche communiquera les projets du président Biden de se rendre sur le continent dès qu’ils seront disponibles.

Comment décrypter pour l’Afrique la décision du président Biden d’annuler la double décision de sortir des Accords de Paris sur le climat et de l’OMS du président Trump ?

Le premier jour de son administration, le président Biden a signé l’instrument permettant de rejoindre l’Accord de Paris et a renforcé nos protections en faveur de la pureté de l’air et de l’eau. Les États-Unis sont occupés à préparer leur objectif d’émissions dans le cadre de l’Accord de Paris, à élaborer un plan de financement du climat et à impliquer à nouveau la communauté mondiale dans ce défi commun. Nous prenons des mesures, dans le souci de donner l’exemple, qui ont pour objet d’intégrer des objectifs climatiques à tous les niveaux de notre action diplomatique et de faire passer nos objectifs climatiques à la vitesse supérieure. Ainsi, nous pouvons pousser d’autres pays, d’autres grands émetteurs, à faire de même. Les États-Unis ont renoué avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) afin d’améliorer leur niveau de préparation global pour lutter contre la Covid-19, ainsi que pour détecter et prévenir de futures pandémies, car il y en aura d’autres.

La mort de Georges Floyd entre autres crimes à caractère racial a mis l’Afrique en émoi. Comment l’administration Biden compte-elle remédier aux discriminations raciales aux USA, politique sous le leadership américain qui ne pourrait faire que des émules ailleurs dans le monde ?

Un genou au cou de la justice a ouvert les yeux de millions d’Américains, puis a déclenché un été de manifestations et a remué la conscience de la nation. Nous n’avons jamais pleinement été à la hauteur des principes fondateurs de cette nation, à savoir que tous les peuples sont créés égaux et ont le droit d’être traités de la même manière tout au long de leur vie. Nous savons qu’il est plus que temps d’affronter les profondes inégalités raciales et le racisme systémique qui continuent de sévir dans notre pays. L’administration Biden-Harris s’engage à terminer le travail laissé en suspens et à tenir la promesse de l’Amérique pour les familles et les communautés noires et pour tous les Américains. Dès son premier jour en fonction, le président Biden a signé un «décret présidentiel sur la promotion de l’équité raciale et le soutien aux communautés défavorisées par le gouvernement fédéral» pour commencer à relever le défi national de l’équité raciale. La lutte contre le racisme systémique et le rétablissement de la démocratie dans notre pays est un élément essentiel de la vision du président Biden en matière de politique étrangère, car il sait que nous ne pouvons pas être des défenseurs crédibles de la démocratie et des droits de l’homme à l’étranger si nous ne démontrons pas notre engagement à cet égard sur notre territoire.

Quelle signification Biden donne à ces nombreuses nominations d’africains-américains à des postes stratégiques dans son administration?

Le mois de février est le Mois de l’histoire des Noirs aux États-Unis. Le président Biden a invité le peuple américain à honorer l’histoire et les réalisations des Noirs américains et à réfléchir aux siècles de lutte qui nous ont amenés à cette période de reconnaissance, de rédemption et d’espoir. Lors d’un discours de campagne en décembre, le président Biden a fait remarquer que la constitution d’une équipe diversifiée permettra d’obtenir de meilleurs résultats et de trouver des solutions plus efficaces pour faire face aux crises urgentes auxquelles notre nation est confrontée.  

Quelles pourraient être les grandes lignes de la politique africaine de Biden ?
Les priorités politiques des États-Unis consistent à renforcer les institutions démocratiques, à promouvoir une paix et une sécurité durables, à favoriser la croissance économique, les échanges commerciaux et les investissements, ainsi qu’à promouvoir la santé et le développement durable.

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