Alors que le Soudan s’enfonce dans l’oubli, une ressource millénaire – la gomme d’acacia – pourrait être la clé d’un avenir stabilisé, régénérateur pour ses terres et ses communautés


La capitale du Soudan a été récemment la cible de nouvelles attaques de drones, plongeant Khartoum dans le noir. Cette nouvelle escalade technologique dans la guerre civile soudanaise préfigure des conséquences humanitaires désastreuses dans un pays déjà meurtri par deux ans de conflit, dans la plus grande indifférence de la communauté internationale. Le pays est pourtant en proie aux appétits des grandes puissances et à la prévarication des ressources naturelles : il ne s’agit pas que d’une guerre civile.
Pourtant, l’espoir était permis, lorsqu’en 2019, la jeunesse du pays, n’aspirant qu’à la liberté, renversait le régime d’Omar Al-Bachir, après 30 ans de dictature. Cet espoir a été trahi, dans un silence scandaleux.
Depuis le début de la guerre civile en 2023 qui oppose les Forces de soutien rapide (FSR) à l’armée gouvernementale, 13 millions de personnes ont été déplacées par les combats, 17 millions d’enfants ont été déscolarisés et 18 millions de personnes sont plongées dans l’insécurité alimentaire, provoquant ce que l’ONU qualifie de l’une des pires catastrophes humanitaires mondiales.
Dans ce contexte d’effondrement généralisé, les conséquences de déstabilisation régionale sont majeures : circulation d’armes alimentant les violences, famine, migrations forcées.
Le tissu économique est à l’agonie, l’agriculture paralysée, et les rares filières encore actives sont désormais menacées par le conflit, le pillage et la désorganisation.
Dans ce tumulte, une ressource précieuse, discrète mais essentielle, persiste : la gomme arabique, Sève issue des acacias du Sahel. Bien plus qu’un simple ingrédient naturel, elle est une force de résilience sociale, économique et écologique.
Une richesse vitale pour le Soudan

Le Soudan fournit environ 70 % de la gomme arabique brute mondiale. Près de 6 millions de personnes dépendent de cette filière qui constitue parfois jusqu’à 35 % du revenu annuel des ménages en zone rurale. Elle offre l’une des rares sources de revenu en saison sèche et résiste encore à l’effondrement du tissu économique.
Issue d’un savoir-faire ancestral, utilisée depuis les pharaons pour embaumer les momies, jusqu’aux laboratoires modernes, la gomme arabique est présente dans les sodas, les médicaments, les cosmétiques, et les produits diététiques. Ses propriétés nutritionnelles et ses capacités liantes en font un ingrédient naturel recherché. Riche en fibres solubles, elle est d’ailleurs indispensable dans de nombreuses formules industrielles.
Les acacias jouent également un rôle crucial contre la désertification : ils stabilisent les sols, préviennent l’érosion et enrichissent la terre en azote, favorisant ainsi l’agriculture des zones arides.
La filière gomme arabique incarne une bio-économie régénérative, ancrée dans les traditions, capable de lier restauration des sols, économie locale et cohésion locale.
Mais cette filière est aujourd’hui en danger, mettant en péril la subsistance de millions de personnes : les récoltes sont à risque d’être pillées, les circuits logistiques fragilisés, les coopératives locales désorganisées.
Face à la crise actuelle, les quelques acteurs encore engagés dans la filière méritent d’être soutenus. Sans eux, l’effondrement du pays serait total. Protéger la filière de la gomme arabique, ce n’est pas seulement préserver un patrimoine ; c’est investir dans la paix, stabiliser une région stratégique, renforcer les capacités locales et préparer les conditions d’une reconstruction post-conflit durable.
La communauté internationale doit redoubler d’efforts diplomatiques pour faire cesser les combats. Mais elle doit aussi soutenir les acteurs locaux, les paysans, les coopératives, les collecteurs, les transporteurs, les transformateurs, afin de maintenir cette économie verte en vie.
La sève des acacias est aujourd’hui la sève d’un peuple. Elle peut encore irriguer une vision d’avenir fondée sur la régénération des communautés et des écosystèmes. Elle peut faire en sorte que la révolution de la jeunesse ne soit pas vaine pour l’avenir du pays. Ne laissons pas cette force de vie se tarir dans le silence.
Auteurs :
*Diane Binder, fondatrice de Regenopolis, ancienne membre du Conseil Présidentiel pour l’Afrique et co-auteur du rapport sur le “Potentiel inexploité des filières agricoles de la Grande Muraille Verte” (World Ecoomic Forum, Septembre 2022).
*Kevin Goldberg, Directeur Général de Solidarités International.




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