À quelques jours du coup d’envoi de la Coupe d’Afrique des nations 2025, la limitation des matchs diffusés gratuitement en Afrique subsaharienne provoque une levée de boucliers. Alors que l’intégralité de la compétition sera accessible en clair au Royaume-Uni, le continent hôte du spectacle doit se contenter d’un accès partiel. Derrière la polémique, se dessinent des enjeux économiques, politiques et culturels qui interrogent l’avenir même de la CAN.
La scène a de quoi choquer. D’un côté, la Confédération africaine de football (CAF) se félicite d’un accord «historique» avec Channel 4, qui diffusera gratuitement les 52 matchs de la CAN 2025 au Royaume-Uni. De l’autre, en Afrique subsaharienne, plusieurs chaînes publiques se voient imposer un plafond : 33 rencontres seulement en clair.
«Les Anglais regarderont peut-être quelques matchs. En Afrique, c’est un événement de masse. Et pourtant, on nous empêche de tout montrer gratuitement,»lâche, amer, le Directeur général d’une chaîne francophone membre du collectif de diffuseurs contestataires. Pour lui, le symbole est lourd : «ce paradoxe relève du mépris.»
Au-delà de l’émotion, une question centrale s’impose : la CAN est-elle en train de basculer vers un modèle “premium”, où l’accès complet devient payant, au risque de rompre avec sa vocation populaire ?
Qui décide vraiment du nombre de matchs en clair ?
Dans un dossier où les interprétations se multiplient, un point fait consensus : les diffuseurs nationaux ne sont pas à l’origine de la limitation. «Le nombre de matchs en clair est fixé par la CAF dans ses guidelines,» explique Me Louis Biyao, avocat et porte-parole de New World TV, détenteur des droits pour 46 pays d’Afrique subsaharienne.
Ces lignes directrices encadrent la commercialisation des droits avant même leur mise sur le marché. New World TV agit ensuite comme intermédiaire, en cédant des sous-licences aux télévisions nationales, avec des obligations strictes : géoblocage, règles publicitaires, sécurité du signal.
Ce système marque une rupture avec l’ancien modèle, où l’Union africaine de radiodiffusion (UAR) jouait un rôle central. Désormais, les chaînes publiques négocient dans un cadre plus contraint et plus exposé. «En cas de piratage, la CAF se retourne d’abord contre nous,» souligne Me Biyao, évoquant les risques juridiques assumés par l’opérateur.
Face à la contestation, la CAF a récemment consenti un ajustement marginal, faisant passer le quota de 32 à 33 matchs en clair. Un geste jugé insuffisant par les diffuseurs, mais présenté comme une tentative d’apaisement.
La tentation d’une CAN “premium”
La philosophie défendue par la CAF s’inscrit dans une tendance globale : segmenter les droits entre une offre gratuite à vocation sociale et une offre payante plus lucrative. «L’organisation coûte cher, et les droits servent aussi à financer les fédérations,»rappelle Me Biyao.
Un raisonnement que les chaînes africaines ne contestent pas sur le principe, mais sur son application. «En Afrique, la télévision gratuite reste le principal accès au sport,» insiste un dirigeant. « Les États financent les stades, la logistique, parfois même les sélections. On ne peut pas demander au citoyen de payer deux fois : comme contribuable, puis comme téléspectateur.»
Pour beaucoup, la CAN n’est pas qu’une compétition nationale. C’est une fête continentale, un moment de communion où l’on regarde aussi les voisins, les stars, les grandes affiches. Réserver ces matchs au payant, c’est toucher au cœur du récit panafricain.
Harmonisation ou nivellement par le bas ?
La controverse prend aussi une dimension linguistique et géopolitique. Lors de la CAN 2023, les règles variaient selon les zones : plus restrictives dans les pays francophones, plus souples dans certains pays anglophones. Pour 2025, la CAF a harmonisé le cadre… en imposant la limitation à tous.
Une harmonisation perçue par plusieurs diffuseurs comme un nivellement par le bas. D’autant qu’une exception continue d’alimenter les soupçons : la SABC, chaîne publique sud-africaine, a annoncé pouvoir diffuser les 52 matchs en clair. Le fait que le président de la CAF, Patrice Motsepe, soit sud-africain nourrit les interrogations, sans qu’aucun élément tangible ne permette de conclure à un traitement de faveur.
Canal+, New World TV et la recomposition du marché
Impossible d’ignorer le contexte économique. L’arrivée de New World TV a bouleversé le paysage audiovisuel africain, après l’acquisition de droits majeurs, dont ceux de la Coupe du monde 2022. À cela s’ajoute la fusion, actée en septembre 2025, entre Canal+ et MultiChoice, géant de la télévision payante en Afrique anglophone.
Pour de nombreux observateurs, cette nouvelle entité dispose d’une puissance inédite pour capter les contenus premium. Certains dirigeants de chaînes publiques accusent Canal+ de pressions visant à limiter l’accès en clair. Des accusations difficiles à prouver, mais dont les effets économiques sont bien réels : baisse de l’attractivité publicitaire, annonceurs attirés par «l’intégrale» disponible sur le payant, difficulté à rentabiliser des droits partiels. «Quand tout est au même endroit, l’annonceur suit,» résume un directeur général.
Rayonnement mondial, frustration locale
En parallèle, la CAF revendique une stratégie de visibilité internationale accrue. Multiplier les accords hors d’Afrique, comme celui avec Channel 4, vise à renforcer le prestige et la valeur de la CAN. Mais cette ambition produit un effet paradoxal : l’intégralité gratuite en Europe, la restriction sur le continent africain.
Sollicitée sur ce point, la CAF n’a pas répondu aux demandes d’éclaircissement.
Une identité populaire en question
Une chose est sûre : la marchandisation des compétitions touche désormais la CAN de plein fouet. Les défenseurs du modèle rappellent qu’aucune confédération ne peut survivre sans revenus solides. Les diffuseurs publics, eux, alertent sur le risque d’un décalage entre une logique économique «à l’européenne» et les réalités africaines, sociales et culturelles.
Lorsque le ballon commencera à rouler, une partie du public suivra sans heurt. Une autre découvrira que, désormais, voir toute la CAN a un prix. Reste alors la question essentielle : en devenant un produit premium, que perd la Coupe d’Afrique des nations de son âme populaire ?
Avec Afrik-foot.com





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