Réunis le 8 décembre 2025 à l’initiative du Collectif Restitution pour l’Afrique (RAF), experts, juristes, ONG et lanceurs d’alerte ont débattu des mécanismes de restitution des biens mal acquis et des flux financiers illicites. Au cœur des échanges : la nécessité de transformer la lutte contre la corruption en instrument de justice économique et sociale, capable de rééquilibrer les rapports de force entre multinationales et États africains.

Par un changement de paradigme audacieux, la conférence du 8 décembre 2025 organisée par le Collectif Restitution pour l’Afrique (RAF) a marqué un tournant. Au-delà de la simple dénonciation, experts et juristes dessinent une nouvelle ère : celle de la responsabilité des multinationales et de la restitution comme droit humain inaliénable.
C’était une assemblée décidée à en finir avec la fatalité. En effet, réunis le 8 décembre 2025, magistrats, lanceurs d’alerte et experts internationaux ont répondu à l’appel du Collectif Restitution pour l’Afrique (RAF) pour disséquer une mécanique de prédation qui prive le continent de son avenir. Loin des discours convenus, les débats ont mis en lumière une réalité crue : les flux financiers illicites ne sont pas des accidents de parcours, mais le fruit d’une architecture pensée pour la captation des richesses.
Une saignée organisée, pas accidentelle
Le ton a été donné d’emblée par le Dr. Ibrahim Assane Mayaki. L’ancien Premier ministre du Niger, fort de son expérience à la tête du panel FACTI de l’ONU, a balayé l’idée de simples négligences. Selon lui, l’hémorragie financière qui frappe l’Afrique résulte de «mécanismes structurés» où la puissance de certains conglomérats multinationaux écrase littéralement la souveraineté des États. Le constat est sans appel : la gouvernance et le développement du continent sont otages de ces fuites de capitaux. Pour le Dr. Mayaki, la restitution n’est pas une charité, mais un instrument de «justice économique et sociale» indispensable pour corriger une asymétrie des pouvoirs devenue insoutenable. Il appelle à un sursaut double : le durcissement des règles financières internationales et, surtout, une mobilisation sans précédent des institutions africaines.
La chasse aux «facilitateurs» est ouverte
Si la notion de «biens mal acquis» renvoyait historiquement aux valises de billets et aux villas somptueuses de dirigeants corrompus, la première table ronde a révélé une mutation profonde des enquêtes. Isabelle Aubin et Christophe Leocadiede l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF), ont confirmé que la justice française ne s’arrête plus aux bénéficiaires finaux.
Désormais, le viseur est braqué sur les «facilitateurs.» Banquiers, avocats d’affaires, intermédiaires financiers : tous ces maillons de la chaîne de dissimulation, longtemps intouchables, entrent progressivement dans le périmètre des investigations. Une évolution saluée par Jean Merckaert, pionnier de ce combat depuis 2007, qui note que malgré la complexité des montages offshore, l’impunité s’effrite. Cela dit, Akere Muna,figure panafricaine, a rappelé les travaux du Groupe de haut niveau de l’Union africaine sur les flux financiers illicites. Il a insisté sur la prise de conscience progressive des États africains, mais aussi sur les tensions persistantes avec les juridictions européennes.
Le concept révolutionnaire des «Biens mal acquis inversés»
C’est sans doute l’innovation majeure de cette conférence : le renversement de la charge morale et juridique. Jean-Jacques Lumumba, lanceur d’alerte et membre du collectif RAF a théorisé le concept de «biens mal acquis inversés». L’idée est puissante : il ne s’agit plus seulement de traquer l’argent volé par des kleptocrates du Sud, mais de cibler les acteurs économiques du Nord qui orchestrent l’appauvrissement des pays du Sud.
Cette doctrine n’est pas qu’intellectuelle, elle devient une arme judiciaire. Antoine Vey, avocat du collectif RAF a détaillé la stratégie derrière la plainte déposée contre le groupe Bolloré. L’objectif est de créer un précédent juridique où les profits d’une multinationale, s’ils sont issus de la corruption, deviennent eux-mêmes des avoirs restituables. C’est un changement d’échelle : passer de la responsabilité individuelle à la responsabilité systémique des géants économiques.
Vers une restitution au service des peuples
Reste une question cruciale : une fois l’argent récupéré, où va-t-il ? La seconde table ronde a insisté sur la sécurisation du retour des avoirs. Sara Brimbeuf, de Transparency International France, a rappelé l’importance de la loi de 2021 qui garantit que l’argent rendu bénéficie réellement aux populations spoliées, et non aux trésors publics des pays saisissants ou à des réseaux opaques.
Ben Kioko, ancien juge à la Cour africaine des droits de l’homme, a quant à lui souligné une évolution juridique inéluctable : la corruption n’est plus un simple délit financier, c’est une violation des droits humains. Priver un État de ses ressources, c’est priver sa population d’hôpitaux et d’écoles.
Comme l’a résumé Donald Deya en évoquant le rôle vital de la société civile africaine, la bataille ne se joue plus seulement dans les tribunaux européens, mais sur le terrain, en Afrique. Du reste, cette conférence du 8 décembre 2025 ne sera pas seulement une date de plus dans l’agenda international, mais peut-être le jour où la peur a commencé à changer de camp.





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