fbpx

Commémoration du 50ème anniversaire de l’assassinat de Cabral : François Mitterrand sur l’assassinat de Cabral «Un militant assassiné»

Pinterest LinkedIn Tumblr +

« Avec les morts de la jeunesse, étrangement voisine le héros. Durer nullement ne
le tente. Sa vie est de monter ; il s’enlève toujours plus haut et s’avance dans la
constellation sans cesse différente de son constant péril. Là, peu sauraient l’y
trouver. Mais le destin, obscur sur nous et qui se tait, soudain avec lui
s’enthousiasme et le chante en l’emportant au cœur de l’ouragan de son monde
en fureur ». 
Rilke, Les Élégies de Duino (Sixième élégie).

 

Madame Sonia Rabhi, maire-adjointe de Saint-Denis (93), merci, et permettez-moi de vous
féliciter, pour votre brève et excellente biographie de Cabral. En peu de mots, dans l’économie de la précision, vous avez tracé sa ligne de vie. Et votre propos, dit avec force, est poignante, alors que vous ne l’avez pas connu. Mais c’est un trait distinctif de Cabral que d’intéresser et d’émouvoir, même ceux qui ne l’ont pas connu. Aussi, que dire alors de ceux qui l’ont connu ?

Dans ce trait qui est un attrait, on retrouve l’une des raisons principales pour lesquelles ses
écrits, sa pratique et son combat continuent de susciter d’instructifs débats.

J’avais huit (8) ans, lorsque je l’ai rencontré, la première fois. C’était à Abidjan (Côte d’Ivoire). En ce temps-là, la maison de mon père était un point de transit et/ou de séjour des Combattants de la liberté du PAIGC, du MPLA, du FRELIMO, du MLSTP, etc. Agostino Neto y viendra au moins deux fois. La demeure paternelle était aussi un lieu où Cabral faisait ses causeries avec la diaspora caboverdienne.

Qui a vu Cabral, sauf s’il manque de raison, est frappé par sa personnalité. Il a marqué son
époque si profondément, pour en rendre compte, on a créé l’idée et le thème (trop peu étudiée) d’une génération Cabral par laquelle et sous laquelle on dénombrait des grands noms de la lutte anticoloniale : bien sûr, Agostino Neto et Mario de Andrade, Viriato Cruz ; évidemment Aristides Pereira, Luís Cabral, Pedro Pires, Abilio Duarte, etc. Tchico Té, Turpin, Nino, etc.

Mais aussi Mondlane, et tant d’autres encore qu’il serait trop long de citer ici. Toute l’élite noire lusophone antizalazariste s’était ralliée à lui. Il était comme leur oriflamme. Le Mouvement des Forces Armées (MFA), qui renversera la dictature portugaise le 25 avril 1974, reconnaîtra ce qu’il doit à Amilcar Cabral.

Fidel Castro le qualifiera comme son «meilleur ami». Houphouët-Boigny épousera sa cause…

Je dois avouer qu’il n’a peu compté dans le renforcement de l’intérêt que, plus tard, après sa
mort, comme philosophe, j’accorderai à la dialectique de Hegel et de Marx. Ma passion pour
les nouvelles études cabraliennes tient aussi à ce fait.

J’ai beaucoup écrit pour essayer d’élucider sa pratique mais surtout d’ex-pli-quer (faire-
ressortir-les-plis) de sa théorie, inédite dans l’histoire des idées : l’homme, bien plus qu’animal rationnel (Aristote) était d’abord un animal culturel. Cette place qu’il occupe dans l’histoire universelle n’a pas encore été mise au jour. À certains égards même, elle lui échappait. Ou du moins il ne pouvait la formuler de façon philosophique (au sens technique et précis du mot).

Retenons donc que son idée fondamentale est que l’homme est, en son essence, un producteur de culture. Lui-même, dussions-nous le répéter, était un homme cultivé. Senghor dira de lui qu’il était «un vrai ami», ce que Mario de Andrade m’a confirmé. Mais, plus encore, le poète- président affirmait qu’Amilcar était même l’un des rares Africains (de son temps) avec lequel, en matière de connaissance et de culture, il pouvait parler sur un pied d’égalité. Amilcar, en effet, avait beaucoup lu. Parmi ses lectures, les ouvrages de Tsun Zu, Montessori, Engels, Dostoïevski, Lénine, Senghor, Césaire, Cheikh Anta Diop, Nkrumah, et bien d’autres grands auteurs. Cependant, ses lectures avaient toujours une visée pratique : s’armer théoriquement pour «transformer le réel», par la compréhension continue des mécanismes de domination et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Fidel Castro le qualifiera comme son «meilleur ami». Houphouët-Boigny épousera sa cause. Che Guevara l’estimait grandement. Il se dit même que Charles de Gaulle se serait déplacé au Bourget (aéroport) pour le rencontrer. Nous pourrions à foison multiplier ce type de témoignage. Tous l’avaient en très grande estime.

L’éloge historial de Mitterrand, à l’annonce de son assassinat

Mais, de tous et bien plus que tout autre, un témoignage se détache, resplendit, qui, dans le vent et la fureur, surgit comme une déclaration solennelle rompant avec les banalités convenues ; qui surplombe l’hagiographie, brille d’éclat par lui-même, non seulement par l’intensité et le niveau de culture de son auteur, par sa qualité de langage avec une verve inégalée et sa fine prosodie, mais aussi et surtout, parce que, à la manière (style) de Plutarque dans Vies parallèles, ce témoignage reste encore une remarquable et exceptionnelle synthèse de la vie de Cabral, de son idéal, et de l’enthousiasme qu’il suscitait parmi les grands hommes qui l’ont rencontré : l’éloge historial de Mitterrand, à l’annonce de son assassinat.
En effet, au lendemain de cette tragédie, sur le vif de cet événement, Mitterrand rédige un article de colère maîtrisée qui paraîtra le 22 janvier 1973. L’hommage est saisissant, qui montre tout ce que la Guinée-Bissau, le Cap-Vert, l’Afrique, le monde, le Portugal et lui-même perdait : « Cabral, à son tour, écrit Mitterrand. J’apprends sa mort, assassiné sur le
seuil de sa porte, à Conakry. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en
défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. Je sais seulement que Cabral est
mort, comme tant d’autres avant lui qui luttaient pour la même cause. Qui a tué Félix Moumié ? Il avait dîné à Genève avec un agent français des services secrets.
Après le repas, il a roulé par terre, s’est tordu de douleur, le ventre déchiré par un
poison subtil, et il a mis quelques heures à mourir. L’enquête n’a pas eu de suites.
Une victime, mais pas d’assassin, naturellement. Qui a tué le général Delgado,
dont on a retrouvé le corps décomposé au creux d’un repli de terrain près de la
frontière portugaise ? Qui a tué Eduardo Mondlane, l’un des chefs des
mouvements rebelles du Mozambique, déchiqueté à Dar-EI-Salam par un colis
piégé ?

Amilcar Cabral était mon ami. Bien qu’il fût interdit de séjour en France, à la
requête sans doute du gouvernement portugais, je l’avais invité à passer quelques
jours chez moi pour les prochaines vacances de Pâques. Il avait accepté avec joie,
tant il aimait notre pays dont il parlait la langue avec ductilité. Lors de mon
récent voyage en Guinée, nous ne nous étions pratiquement pas quittés et il
m’avait narré ses luttes, ses espoirs. Ses compagnons, m’avait-il dit, tenaient les
deux tiers du territoire de la Guinée-Bissau, où des élections avaient eu lieu l’an
dernier et une Assemblée mise en place, tandis qu’un exécutif provisoire devait
être désigné bientôt. Les troupes portugaises ne pénétraient plus dans les zones
libérées. Le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de
campagne et de structures administratives.

Il faut avoir entendu Amilcar Cabral. La douceur des mots épousait la finesse
d’une pensée qui restait disponible autour de ce point fixe : la liberté, cette
conquête. Le Portugal perd avec lui l’adversaire le plus sensible, le mieux
formé à ses valeurs. La sottise a bien visé, qui prête à ce crime une horreur
supplémentaire ».

Cette hagiographie restera, sans aucun doute, comme l’une des plus belles, par sa puissante architectonique sonore ; l’une des plus puissantes par la synthèse qu’elle élabore ; l’une des plus abouties sur le rôle de la «sottise» et la fonction du «crime» dans le cours intérieur des événements de l’histoire universelle ; l’un des plus saisissants souvenirs jamais écrits sur l’assassinat de Cabral et, fait exceptionnel, la marque d’une forte amitié née spontanément, d’autant que, comme chacun le sait, il est rare d’être appelé «ami» par Mitterrand.
Cette mémoire vive de Mitterrand est peu connue, peu commentée. Elle atteste que cet assassinat modifiera substantiellement le cours de l’histoire.

Aussi, maintenant et ici, à l’occasion de l’émouvante commémoration du 50ème anniversaire de cet odieux et stupide assassinat, dans le Souvenir de ce qu’a été Cabral, qu’il nous soit permis en ce lieu de reconnaissance4 de formuler et d’organiser une proposition à la Municipalité et au Conseil municipal de Saint-Denis : faire apposer, en dessous ou à côté de la plaque de rue personnalisée au nom d’Amilcar Cabral, un écriteau qui reproduit le texte de François Mitterrand ; avec le souhait que cette initiative soit étendue à l’ensemble des rues, des places et des avenues qui, en France, portent le nom d’un des esprits les plus brillants du XXe siècle : Cabral !

Nos vifs remerciements aux Élus de la Majorité municipale pour leur présence et pour avoir
aussitôt accepté la proposition, avant son adoption en Conseil municipal. M. Bacar QUETA de l’Ambassade de la Guinée-Bissau, Nathalie Gomis, présidente de l’association Miranari et moi- même organiserons cette demande.

Dr.  Pierre Franklin Tavares

Saint-Denis, le 20 janvier 2023

 

Partager.

Répondre