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Accueil - Diplomatie - Tribune | Le Nexus politique intérieure-extérieure : contraintes internes et comportement extérieur de l’Espagne envers le Maroc [Par Pr. El Hassane Hzaine]

Tribune | Le Nexus politique intérieure-extérieure : contraintes internes et comportement extérieur de l’Espagne envers le Maroc [Par Pr. El Hassane Hzaine]

La rédactionPar La rédaction14 septembre 2026 Diplomatie
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L’objet de cet article est de décrire l’évolution des relations hispano-marocaines depuis l’accession au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, d’en repérer les régularités et de modéliser la dynamique des interactions en identifiant les chemins causaux qui expliquent les variations entre phases coopératives, phases conflictuelles et crises majeures. À cette fin, nous avons construit une base de données événementielle dont la méthodologie repose sur un design mixte longitudinal combinant le codage de 147 événements dyadiques hispano-marocains (2000-2026) selon deux échelles complémentaires — Goldstein (1992) et COPDAB d’Azar-Sloan (1975-1980) —, la construction d’un indice composite de stabilité gouvernementale espagnole (ISG) intégrant quatre dimensions (durée effective au pouvoir, type de majorité, cohésion de la coalition et marge parlementaire), afin de tester la corrélation entre fragmentation politique intérieure et coopération bilatérale.
Depuis 2022, l'institutionnalisation dense entre le Maroc et l’Espagne remplace les crises : les Reunions de Haut Niveau, Mondial 2030, échanges croissants et coopération énergétique renforcée.

Henry Kissinger avait déclaré un jour qu’Israël n’a pas de politique étrangère, seulement une politique intérieure. Cette expression capturait une vérité sur l’art de gouverner en démocratie : lorsque la politique intérieure devient suffisamment fragmentée, la politique étrangère cesse d’être une projection cohérente de l’intérêt national pour devenir, à la limite, le résultat d’un marchandage bureaucratique — voire un enjeu électoral, comme l’a affirmé Juliet Kaarbo dans ses travaux (Coalition Politics and Cabinet Decision Making, 2012).

Paradoxalement, l’Espagne s’identifie parfaitement à ce schéma depuis 2015, depuis qu’elle est gouvernée par des coalitions fragiles et des exécutifs minoritaires dont la survie dépend de négociations continues avec des partenaires aux agendas divergents.

L’histoire récente de la dyade hispano-marocaine est passée par deux phases distinctes caractérisées par des crises à répétition : la phase de friction ouverte et la phase de l’interdépendance asymétrique.
Prof. Hzaine El Hassane

L’objet de cet article est de décrire l’évolution des relations hispano-marocaines depuis l’accession au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, d’en repérer les régularités et de modéliser la dynamique des interactions en identifiant les chemins causaux qui expliquent les variations entre phases coopératives, phases conflictuelles et crises majeures.

À cette fin, nous avons construit une base de données événementielle dont la méthodologie repose sur un design mixte longitudinal combinant le codage de 147 événements dyadiques hispano-marocains (2000-2026) selon deux échelles complémentaires — Goldstein (1992) et COPDAB d’Azar-Sloan (1975-1980) —, la construction d’un indice composite de stabilité gouvernementale espagnole (ISG) intégrant quatre dimensions (durée effective au pouvoir, type de majorité, cohésion de la coalition et marge parlementaire), afin de tester la corrélation entre fragmentation politique intérieure et coopération bilatérale.

L’analyse révèle que le meilleur prédicteur des relations hispano-marocaines n’est ni le volume des échanges, ni les flux migratoires, ni les menaces sécuritaires, mais la stabilité du gouvernement espagnol. Quand Madrid gouverne de manière cohérente, la coopération prospère ; quand les coalitions se fracturent, les crises se multiplient et le Maroc avance méthodiquement son agenda (effet cliquet).

Trois hypothèses constituent le fil conducteur de cet article. La première suppose que la stabilité gouvernementale espagnole est positivement corrélée à la coopération bilatérale — un lien théorique qui procède des jeux à deux niveaux de Putnam (1988), où la fragmentation intérieure rétrécit le win-set du négociateur et contracte sa marge de manœuvre internationale ainsi que sa capacité à sceller des accords. La deuxième soutient que les crises bilatérales surviennent lors des périodes de fragmentation politique espagnole : ce lien s’appuie sur la théorie du linkage de Rosenau (1969), qui établit que le comportement de politique étrangère est généré par les processus politiques internes, et sur les travaux de Kaarbo (2012), qui démontrent que les exécutifs multipartites produisent des politiques étrangères plus lentes, moins cohérentes et plus vulnérables aux chocs. La troisième postule que le Maroc adapte son comportement en fonction des contraintes politiques intérieures de l’Espagne — un lien qui prolonge la littérature sur la négociation asymétrique et les stratégies hybrides, en montrant que la partie institutionnellement stable peut exploiter la fragilité démocratique de son interlocuteur.

Morphologie des relations hispano-marocaines entre 2000 et 2026

L’histoire récente de la dyade hispano-marocaine est passée par deux phases distinctes caractérisées par des crises à répétition : la phase de friction ouverte et la phase de l’interdépendance asymétrique.

Jusqu’au début des années 2020, cette relation a été marquée par une bipolarité conflictuelle. Les données le confirment : les domaines du « Territoire » (score moyen de -6) et de la « Migration » (score moyen de -2,4) ont constitué les vecteurs récurrents de friction. Plus important encore, la tendance de long terme est à la hausse de la coopération au détriment du conflit : les scores de coopération des années 2020 sont systématiquement plus élevés que ceux des années 2000, et ce en dépit des différends sous-jacents sur Ceuta, Melilla et les îles adjacentes.

Le graphique ci-dessus distingue trois crises majeures :

• En juillet 2002, la crise de l’îlot Leila : des gendarmes marocains débarquent sur ce rocher inhabitable pour lutter contre la contrebande et le narcotrafic. L’Espagne proteste, rappelle son ambassadeur, arme une frégate et, deux jours plus tard, expulse les occupants sans effusion de sang. L’escalade, de -6 à -7 sur l’échelle d’Azar, est compressée en neuf jours et close grâce à la médiation du secrétaire d’État américain Colin Powell.

• En avril-mai 2021, l’hôpital espagnol de Logroño soigne, sous un faux nom, le chef du Front Polisario. Rabat y voit la trahison d’une neutralité séculaire sur le Sahara marocain. Le 17 mai de la même année, quelque huit à dix mille personnes entrent à Sebta en deux jours, dont quinze cents mineurs. L’Espagne déploie l’armée, expulse en masse ; le Maroc rappelle son ambassadrice.

• En juillet-août 2026, la reprise des tensions suite au franchissement de la clôture de Sebta, qui sépare l’enclave espagnole du Maroc, par environ 70 000 personnes en quelques jours (voir : El Hassane Hzaine, « Tribune — Diplomatie migratoire et interdépendance asymétrique entre les deux rives de la Méditerranée »).

La phase de mésentente ouverte (2000-2013)

Durant cette période, la relation est marquée par une forte volatilité et des incidents territoriaux directs. La crise de l’îlot Leila, ou île du Persil (2002), constitue le point culminant, où la coercition atteint son seuil maximal (opération militaire aéronavale espagnole). Les crises sont fréquentes, liées à des questions de pêche, de contrebande ou de souveraineté territoriale. L’interdépendance économique est encore faible (moins de 10 milliards d’euros d’échanges), ce qui rend les ruptures diplomatiques moins coûteuses et les réactions plus belliqueuses.

La phase de l’interdépendance (2014-2026)

À partir de 2014, et surtout après 2022, la relation bascule. Les crises ne disparaissent pas, mais elles changent de nature et surviennent selon une cyclicité quasi régulière (tous les 30 à 35 mois), se déclenchant systématiquement lorsque le gouvernement espagnol est politiquement faible (minoritaire ou en coalition).

La propriété fondamentale de cette période est « l’effet cliquet », observé également dans les relations Maroc-France : chaque crise se referme à un niveau de coopération supérieur à celui où elle avait commencé. La crise de 2002 a mené aux accords de pêche ; celle de 2021 (migration à Ceuta) a forcé le revirement historique de l’Espagne sur le Sahara marocain en 2022. La coopération hispano-marocaine monte en palier à chaque cycle de crise jusqu’en 2026.

C’est la régularité la plus constante observée dans les relations hispano-marocaines : chaque confrontation, chaque friction, chaque rupture diplomatique se termine par une coopération plus forte. L’escalier ne redescend jamais. Ainsi, en 2000, le Maroc avait atteint environ 40 % de ses revendications fondamentales ; en 2026, ce chiffre avait grimpé à 78 % — sans aucun accrochage militaire, ni guerre, ni rupture, ni pression militaire : juste une réactivité hybride, polymorphe, patiente et méthodique.

S’agissant des outils utilisés, on remarque que le Maroc privilégie des instruments de pression asymétrique : déclarations territoriales sur Ceuta et Melilla (2025-2026), levier migratoire ciblé et calibré (Ceuta/Melilla en 2005, 2015, 2021), rappels d’ambassadeurs en cas de désaccord (2002, 2021) — le tout en maintenant une coopération sélective (sécuritaire et judiciaire post-11-Septembre, OTAN 2022, Mondial 2030). L’Espagne, en revanche, utilise principalement des outils institutionnels et symboliques : visites officielles coopératives ou conflictuelles (visite de dignitaires aux présides occupés), lettres stratégiques — notamment la reconnaissance du plan d’autonomie en 2022 —, réunions de haut niveau (XIIe et XIIIe RHN), accords sectoriels (énergie, numérique, migration) et, dans les cas extrêmes, démonstration de force et européanisation des dossiers.

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Ce qui frappe le plus dans l’analyse des interactions, c’est l’effet cliquet en crescendo : la position de négociation du Maroc a progressé de manière régulière sur la période. En 2000, Rabat pouvait revendiquer la satisfaction d’environ 40 % de ses revendications fondamentales ; en 2010, le chiffre avait atteint 50 % ; en 2021, 67 % ; en 2026, 78 %. Chaque crise a produit un nouveau plateau ; chaque tension, une concession ; chaque friction, un précédent. Le mécanisme est visible dans les trois épisodes majeurs :

• La crise de l’îlot Leila en juillet 2002 — lorsque des gendarmes marocains débarquent sur un rocher inhabité pour lutter contre le banditisme et les narcotrafiquants, et que l’Espagne répond par la force militaire — se termine par un statu quo apparent, mais elle a appris à Rabat que Madrid réagit militairement aux provocations symboliques tout en n’en tirant aucun bénéfice durable.

• La crise de Ceuta en mai 2021 — lorsque 8 000 migrants franchissent la frontière en 48 heures après que l’Espagne a secrètement admis le leader du Polisario dans un hôpital — force le revirement historique de l’Espagne sur le Sahara, abandonnant des décennies de zone grise pour soutenir le plan d’autonomie marocain.

• La crise du 30 juillet 2026, lorsque des dizaines de milliers de personnes tentent de traverser en deux jours, teste à nouveau la relation ; contrairement à 2021, elle est gérée en 24 heures, suggérant que les mécanismes de gestion de crise ont mûri, mais que le levier sous-jacent reste disponible pour Rabat.

Chaque épisode a laissé le Maroc plus fort, et a été résolu par une concession espagnole.

L’institutionnalisation et l’interdépendance comme amortisseurs systémiques

Depuis la reconnaissance de la marocanité du Sahara par l’Espagne en 2022, la nature même de la relation hispano-marocaine a profondément évolué. Le temps des raccommodages d’urgence, des réactions impulsives et des ruptures diplomatiques a cédé la place à une institutionnalisation dense et méthodique, marquée par plusieurs jalons concrets : les Réunions de Haut Niveau (RHN), la coordination étroite autour de l’organisation de la Coupe du monde 2030 en binôme avec le Portugal, une envolée des échanges commerciaux et des investissements croisés, et la coopération énergétique — notamment les interconnexions électriques et l’approvisionnement en gaz du Maroc via le gazoduc Maghreb-Europe en flux inversé.

Mais c’est peut-être le projet de liaison fixe entre l’Espagne et le Maroc, via le détroit de Gibraltar, qui incarne le mieux cette mutation stratégique. Longtemps cantonné au statut de rêve technologique ou de symbole de rapprochement futur, ce projet transfrontalier majeur est désormais au cœur du partenariat bilatéral. En devenant un chantier commun, il a été élevé au rang d’intérêt national partagé, renforçant la dépendance mutuelle dans des domaines critiques comme les infrastructures, l’énergie et les transports.

Cette interdépendance structurelle joue le rôle d’amortisseur et a fait ses preuves lors de la crise de Sebta à l’été 2026. Alors qu’un afflux massif de migrants aurait, quinze ans plus tôt, déclenché une spirale de rétorsions et de rappels d’ambassadeurs, la réponse espagnole a été cette fois contenue, technique et dépolitisée. Le conflit, bien que réel (score de -5), a été « absorbé » par les canaux bureaucratiques et diplomatiques établis. L’épaisse couche d’investissements diplomatiques, économiques et sécuritaires accumulés depuis 2022 a permis de protéger la relation stratégique contre les soubresauts événementiels.

La vie politique espagnole : multipartisme et fragmentation

L’analyse de la vie politique espagnole en termes de stabilité gouvernementale (ISG) révèle trois phases distinctes. Entre 2000 et 2015, l’Espagne a connu une forte stabilité : les gouvernements d’Aznar II, Zapatero I, Zapatero II et Rajoy I disposaient tous de majorités absolues ou relatives confortables, et l’ISG moyen était de 77,3. Entre 2015 et 2020, la stabilité s’est effondrée. La montée de Podemos et Ciudadanos a détruit les majorités traditionnelles, et l’ISG moyen est tombé à 32,6 ; le blocage de 2015-2016 — dix mois sans gouvernement investi — produisant un ISG de 13,8, le plus bas de toute la période. Depuis 2020, une stabilisation précaire s’est installée : les coalitions Sánchez ont restauré la gouvernabilité, mais leur dépendance à l’égard de partis régionaux tels qu’ERC, Bildu, PNV et Junts rend chaque vote parlementaire incertain, et l’ISG moyen est de 50,0.

Cette tendance est confortée par l’indice de volatilité électorale de Pedersen (1979), qui mesure le changement net des préférences des électeurs entre les élections. Il est resté entre 4 et 11 points dans les années 2000 — signe d’un bipartisme stable. Il a culminé à 32,4 points en 2015, porté par une volatilité intra-blocs de 23,7 points, reflétant l’effondrement du système bipartite et l’émergence de Podemos, Ciudadanos et Sumar. Depuis 2016, la volatilité est restée élevée, entre 12 et 29 points, indiquant une fragmentation durable du système partisan espagnol. La corrélation entre volatilité électorale et stabilité gouvernementale est fortement négative (r = -0,78), confirmant que les deux dimensions mesurent un même phénomène sous-jacent : la fragmentation de la politique espagnole.

Vie politique espagnole et comportement diplomatique avec le Maroc

La question empirique centrale de cet article est de savoir si cette fragmentation explique la trajectoire de la coopération bilatérale. La réponse est sans ambiguïté : lorsque les gouvernements espagnols étaient stables — entre 2000 et 2015 —, les scores de coopération bilatérale atteignaient en moyenne +3,2 sur l’échelle de Goldstein et +100 sur l’échelle pondérée COPDAB. Lorsque les coalitions sont devenues fragiles — entre 2016 et 2021 —, les scores ont plongé à -0,6 et -80 respectivement. La corrélation entre stabilité gouvernementale et coopération bilatérale atteint 0,71 (p < 0,001) sur Goldstein et 0,68 sur COPDAB — exceptionnel en sciences sociales, où les corrélations dépassent rarement 0,5.

Le mécanisme est le suivant : lorsqu’un Premier ministre doit négocier chaque décision avec ses partenaires, la politique marocaine devient une monnaie d’échange ; le compromis devient coûteux et l’inaction devient la norme — non par choix, mais par incapacité structurelle.

Un ancien haut responsable du ministère espagnol des Affaires étrangères, qui a servi sous plusieurs gouvernements, décrit cette contrainte : « Pendant le gouvernement minoritaire de Rajoy, nous ne pouvions même pas discuter de la politique marocaine. Toute concession aurait été attaquée par l’opposition et utilisée par les rivaux de la coalition. Alors nous n’avons rien fait. Et ne rien faire est une politique — simplement une mauvaise. »

Les crises migratoires de 2021 et 2026 illustrent ce phénomène. Dans les deux cas, la réponse espagnole a été entravée par des divisions internes : les partenaires de gauche du gouvernement P. Sánchez critiquaient la militarisation de la frontière, tandis que l’opposition de droite exigeait une réponse plus ferme. Pris entre ces positions contradictoires, le gouvernement a hésité, laissé la situation se dégrader et finalement cédé aux exigences marocaines. Chaque crise est devenue une démonstration de l’impuissance espagnole, renforçant la position du Maroc pour la suivante.

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Si l’instabilité espagnole explique le moment des crises, elle n’explique pas à elle seule la direction de leur résolution — pourquoi le Maroc, plutôt que l’Espagne, sort systématiquement gagnant. Ici, un second facteur entre dans l’analyse : l’asymétrie entre les deux systèmes politiques.

Quand la dimension cognitive devient un atout dans les relations hispano-marocaines

Pendant des siècles, la puissance se mesurait en divisions, en tonnage naval, en contrôle territorial. Aujourd’hui, elle se mesure aussi à la capacité de lire les fragilités de l’autre, d’exploiter ses contradictions internes, de transformer ses contraintes démocratiques en points de pression.

Le Maroc n’est pas plus fort que l’Espagne en termes traditionnels ; il n’a ni son poids économique, ni sa profondeur stratégique en Europe, ni ses alliances OTAN. Mais il maîtrise le calcul stratégique et les jeux asymétriques : la connaissance de l’adversaire l’emporte sur la force brute. Chaque crise hispano-marocaine n’est pas une défaite militaire espagnole — c’est une leçon de lecture politique.

La monarchie marocaine a maintenu des indices de stabilité entre 86 et 90 tout au long de la période, tandis que le Premier ministre espagnol s’est effondré de 85 à 38. Les régimes stables produisent des politiques étrangères stables ; les régimes fragmentés produisent des politiques étrangères fragmentées. Le Maroc peut planifier sur des décennies parce que le décideur politique ne fait pas face à l’incertitude électorale qui contraint ses homologues espagnols. L’Espagne, en revanche, doit recalibrer sa politique marocaine à chaque élection et chaque remaniement de coalition. Le nombre effectif de partis au Parlement espagnol a presque triplé, rendant les majorités absolues mathématiquement improbables et toute gouvernance dépendante de coalitions complexes, d’accords législatifs et de soutiens conditionnels.

Le graphique ci-dessus est très révélateur : la réponse espagnole aux stimuli marocains atteint son maximum au décalage de 9 mois (r = 0,17), tandis que la réponse marocaine aux stimuli espagnols culmine au décalage de 1 mois (r = 0,23) avant de s’effondrer rapidement. Autrement dit, le Maroc réagit vite et fort ; l’Espagne réagit lentement et faiblement. Cette asymétrie temporelle est la preuve statistique du déséquilibre structurel entre les deux pays.

La conséquence en est une asymétrie cognitive — une différence non pas de puissance matérielle, mais de capacité à lire et exploiter les contraintes intérieures de l’autre. Le Maroc lit la politique espagnole d’une manière plus lucide. Il synchronise ses pressions avec les moments de faiblesse espagnole, calibre l’intensité de ses exigences sur la fragilité de la coalition au pouvoir et attend la fin des cycles électoraux espagnols. Ce n’est pas une stratégie nouvelle : la Russie et la Chine la pratiquent contre les États-Unis — et surtout l’Iran récemment, atteignant une forme de parité de dissuasion sans égaler la puissance militaire américaine. La Turquie la pratique contre l’Union européenne, extorquant des concessions à Bruxelles en exploitant les divisions internes de l’Union. La leçon est générale : dans les dyades asymétriques, la capacité à lire les contraintes intérieures est elle-même une forme de puissance, que les indicateurs matériels traditionnels ne capturent pas.

Principaux enseignements et voies d’avenir

Trois constats ressortent de cette analyse. Primo, l’instabilité politique intérieure est le plus fort prédicteur de la coopération bilatérale (r = 0,71), surpassant le commerce, la migration et les variables de sécurité. Secundo, la position de négociation du Maroc a progressé de manière constante, de 40 % à 78 % des revendications fondamentales satisfaites, sans aucun revers sur 27 ans. Tertio, le mécanisme est cognitif, immatériel : la monarchie exécutive marocaine fait sa force dans le voisinage asymétrique — la puissance du Maroc n’est pas seulement matérielle, elle inclut la capacité à lire et exploiter les vulnérabilités intérieures de l’autre, une capacité que les démocraties fragmentées ne possèdent pas systématiquement.

Par ailleurs, il est impérieux de planifier la relation de voisinage à l’horizon stratégique long et de ne pas rester captif des vicissitudes électoralistes et de la propension au populisme qui ronge la grandeur de l’Europe.

La résolution des différends territoriaux par le dialogue s’invite, nolens volens, dans le contexte des crises répétitives hispano-marocaines — non comme des modèles, mais comme des rappels que les différends de souveraineté ne sont pas éternellement figés. Le Royaume-Uni et l’Espagne, après des décennies de blocage sur Gibraltar, ont conclu en juin 2025 un accord politique sur les aspects essentiels d’un traité Royaume-Uni–UE qui crée une « zone de prospérité partagée » tout en laissant explicitement la souveraineté intacte. L’accord n’était pas inévitable ; un ancien ambassadeur britannique à Madrid l’a décrit comme le produit de « la chance et du leadership », soutenu par « la confiance et l’amitié » au fil des années de négociation.

D’autres précédents sont tout aussi instructifs. Macao est revenue à la souveraineté chinoise en 1999 après quatre siècles d’administration portugaise, par un processus négocié qui a préservé le statut juridique et économique distinct de Macao. L’archipel des Chagos, après des décennies de contentieux juridique, a fait l’objet d’un accord Royaume-Uni–Maurice en 2024 qui a transféré la souveraineté tout en sécurisant la base de Diego Garcia par un bail de 99 ans. Et Sidi Ifni, une enclave espagnole sur la côte marocaine, a été rétrocédée au Maroc en 1969 par un traité bilatéral ratifié après la résolution 2428 (XXIII) de l’Assemblée générale des Nations unies — un transfert pacifique que l’Espagne elle-même a rapporté aux Nations unies comme un modèle de « coopération » et de « conciliation ».

Ces cas partagent un fil conducteur : les différends de souveraineté peuvent être traités par le dialogue lorsque les parties acceptent que le statu quo est intenable et que les intérêts stratégiques mutuels l’emportent sur les positions symboliques.

Références

• Azar, E. E. (1980). The Conflict and Peace Data Bank (COPDAB) Project. Journal of Conflict Resolution, 24(1), 143-152.

• Azar, E. E., & Sloan, T. J. (1975). Dimensions of Interaction. University of Pittsburgh.

• Goldstein, J. S. (1992). A Conflict-Cooperation Scale for WEIS Events Data. Journal of Conflict Resolution, 36(2), 369-385.

• Kaarbo, J. (2012). Coalition Politics and Cabinet Decision Making. University of Michigan Press.

• Pedersen, M. N. (1979). The Dynamics of European Party Systems. European Journal of Political Research, 7(1), 1-26.

• Putnam, R. D. (1988). Diplomacy and Domestic Politics: The Logic of Two-Level Games. International Organization, 42(3), 427-460.

• Rosenau, J. N. (1969). Linkage Politics: Essays on the Convergence of National and International Systems. Free Press.

Par La rédaction, Comité Éditorial - Casablanca
 217-218 Nations Unies OTAN Union EuropéenneEspagneMaroc Abdelouafi Laftit Aziz Akhannouch Fernando Grande -Marlaska José Manuel Albares Bueno Nasser Bourita Pedro Sanchez Coopération Gouvernance Immigration illégale Partenariat

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