Un chiffre difficile à mesurer. Mais, selon les données les plus solides, la contrebande de cigarettes aurait fait perdre près de 100 millions de dollars de recettes fiscales aux États africains. Partout, sur le continent, les cigarettiers multiplient les manœuvres pour tenter de bloquer les mesures législatives destinées à faire reculer le tabagisme et la contrebande de cigarettes
Alerte sur la prévalence tabagique en Afrique
Dans le domaine du tabagisme aussi, l’Afrique est tristement à part. Alors que la tendance mondiale est à la baisse, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) prévoit une augmentation tendancielle du nombre de fumeurs sur le continent. Avec une population jeune de plus en plus nombreuse, le marché africain reste stratégique pour les cigarettiers, alors que les mesures de lutte contre le tabagisme ne s’y mettent en place qu’au compte-gouttes. En juin 2024, la Côte d’Ivoire a ainsi déployé le paquet neutre, suivant l’exemple de l’île Maurice. D’autres ont déployé des mesures volontaristes pour limiter la publicité associée au tabac. Mais rien de suffisant, selon les experts. En conséquence, « dans cette région, le nombre de fumeurs devrait augmenter en raison de la croissance rapide de la population et des efforts de marketing déployés par l’industrie du tabac pour attirer de nouveaux consommateurs», évoquent Sam Filby et Corne van Walbeek, deux universitaires sud-africains, dans The Conversation.
Dans le domaine de la taxation, le continent est aussi à la traîne : les pays africains sont en effet les moins performants en ce qui concerne la taxation du tabac, les droits d’accise ne constituant que moins de 30 % du prix des paquets de cigarettes, l’un des taux les plus bas du monde. De même, parmi les 10 pays du monde où les cigarettes sont les moins chères, six se trouvent en Afrique. Les « industriels ne tarissent pas d’idées novatrices pour appâter davantage de jeunes» a récemment affirmé Pauline Achieng, du ministère de la Santé du Kenya, alors que les cigarettiers multiplient les manœuvres pour limiter les lois antitabac dans leurs pays-cibles.
Blocage des mesures conseillées par l’OMS dans la lutte antitabac
En Afrique de l’Est, la British American Tobacco (BAT) a ainsi été accusée de faits de corruption, après des révélations de la BBC, destinés à empêcher la mise en œuvre de mesures de lutte contre le tabac. Parmi les mesures les plus stratégiques— et les plus dangereuses pour les cigarettiers —, l’instauration de quotas d’approvisionnement par pays et l’augmentation des taxes sur le prix des paquets de cigarettes pour rendre leur prix de plus en plus prohibitifs, une «solution gagnante», selon l’Alliance pour le contrôle du tabac en Afrique (Acta). «Cela permettra aux États d’avoir des ressources pour faire face aux problèmes de santé que cela aurait causé», a d’ailleurs évoqué Léonce Sessou, Secrétaire exécutif de l’association. Une mesure qui, selon les industriels, ferait immédiatement augmenter le trafic de contrebande. Mais un argument largement balayé par les militants antitabacs. «Si on met en place un système de traçabilité du tabac, on connaîtra désormais l’origine de tous les produits du tabac qui entrent dans notre pays ou qui sont fabriqués localement. Ainsi, la contrebande sur les produits du tabac ne pourra plus prospérer», affirme Tall Lacina, coordinateur général de l’ONG Clucod et président du Réseau des ONG actives pour le contrôle du tabac.
À condition que ce système de traçabilité soit totalement indépendant des cigarettiers, comme exigé par le Protocole de l’OMS, un texte phare de la lutte contre le tabagisme au niveau international, selon les experts de la lutte contre le tabagisme. Sur ce dernier point, particulièrement sensible, la bataille fait rage entre les cigarettiers, qui cherchent à imposer leur propre système de traçabilité, Codentify, et les ONG. C’est «un système propriétaire appartenant à la multinationale du tabac Philip Morris International qui en a le contrôle exclusif », écrivait l’Observatoire du Tabac en Afrique Francophone (OTAF) en 2016. En Argentine, Inexto, qui opère le système Codentify, a été écarté du marché de la traçabilité des cigarettes pour sa proximité avec Philip Morris International. Un système d’autant plus jugé «largement inefficace», selon les experts de la lutte contre le tabac, qui déplorent, entre autres, que « les codes sont visibles à l’œil nu et ne comportent aucun élément de sécurité physique », les rendant «faciles à compromettre.» L’OMS quant à elle, exige que les systèmes de traçabilité « n’aient pas de relations avec l’industrie du tabac et ceux qui représentent les intérêts de l’industrie du tabac.» Ce qui n’a pas empêché les cigarettiers de tenter d’imposer ce système à plusieurs pays, dont le Tchad, le Burkina Faso ou encore la Côte d’Ivoire, déclenchant à chaque fois la colère des ONG antitabac locales. «Philip Morris International a fait pression sur le Ministère de commerce ivoirien pour qu’il l’adopte, en dépit du fait que ce système n’est pas agréé par le Protocole international pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac », poursuit l’ONG. La Côte d’Ivoire a cependant refusé les solutions proposées par les fabricants de tabac en abrogeant le décret qui mettait en œuvre la solution Codentify d’Inexto, puis en écartant la solution promue par Dentsu tracking — un autre partenaire choisi des industriels du tabac — pour imposer un système alternatif indépendant. La Côte d’Ivoire est même devenue le premier pays d’Afrique à exiger un emballage neutre sur les produits du tabac, montrant la voie au reste du continent.
Une contrebande systémique et qui coûte cher
La nécessité d’un système indépendant des industriels du tabac est jugée d’autant plus nécessaire que ces-derniers sont souvent accusés de collusion avec les trafiquants. «L’industrie du tabac alimente massivement et délibérément la contrebande de tabac en Afrique de l’Ouest, alors même que celle-ci finance la militarisation de la criminalité organisée, les milices ethniques et les organisations terroristes islamistes», s’indigne le Comité national contre le tabagisme (CNCT), une ONG française, citant les travaux des journalistes d’investigation de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). Au Burkina Faso, par exemple, les journalistes de l’OCCRP ont dénoncé les liens présumés entre le représentant de Philip Morris sur place avec le trafic de cigarettes. Bref, un très lourd bilan, aux conséquences financières majeures. En tout et pour tout, selon les données de l’Africain Tobacco Control Alliance, les seuls pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) perdraient 700 milliards de francs CFA par an du fait du trafic de cigarettes.
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