À l’initiative du Togo, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution appelant à une représentation plus fidèle des proportions réelles des continents sur les cartes. Un vote largement favorable qui remet sur la table les biais de la célèbre projection de Mercator et ouvre un débat sur la manière dont les cartes façonnent les perceptions du monde.
C’est une petite révolution cartographique qui s’est jouée vendredi 4 septembre à New York.
Un vote quasi unanime à New York
L’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution « Correct the Map », portée par le Togo au nom du Groupe africain. Le texte a recueilli 164 voix pour, une contre – celle des États-Unis – et six abstentions.
La résolution invite les gouvernements, les organisations internationales, les établissements d’enseignement et les entreprises technologiques à privilégier, lorsque la comparaison des superficies est pertinente, des projections cartographiques dites « à surfaces équivalentes. » Leur objectif : restituer plus fidèlement la taille relative des territoires.
Derrière une apparente question technique se joue un débat beaucoup plus politique : celui de la représentation du monde et de la place qu’y occupe l’Afrique.
Mercator, une carte qui déforme les proportions
Utilisée depuis des siècles, la projection de Mercator a été conçue au XVIe siècle pour répondre à un impératif avant tout pratique : faciliter la navigation maritime. Elle conserve les angles et les directions, deux propriétés précieuses pour les navigateurs.
Mais son principal défaut est désormais bien connu : plus un territoire s’éloigne de l’équateur, plus sa superficie apparaît artificiellement agrandie.
L’effet est particulièrement spectaculaire lorsqu’on compare l’Afrique aux territoires situés aux hautes latitudes. Avec ses quelque 30,3 millions de km², le continent africain représente près de 20 % des terres émergées. Pourtant, sur une carte de Mercator, il peut sembler d’une taille comparable à celle du Groenland, alors que ce dernier est près de quatorze fois moins vaste.
Cette distorsion n’est pas une erreur de calcul. Elle découle du choix même de la projection. Mais, pour ses promoteurs africains, ses conséquences dépassent largement le domaine de la géographie.
« Les cartes façonnent notre compréhension du monde »
Lors des débats à New York, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a insisté sur la dimension culturelle et politique de la représentation cartographique.
« Les cartes façonnent notre compréhension du monde », a-t-il déclaré, soulignant leur influence sur l’éducation, l’imaginaire et les perceptions collectives.
Pour Lomé et ses partenaires africains, corriger ces représentations relève ainsi d’une forme de « justice cognitive. » L’enjeu est de remettre en question des représentations héritées de l’histoire et de contribuer à une perception plus juste des territoires et des peuples.
Le Togo a mené les négociations au nom du Groupe africain, avec le soutien de l’Union africaine. Une manière, aussi, de faire de cette bataille cartographique un sujet diplomatique à part entière.
Une victoire symbolique, mais pas encore une révolution
Le vote de l’ONU constitue une victoire diplomatique pour Lomé et pour les pays africains qui ont soutenu l’initiative. Mais sa portée doit être relativisée.
La résolution n’est pas juridiquement contraignante. Elle n’impose ni l’abandon de la projection de Mercator ni l’adoption d’un modèle cartographique unique. Le texte reconnaît d’ailleurs que la projection de Mercator conserve une utilité pour certains usages, notamment la navigation maritime et aérienne.
L’essentiel se jouera donc ailleurs : dans les salles de classe, les publications institutionnelles, les atlas, mais aussi sur les écrans.
Le prochain front : les cartes numériques
Car la bataille cartographique ne se limite plus aux atlas imprimés. Les grandes plateformes technologiques, les services de cartographie en ligne et les producteurs de données géographiques jouent désormais un rôle déterminant dans la manière dont des milliards de personnes visualisent la planète.
La résolution « Correct the Map » constitue ainsi moins une injonction à jeter Mercator aux oubliettes qu’un appel à diversifier les représentations du monde.
Pour l’Afrique, l’enjeu est double : corriger une distorsion géographique lorsqu’elle est pertinente et, surtout, interroger les représentations que les cartes contribuent à ancrer dans les esprits. Une bataille qui se joue désormais autant sur les cartes que dans les imaginaires.


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