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Accueil - Diplomatie - Tribune | Le Sahel, nouveau théâtre de la rivalité algéro-marocaine : deux modèles d’influence en compétition [Par Pr. El Hassane Hzaine]

Tribune | Le Sahel, nouveau théâtre de la rivalité algéro-marocaine : deux modèles d’influence en compétition [Par Pr. El Hassane Hzaine]

La rédactionPar La rédaction5 septembre 2026 Diplomatie
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L'analyse systématique de 101 événements diplomatiques, économiques et sécuritaires survenus entre 2010 et 2026 révèle une asymétrie structurelle frappante. Le Maroc maintient un taux de coopération de 100 % avec l'ensemble du bloc sahélien (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). L'Algérie, de son côté, affiche un taux global de 78 %, plombé par une rupture avec le Mali. Loin d'être un simple affrontement binaire, cette rivalité met en lumière deux modèles d'influence qui se concurrencent.
Les trois pays de l'Alliance des Etats du Sahel en proie aux attaques terroristes depuis plus d'une décennie

Longtemps cantonnée aux contentieux frontaliers et à la question du Sahara marocain, la rivalité entre le Maroc et l’Algérie a trouvé dans le Sahel en recomposition un nouveau champ de bataille géopolitique. Face au vide laissé par le retrait français et à la montée en puissance de la Russie, Rabat et Alger déploient des stratégies radicalement différentes. Entre l’offensive économico-diplomatique marocaine et le paradigme sécuritaire historique d’Alger, les États sahéliens apprennent désormais à instrumentaliser cette compétition à leur avantage.

Il fut un temps où la rivalité entre le Maroc et l’Algérie se jouait principalement dans les couloirs de l’Union africaine ou sur la ligne de démarcation du Sahara marocain.

L'analyse systématique de 101 événements diplomatiques, économiques et sécuritaires survenus entre 2010 et 2026 révèle une asymétrie structurelle frappante. Le Maroc maintient un taux de coopération de 100 % avec l'ensemble du bloc sahélien (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). L'Algérie, de son côté, affiche un taux global de 78 %, plombé par une rupture avec le Mali. Loin d'être un simple affrontement binaire, cette rivalité met en lumière deux modèles d'influence qui se concurrencent
Par Prof. El Hassane Hzaine

Depuis 2020, et plus encore avec la formation de l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023, l’épicentre de cette compétition s’est déplacé vers le sud-est. Le Sahel, cet espace transfrontalier qui a vu l’éclosion de juntes souverainistes et le retrait des forces militaires occidentales, est devenu le laboratoire où s’affrontent deux conceptions radicalement différentes de la puissance régionale.

L’analyse systématique de 101 événements diplomatiques, économiques et sécuritaires survenus entre 2010 et 2026 révèle une asymétrie structurelle frappante. Le Maroc maintient un taux de coopération de 100 % avec l’ensemble du bloc sahélien (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). L’Algérie, de son côté, affiche un taux global de 78 %, plombé par une rupture avec le Mali. Loin d’être un simple affrontement binaire, cette rivalité met en lumière deux modèles d’influence qui se concurrencent.

Deux conceptions de la puissance

Pour comprendre la dynamique de cette rivalité, il faut d’abord décoder les outils que chaque capitale déploie. Le Maroc a construit une approche cumulative, fondée sur la « centralité douce ». Sa stratégie est économico-diplomatique : 68 % de ses événements sahéliens sont diplomatiques (audiences royales, réunions ministérielles groupées à Marrakech), 24 % économiques (commissions mixtes, Initiative Atlantique) et seulement 7 % sécuritaires. Rabat évite soigneusement le piège du déploiement militaire, laissant ce terrain à d’autres, pour se concentrer sur la création d’interdépendances structurelles : banques, télécommunications, engrais (OCP) et formation des cadres religieux.

L’Algérie, elle, reste fidèle à un paradigme sécuritaire et diplomatique hérité de son histoire. Ses interactions au Sahel se répartissent ainsi : 63 % de diplomatie, 24 % de sécurité (lutte antiterroriste, CEMOC) et à peine 14 % d’économie (principalement liée aux hydrocarbures). Alger tente de jouer un double rôle : celui de « leader régional » protecteur de son « flanc Sud » sahélien, et celui d’acteur refusant toute projection marocaine au Sahel.

Toutefois, l’Algérie semble diversifier sa coopération, depuis son recul observé au Mali et au Burkina Faso, mais ses limites structurelles liées à la concentration de son économie autour des hydrocarbures limitent cette ambition de passer d’un modèle d’influence principalement sécuritaire à un modèle davantage hybride sécurité-énergie et partenariats économiques, principalement au Niger et au Tchad.

Pour mesurer la réalité de l’influence algérienne, il faut la confronter à son rival le Maroc qui a construit une approche cumulative. Son Initiative Atlantique, lancée en novembre 2023, a été accueillie avec le même enthousiasme à Bamako, Niamey, Ouagadougou et N’Djamena. Aucune rupture, aucun rappel d’ambassadeur. Le Maroc évite soigneusement le domaine sécuritaire, laissant ce terrain aux autres, pour se concentrer sur les interdépendances douces : banques, télécoms, engrais (OCP), la formation des imams, les partenariats dans les secteurs contribuant au développement humain et à la lutte contre la pauvreté qui est l’une des principales causes du développement des mouvements jihadistes.

Le spectre de la course aux armements

Pour saisir la profondeur de cette divergence stratégique, il faut examiner les soubassements matériels de la puissance et la projection au Sahel des deux rivaux. La calibration d’un modèle de course aux armements de type Richardson (version asymétrique) sur les données de défense des deux pays entre 2000 et 2024 révèle un fossé qui ne cesse de se creuser, définissant en creux la nature de leur confrontation au Sahel.

L’Algérie s’est engagée dans une accumulation militaire exponentielle. Ses dépenses sont passées d’environ 3,5 milliards de dollars au début du millénaire à plus de 21 milliards en 2024. La courbe de son modèle calibré dessine une trajectoire parabolique, signature classique d’une dynamique de sécurité où la perception de la menace — frontière fermée avec le Maroc, instabilité au Sahel, menace terroriste — dicte une réponse budgétaire sans plafond.

À l’inverse, le Maroc affiche une croissance linéaire et maîtrisée, passant de 1 milliard à environ 5,5 milliards de dollars sur la même période. Rabat ne cherche pas à égaler Alger sur le terrain du hard power conventionnel. Cette asymétrie radicale explique pourquoi les deux capitales ne peuvent s’affronter sur le même terrain au Sahel : l’une dispose d’un arsenal de dissuasion massif de faible teneur technologique, tandis que l’autre optimise un budget moins important pour tisser une toile d’influence économique et diplomatique.

A lire également -  Tribune | Maroc-UE : les relations à l’épreuve de la parlementarisation de la politique extérieure et de sécurité européenne [Par Pr. El Hassane Hzaine]

« Au Sahel, l’Algérie arrive avec des chars et des avions de chasse ; le Maroc arrive avec des banques, des engrais et des corridors logistiques. »

 

L’analyse fine de la course aux armements que nous avons effectuée (modèle de Richardson, et modèles économétriques) révèle une dynamique de course aux armements asymétrique entre les deux pays. L’Algérie, avec des dépenses militaires plus élevées en valeur absolue et relative (jusqu’à 8 % du PIB dans les périodes de crise), tend à sur-réagir, à augmenter ses dépenses militaires d’une manière disproportionnée face aux développements marocains (ratio k/a = 2,33, prédiction d’escalade à 91 %). Le Maroc, bien que dépensant moins (environ 1,2 % à 2,7 % du PIB), adopte une approche plus stratégique et efficiente, optimisant ses ressources limitées. Cette dynamique, alimentée par des revenus énergétiques pour l’Algérie et des alliances divergentes (Russie et Chine pour Alger ; États-Unis et CCG pour Rabat), crée un équilibre instable où chaque augmentation des dépenses algériennes appelle une réponse marocaine mesurée mais technologique, et où chaque modernisation marocaine est perçue à Alger comme une menace existentielle justifiant une nouvelle escalade budgétaire.

Les déterminants économiques de la puissance : le baril contre le phosphate

Au-delà des arsenaux, les moteurs économiques de cette rivalité obéissent à des logiques tout aussi divergentes, comme le révèlent les modèles de régression appliqués aux déterminants de leur influence respective.

S’agissant de l’Algérie, l’analyse économétrique met en lumière une dépendance structurelle à sa rente énergétique. Il existe une forte relation positive entre la production de pétrole brut et l’influence du pays. Le coefficient bêta pour la production de pétrole brut s’élève à 0,828 : pour chaque augmentation d’une unité de cette production, la valeur prédite de l’influence algérienne croît de 0,828 unité, toutes choses égales par ailleurs. Le pétrole n’est pas seulement une ressource ; il est le prédicteur absolu, la variable maîtresse de la capacité de projection d’Alger.

De l’autre côté, le modèle marocain repose sur des fondements plus diversifiés. Les analyses indiquent que le Produit National Brut (PNB) constitue un prédicteur très fort de l’influence marocaine. L’équation suggère que l’augmentation d’une unité dans le PNB marocain est associée à une augmentation de 1,913 unité dans l’influence du Royaume, toutes choses étant égales par ailleurs — un coefficient qui, bien que microscopique en valeur absolue, reflète l’échelle macroéconomique massive de la variable et sa puissance structurelle. Plus révélateur encore est le rôle des minerais stratégiques. La variable « cours des phosphates » exerce un impact faible mais statistiquement significatif sur l’influence marocaine, avec un coefficient standardisé (bêta) de 0,135. Autrement dit, pour chaque unité d’augmentation du cours du phosphate brut, la variable « influence Maroc » augmente de 0,135 unité.

« Si Alger mise tout sur le baril, Rabat tire sa puissance d’une économie plus large, ancrée dans les minerais stratégiques et la richesse nationale globale. »

La compétition sur le terrain : succès et débâcles

L’analyse comparative des dynamiques d’influence entre le Maroc, l’Algérie et les pays du Sahel (2010-2026) met en lumière une asymétrie structurelle fondamentale : là où Rabat déploie une stratégie économico-diplomatique proactive et cumulative, atteignant un taux de coopération parfait de 100 % grâce à son Initiative Atlantique et en contournant habilement le piège sécuritaire laissé aux mercenaires russes, Alger voit son modèle historiquement dominant, fondé sur la médiation sécuritaire (CEMOC, Accord d’Alger), s’effriter face à la « russification » de la région, culminant avec la rupture diplomatique de 2025 avec le Mali.

Si l’Algérie conserve des leviers énergétiques stratégiques au Niger et au Tchad, s’inscrivant dans sa quête d’un rôle de « nœud stratégique » méditerranéen, elle peine à convertir ses richesses et son arsenal militaire en une influence résiliente, révélant que la rivalité maghrébine au Sahel est désormais largement arbitrée par le Maroc sur le terrain de l’intégration géoéconomique et de la constance diplomatique, tandis qu’Alger reste prisonnière d’une approche réactive, sous-optimale et trop dépendante de sa rente gazière.

Cette divergence de modèles — soft pour le Maroc et hard pour l’Algérie — se traduit sur le terrain par des profils dyadiques (relations bilatérales) radicalement opposés.

L’analyse met en évidence une divergence nette des trajectoires de l’influence algérienne dans le Sahel : le Mali et le Burkina Faso connaissent un effondrement marqué du FBIC après 2020-2022, principalement associé à la rupture de la coopération sécuritaire, au retrait du CEMOC et à l’arrivée de nouveaux acteurs comme Wagner, tandis que le Niger et surtout le Tchad enregistrent une reprise ou une progression de l’influence algérienne, portée davantage par l’énergie.

A lire également -  Sénégal | Diplomatie économique : Diomaye Faye joue l'offensive sur tous les fronts aux USA et aux EAU d'abord

Au Mali : l’effondrement du modèle algérien

L’influence marocaine progresse très fortement. Rabat a su profiter de l’effondrement de l’architecture sécuritaire algérienne après les coups d’État de 2020 et 2021 pour proposer une alternative économique crédible via l’Initiative Atlantique, avec des rencontres régulières au plus haut niveau et une adhésion progressive du Mali à la stratégie marocaine de désenclavement.

L’Algérie est en perte d’influence en particulier depuis que la junte malienne a lancé des offensives contre les rebelles Touaregs, violant selon Alger l’esprit de l’accord de 2015. La réaction d’Alger a été ferme. Résultat : en 2025, un incident impliquant un drone a entraîné le rappel des ambassadeurs, la fermeture de l’espace aérien et le retrait du Mali du CEMOC. L’Algérie a perdu son rôle de broker au profit de Moscou, tandis que le Maroc, plus prudent, a capitalisé sur ce retrait pour proposer une médiation alternative, transformant Bamako en porte-étendard de son Initiative Atlantique.

« L’Algérie a perdu son rôle de broker au profit de Moscou, tandis que le Maroc, plus prudent, a capitalisé sur ce retrait pour proposer une médiation alternative. »

Au Niger : l’épicentre de la compétition

Le Maroc a habilement capitalisé sur le coup d’État de 2023 en refusant de condamner le régime militaire, contrairement aux puissances occidentales, ce qui lui a ouvert les portes de Niamey et permis d’obtenir la signature de l’Initiative Atlantique, renforçant ainsi sa présence économique et diplomatique dans le pays.

L’Algérie, de son côté, a activé ses leviers énergétiques et diplomatiques, proposant une médiation alternative à la CEDEAO et relançant l’exploration pétrolière de Sonatrach (bloc Kafra). En août 2026, Alger a fait don de quatre hélicoptères militaires (deux Mi-24V d’attaque et deux Mi-171 de transport) avec munitions, pièces de rechange et soutien logistique, dans le cadre du renforcement des relations « fraternelles et historiques » entre les deux pays.

Au Burkina Faso : le choix de Moscou

L’Algérie a bien proposé une coopération sécuritaire renforcée, mais la junte d’Ibrahim Traoré a choisi des paramilitaires russes. En parallèle, le Maroc a fait du Burkina son « partenaire commercial préférentiel » au Sahel (31 % d’événements économiques), signant 12 accords lors de la 5e commission mixte de 2025. Alger a répondu en augmentant ses propres dépenses militaires, mais cette posture défensive ne compense pas son absence sur le terrain.

Le Tchad : l’exception qui confirme la règle

N’ayant pas subi de coup d’État récent et n’étant pas membre de l’AES, N’Djamena joue un jeu d’équilibriste ; c’est le seul pays à afficher un taux de coopération de 100 % avec les deux acteurs maghrébins. Pour le Maroc, le Tchad est un allié diplomatique clé (reconnaissance de la marocanité du Sahara, ouverture d’un consulat à Dakhla). Pour l’Algérie, c’est un partenaire énergétique stratégique : la visite d’État de 2026 a abouti à la signature d’un mémorandum pour une raffinerie de 20 000 barils par jour, portant l’indice FBIC de cette dyade à un record de 75,6.

En général, les exportations algériennes hors-hydrocarbures vers le Sahel restent dérisoires (quelques dizaines de millions de dollars de ciment et de produits agroalimentaires), incapables de rivaliser avec les investissements structurels marocains.

Conclusion

On peut affirmer que le Maroc a réussi à construire un modèle d’influence résilient, fondé sur l’attraction économique, lui permettant de capitaliser sur les ruptures institutionnelles sahéliennes sans s’exposer aux risques sécuritaires.

Pour maintenir ces acquis au Sahel, le Maroc devrait institutionnaliser l’Initiative Atlantique et créer un secrétariat permanent avec représentation sahélienne ; il devrait également tirer parti du statut d’allié majeur hors-OTAN des États-Unis et de l’engouement croissant des grandes puissances pour les minerais critiques du Sahel pour cofinancer les infrastructures du corridor atlantique. Par ailleurs, dans sa rivalité avec l’Algérie, il gagnerait à laisser les infrastructures parler d’elles-mêmes pour ne pas incommoder ses partenaires sahéliens qui souhaitent rester dans la zone de confort et ne veulent pas s’engager ouvertement.

Quant à l’Algérie, on constate une perte d’influence tendancielle, notamment au Mali et au Burkina Faso. Malgré quelques démonstrations de force comme récemment au Niger, sa stratégie est fragilisée par sa rigidité doctrinale, sa rhétorique de la guerre froide obsédée par le Sahara marocain et sa dépendance aux aléas sécuritaires. Elle gagnerait à rompre avec cette rhétorique qui empêche la réalisation du rêve maghrébin et l’adhésion à l’initiative atlantique. Sans ce revirement salutaire, elle restera ce qu’elle est aujourd’hui : un acteur majeur, certes, craint mais isolé, qui suscite la méfiance de ses partenaires au Sahel.

Par La rédaction, Comité Éditorial - Casablanca
 217-218 Alliance des Etats du Sahel (AES) CEDEAO Comité d'état-major conjoint (Cemoc) Groupe OCP SonatrachAlgérieBurkina FasoMaliMarocNiger Abdelmajid Tebboune Abdourahamane Tiani Assimi Goita Ibrahim Traoré Mohammed VI Alliance militaire Cooperation economique Diplomatie économique Géopolitique Initiative Atlantique Investissement Sahel Terrorisme

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