Trottoirs, zones d’habitation, espaces publics : d’Abidjan à Dakar en passant par Abuja, les commerces informels continuent de fleurir dans les villes africaines, sous le regard parfois impuissant des autorités. Face à la pauvreté, au chômage ou aux lourdeurs administratives, des dizaines de millions d’Africains, en quête d’un avenir meilleur, se tournent vers le travail informel pour joindre les deux bouts, hors du contrôle des États.
Mécaniciens, ferrailleurs, ouvriers, conducteurs de moto-taxis, vendeurs de rue : ils n’hésitent pas à investir les moindres recoins susceptibles d’accueillir leurs activités. L’AFP est allée à leur rencontre dans plusieurs villes du continent, où leurs services abordables en font des acteurs économiques incontournables du quotidien.
Des trottoirs toujours plus convoités
Dans une rue d’Abidjan, des agents municipaux mènent une course-poursuite contre des vendeurs installés sur les trottoirs, et jusque sur les routes pour certains. Des scènes qui se répètent dans de nombreuses métropoles du continent, où kiosques, chariots, conteneurs, tables et étals à même le sol font partie du décor.
Contraint de déménager son garage informel à plusieurs reprises à la suite d’opérations de démolition menées à Abidjan, Yacouba Sylla s’est toujours débrouillé pour trouver un autre endroit où le réinstaller. Si cela ne tenait qu’à lui, ce mécanicien de 44 ans aurait opté pour mieux : un atelier en règle, aux installations modernes, qui paie des impôts et postule pour des marchés publics. Mais tout cela demande « beaucoup de moyens » ou un « accompagnement de l’État » qu’il n’a pas, explique-t-il à l’AFP, en plein dépannage d’un moteur déposé à même le sol, les mains tachées d’huile.
83 % de la population active dans l’informel
Estimée à plus de 60 % de la population active au début des années 1970, la part des Africains travaillant dans l’informel n’a cessé de croître pour atteindre aujourd’hui près de 83 %, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Autour de 90 % de la population active est concernée en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Mali ou au Nigeria, tandis que le chiffre atteint 80 % en République démocratique du Congo ou au Ghana.
La trajectoire de développement de nombreux pays africains reste marquée par un « poids persistant de l’informel, l’absence d’entreprises capables de changer d’échelle et des opportunités insuffisantes de création d’emplois décents », soulignait le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans son rapport 2026 paru en juillet. Un poids qui limite l’impact de la croissance, ajoute l’organisme.
Répression contre accompagnement : le duel des politiques publiques
Face à cette situation, les gouvernements africains ont multiplié ces dernières années les mesures allant de la répression (démolitions, saisies de marchandises) à l’accompagnement (formations, digitalisation). Sans réellement réussir à freiner son expansion, au contraire.
« La tâche n’est pas facile », reconnaît Yaya Doumbia, premier adjoint au maire de Yopougon, plus grande commune d’Abidjan, où les activités informelles sont particulièrement répandues et où une « brigade de salubrité » a été créée. « Les trottoirs, le domaine public sont occupés. C’est un véritable défi », dit-il.
Pour l’économiste Guillaume Liby, les États africains « abordent le problème par le mauvais bout : la contrainte. » Il met également en cause une fiscalité lourde et de nombreuses tracasseries administratives pour se régulariser.
L’ingéniosité des commerçants face à l’indulgence des autorités
Au Nigeria, Lohbip El-Pius Binyir a réussi à établir son business dans un quartier huppé de la capitale, alors que les commerces informels sont principalement confinés dans les quartiers pauvres d’Abuja. Le Nigérian de 35 ans y tient un point de transfert d’argent, en plus de proposer du pain, des biscuits ou des boissons. « Il fallait bien commencer quelque part, alors je me suis lancé ici », dit-il à l’AFP, justifiant l’indulgence des autorités par l’entretien minutieux qu’il fait des lieux, rangeant chaque soir son matériel : un parasol, une table, un banc et un lecteur de carte bancaire.
Fruits, jus, vêtements, chaussures, arachides : Lobé Sarr s’est essayée, au cours de ces quinze dernières années, à diverses activités, avant de finalement créer un petit restaurant en pleine rue, dans un quartier de Dakar. « Tenir un commerce dans la rue est difficile », confie à l’AFP cette trentenaire vêtue d’un tablier, « mais au moins cela nous offre une activité et nous permet de gagner de l’argent pour subvenir à nos besoins quotidiens. »
Avec AFP











