La problématique des transferts transfrontaliers n’a jamais été aussi cruciale pour l’Afrique, et singulièrement pour la Côte d’Ivoire, deuxième économie de l’UEMOA. Patrick Bond, l’économiste sud-africain, le démontre avec force : les sanctions occidentales contre la Russie ont révélé que le système SWIFT, dominé à 50 % par le dollar, est autant une arme géopolitique qu’un outil financier.
Pour Abidjan, dont la diaspora expédie plus de 400 millions de dollars annuellement via des corridors bancaires contrôlés par des correspondants américains, cette vulnérabilité se traduit par des coûts exorbitants (jusqu’à 7 % de commission) et des retards bureaucratiques.
L’analyse opérationnelle de Bassem Mohammed, expert égyptien, est éclairante : la guerre commerciale USA-Chine repositionne le CIPS comme une « alternative viable » pour les économies africaines fortement intégrées aux chaînes de valeur chinoises. La Côte d’Ivoire en est l’exemple type : Pékin est son premier partenaire commercial bilatéral (4,4 milliards d’euros d’échanges en 2023), et les infrastructures routières, portuaires et énergétiques ivoiriennes sont massivement financées par des crédits chinois. Or, chaque remboursement de dette transite actuellement par SWIFT, soumettant ces flux à la juridiction américaine.
L’économiste sénégalais Souleymane Gueye, cité par la Nanyang Technological University, souligne que les systèmes alternatifs comme CIPS permettent aux pays africains de « contourner les contraintes du dollar » et du franc CFA. Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est double : sécuriser les transferts de la diaspora vers le Bénin, le Burkina ou le Sénégal (via le futur corridor CIPS-PAPSS), et réduire les coûts de change sur les importations chinoises. L’Afreximbank, institution panafricaine de référence, confirme que l’adhésion au CIPS réduit les coûts de change de 30 à 40 %.
Ainsi, Abidjan ne choisit pas simplement un système de paiement, mais une stratégie de souveraineté économique face à une bifurcation financière mondiale irréversible lorsqu’il s’agit d’envoyer de l’argent en Côte d’Ivoire.
Système SWIFT : Comment ca marche ?
Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est la plateforme sécurisée qui permet aux banques d’échanger des instructions de paiement à l’échelle planétaire. Créé en 1973 à Bruxelles par 239 banques pour remplacer le télex, il a envoyé son premier message en 1977. Aujourd’hui, il connecte plus de 11 000 institutions dans plus de 200 pays, traitant 42 millions de messages quotidiens.
Fonctionnement et rôle central des devises
SWIFT ne transfère pas les fonds, mais transmet des messages codés (MT103 pour les virements clients, MT202 interbancaires) contenant IBAN, BIC, montant et devise de la transaction.
Chaque banque possède un code BIC unique (ex: BNPAFRPPXXX) pour identifier l’émetteur, le pays et la succursale. Les devises ne sont pas converties par SWIFT : le message transmet l’instruction dans la devise choisie, et les banques règlent via des comptes correspondants (Nostro/Vostro).
L’importance du dollar américain est écrasante : en janvier 2025, il a représenté 50,2 % des paiements SWIFT, un record historique, loin devant l’euro (23 %) et la livre sterling (7,1 %).
Cette domination structure le système : pour la plupart des devises émergentes, les transferts passent par des correspondants détenant des liquidités en dollars, renforçant le rôle de la monnaie américaine comme intermédiaire incontournable. La migration vers la norme ISO 20022 (en cours jusqu’en 2025) enrichit les données des messages sans modifier cette logique monétaire.
Adhérents
Les membres incluent banques, infrastructures de marché (clearing houses, dépositaires), brokers, banques centrales, sociétés de gestion d’actifs et fintechs. Cette structure coopérative compte 3 500 actionnaires, supervisée par les banques centrales du G10 et la Banque nationale de Belgique, garantissant une neutralité opérationnelle malgré les pressions géopolitiques.
On pourrait donc affirmer que le SWIFT reste l’épine dorsale du système financier mondial actuel, où le dollar américain serait toujours la devise hégémonique des échanges.
Système CIPS : l’alternative chinoise à SWIFT pour les BRICS
Historique
Le CIPS a été lancé le 8 octobre 2015 par la Banque populaire de Chine pour internationaliser le yuan et contourner la domination du dollar dans les échanges. Cette initiative s’inscrit dans la stratégie des BRICS visant à créer une infrastructure financière alternative à SWIFT, renforcée depuis les sanctions contre la Russie en 2022.
Fonctionnement et devises
Le CIPS opère comme système de clearing et de règlement en temps réel pour les paiements transfrontaliers. Contrairement à SWIFT, il peut gérer à la fois la messagerie et le règlement des fonds. L’essentiel des transactions se fait en yuan (CNY) : en 2024, 52 trillions de yuans ont transité via CIPS, représentant 58 % des échanges transfrontaliers de la Chine.
Le système accepte théoriquement d’autres devises (rouble, roupie notamment), mais la structure en fait un véhicule de promotion du yuan comme devise de réserve alternative. Les banques participantes ouvrent des comptes en yuan pour effectuer les règlements, tandis que CIPS facilite le change via ses participants directs.
Importance pour les BRICS et évolution
Le CIPS est la pierre angulaire de la dédollarisation bricsienne. Dès 2023, 95 % du commerce sino-russe était réglé en monnaies locales via CIPS.
Son expansion fulgurante témoigne de son adoption : il connecte désormais 185 pays (contre 100 en 2021), avec des hubs en Asie, Afrique et Europe de l’Est. Le développement d’un stablecoin indexé sur le yuan (AxCNH) et l’émission d’obligations en monnaies locales par la New Developpement Bank renforcent cet écosystème. L’Europe et l’Amérique du Nord restent réticentes, mais les économies du Sud Global utilisent massivement CIPS pour les projets de la « Belt and Road Initiative » et les remboursements de dettes.
Il est clair que le CIPS, soutenu par les BRICS, constitue la première alternative crédible à SWIFT, avec le yuan comme levier de substitution au dollar.

CIPS en Afrique : l’heure de la bifurcation financière ?
Le SWIFT, créé en 1973, incarnait de fait l’ordre financier occidental : 11 000 institutions, 42 millions de messages/jour, avec le dollar à 50,2 % des transactions en 2025. Gouverné par une coopérative sous supervision du G10, il est interopérable avec toutes les devises mais reste sous influence politique évidente (sanctions contre l’Iran, la Russie). Le CIPS, lancé en 2015 par la Chine, ne compte que 140 participants directs mais s’appuie sur 1 500 banques indirectes couvrant 185 pays. Il traite 52 trillions de yuans annuels, soit 58 % des échanges transfrontaliers de la Chine.
Forces et faiblesses :
SWIFT bénéficie d’une liquidité et d’une infrastructure inégalables, mais sa transparence aux yeux des États-Unis en fait une arme géopolitique. Le CIPS offre des coûts de change réduits et un règlement en yuan en temps réel, mais reste dominé par SWIFT pour 75 % de ses messages. La liquidité en yuan hors de Chine reste faible, et le système est perçu comme un outil de soft power chinois.
Avenir en Afrique :
Le CIPS a un avantage décisif sur le continent. Les dettes chinoises (près de 140 milliards de dollars) et les projets de la Belt and Road Initiative créent une dépendance structurelle. Les banques africaines (Standard Bank, Attijariwafa) s’y connectent pour payer les infrastructures chinoises sans passer par le dollar. Le stablecoin AxCNH, indexé sur le yuan offshore, pourrait révolutionner les transferts de fonds pour les diasporas africaines en réduisant les coûts de 90 %.
Cependant, les défis sont colossaux : infrastructures bancaires limitées, méfiance vis-à-vis de la mainmise chinoise, et absence de liquidités yuan sur les marchés africains. Mais si la Chine garantit des lignes de swap et convertibilité, le CIPS pourrait devenir, d’ici 2030, le système de référence pour les échanges Afrique-Asie, réduisant drastiquement l’influence occidentale. La dédollarisation ne sera pas totale, mais le système financier mondial s’achemine vers une bipolarisation irréversible.
Pour aller plus loin :
-
Patrick Bond (Afrique du Sud) – Professeur distingué d’économie politique à l’Université de Johannesburg, spécialiste des BRICS et de la dédollarisation. Ses travaux analysent l’impact des sanctions sur l’Afrique et les alternatives au système dollar-SWIFT.
https://www.uj.ac.za/members/patrick-bond/ -
Bassem Mohammed (Égypte) – Expert bancaire senior et responsable des transferts à l’Egyptian Arab Land Bank. Son analyse opérationnelle de juin 2025 examine concrètement comment la guerre commerciale USA-Chine repositionne le CIPS comme alternative viable en Afrique et au Moyen-Orient.
Voir notamment l’article : « CIPS vs. SWIFT: How the U.S.–China Trade War Is Reshaping Global Payments »
https://www.linkedin.com/pulse/cips-vs-swift-how-uschina-trade-war-reshaping-global-bassem-mohammed-7buif -
Souleymane Gueye (Sénégal/UA) – Économiste sénégalais cité par l’Université de technologie de Nanyang (NTU) dans son analyse de mai 2025 sur la dédollarisation africaine. Il démontre comment les systèmes de paiement alternatifs (PAPSS, CIPS) permettent aux pays africains de contourner les contraintes du dollar et du franc CFA.
Un article inintéressant : « Africa and the push towards de-dollarisation » – Section sur les économistes africains
https://www.ntu.edu.sg/cas/news-events/news/details/africa-and-the-push-towards-de-dollarisation -
Afreximbank (Institution panafricaine) – Bien que non un économiste individuel, l’Afreximbank publie des analyses économiques rigoureuses sur l’intégration du CIPS. Son rapport de juillet 2025 (citant le Pr. Oramah) détaille comment l’adhésion au CIPS réduit les coûts de change et renforce l’autonomie financière africaine.
Une analyse poussée publiée : « Afreximbank Joins CIPS, Ushering New Era for Africa-China Trade »
https://businessbeat24.com/afreximbank-joins-cips-ushering-new-era-for-africa-china-trade/











