La vision africaine d’un développement positif pour le climat
L’Afrique ne se définira pas par ce qui lui manque, mais par ce qu’elle apporte comme solutions. Le continent n’attendra pas que d’autres agissent. Il mettra en œuvre son programme climatique avec ambition, célérité, cohérence et détermination, tout en exigeant des autres qu’ils respectent leurs devoirs et obligations respectifs dans le cadre des accords internationaux sur le climat.

Tel est le message qui ressort de deux éditions du Sommet africain sur le climat organisées ces dernières années : la première s’est tenue au Kenya en 2023 et la seconde en Éthiopie en septembre 2025.
Tel est également le message de l’Afrique aux assises mondiales sur les changements climatiques, que l’ONU organise actuellement à Belém (10 au 21 novembre), au Brésil. C’est un message porteur de la détermination de l’Afrique à être un fournisseur de solutions climatiques et une destination d’investissement, et à revendiquer avec audace la place qui lui revient dans l’économie mondiale du climat. Le continent a décidé de construire des économies industrielles modernes, vertes et inclusives en exploitant ses vastes ressources naturelles et en encourageant les partenariats internationaux et la solidarité pour garantir des emplois, des opportunités et une vie digne à ses populations.
Engagement inébranlable de l’Afrique dans l’Accord de Paris
L’Afrique s’engage dans cette voie en faisant preuve d’un leadership et d’une détermination inébranlables. Le continent est l’un des acteurs les plus ambitieux et les plus engagés dans l’Accord de Paris sur le climat. Tous les pays africains ont signé l’Accord, et autant les contributions déterminées au niveau national (CDN) du continent que ses politiques et stratégies nationales en matière de climat sont parmi les plus audacieuses au monde. En 2023, l’Éthiopie est devenue le premier pays au monde à interdire les importations de véhicules à moteur à combustion interne. Son initiative Green Legacy(Héritage vert) sur la reforestation et la résilience face aux changements climatiques, lancée en 2019, a déjà permis de planter plus de 40 milliards d’arbres. Et le pays disposait déjà d’une solide stratégie de résilience climatique et d’économie verte bien avant l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat en 2015. N’étant pas en reste, le Kenya voisin, bien qu’il ne représente que 0,16 % des émissions mondiales de gaz à effet (GES), s’est doté d’une ambitieuse CDN de troisième génération (CDN 3.0) qui vise à réduire les émissions de 35 % et à mettre en place une économie verte et résiliente d’ici 2035. Le pays produit déjà 90 % de son électricité à partir de sources d’énergie renouvelables et s’engage à atteindre 100 % d’ici 2035 dans le cadre de sa CDN 3.0.
Lutte contre le changement climatique : les obligations vertes se répandent en Afrique
De nombreux efforts de ce type sont déployés dans toute l’Afrique. Il s’agit notamment de projets d’énergie renouvelable à grande échelle, de vastes initiatives de restauration des paysages forestiers, de mesures d’adaptation mises en œuvre au niveau local et d’approches innovantes en matière de financement du climat. Au cours de la dernière décennie, par exemple, plusieurs gouvernements africains, des entreprises et des institutions de financement du développement ont piloté une série d’instruments financiers verts, notamment des obligations vertes, des obligations bleues et des échanges dette-climat et dette-nature. En 2023, plus d’une vingtaine d’obligations vertes avaient été émises en Afrique, notamment au Nigéria, au Kenya, en Afrique du Sud, aux Seychelles, en Tanzanie, au Rwanda, au Gabon, au Mozambique, à Maurice, au Maroc, en Namibie et en Zambie.
Pour l’Afrique, l’action climatique, la croissance et le développement sont indissociables ; ils se renforcent mutuellement et doivent être mis en œuvre ensemble. Confrontée à certaines des conséquences les plus graves des changements climatiques alors qu’elle contribue pour moins de 4 % aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, l’Afrique comprend mieux que la plupart des autres pays que, dans un monde de plus en plus façonné par les chocs climatiques et environnementaux, la résilience n’est pas un choix, et l’action en faveur du climat ne peut plus attendre.
Les changements climatiques amplifient les défis sociaux, économiques et politiques préexistants, qui à leur tour limitent la capacité des États et des communautés à atténuer les effets des changements climatiques ou à s’y adapter. Investir dans l’action climatique est donc une condition préalable à un progrès économique durable. Retarder l’action ne fera qu’amplifier les coûts de l’inaction, notamment dans les domaines social et économique. Ce risque n’a rien de théorique. En moyenne, les changements climatiques coûtent déjà à l’Afrique jusqu’à 5 % de son PIB par an, les pays les plus vulnérables étant contraints de consacrer jusqu’à 9 % de leur budget national à la gestion des dégâts causés par les évènements climatiques. Il s’agit de pertes non seulement de richesse, mais aussi de stabilité, de souveraineté et d’opportunités futures.
Face au climat, l’Afrique joue sa partition par sa résilience
L’Afrique comprend que la résilience peut transformer la vulnérabilité en viabilité. En effet, les investissements dans l’adaptation et la résilience sont toujours très rentables, chaque dollar investi permettant, selon les estimations, d’éviter des pertes et de générer des avantages économiques et sociaux plus larges, d’une valeur comprise entre 10 et 14 dollars US. Au-delà de l’atténuation des pertes, la résilience permet également de protéger le capital naturel, de préserver les chaînes d’approvisionnement et de stabiliser les économies. Une action climatique ambitieuse et opportune de la part de chaque pays n’est pas seulement vitale pour atteindre les objectifs climatiques mondiaux ; elle est essentielle au développement, à la résilience et à la prospérité à long terme pour tous et partout dans le monde.
Dans la lutte contre les changements climatiques, l’Afrique ne manque ni d’ambition, ni de clarté, encore moins de leadership et d’innovation. Ce qui manque à l’Afrique, c’est un leadership, un partenariat et une solidarité comparables de la part des économies avancées. Ce déséquilibre structurel entrave la lutte du continent contre les changements climatiques – et cela doit changer. Un exemple illustre parfaitement cette réalité : le financement de la lutte contre les changements climatiques reste pour l’Afrique le défi le plus important pour la réalisation de sa vision audacieuse d’un développement positif pour le climat. En effet, l’Afrique est confrontée à un déficit de financement de l’adaptation s’élevant à 160 milliards de dollars US par an. Elle a besoin que les pays industrialisés respectent leurs engagements en matière de financement climatique dans le cadre de l’Accord de Paris, en vertu duquel ce financement est une obligation et non une charité. Et ce, à juste titre, car, comme indiqué plus haut, l’investissement dans l’action climatique, en plus d’être nécessaire pour atteindre les objectifs en matière de climat, est essentiel pour soutenir le progrès économique.
L’Afrique est déterminée à jouer un rôle de premier plan, mais les autres doivent agir aussi, et dès maintenant.
L’Afrique n’est pas présente à la COP30 de Belém les mains vides, ni avec une sébile. Outre ses CDN très ambitieuses, le continent est déjà en train de mettre en place d’autres solutions climatiques ambitieuses et locales, comme le souligne la Déclaration des dirigeants africains d’Addis-Abeba sur le climat. Il s’agit notamment du Pacte pour l’innovation climatique en Afrique, qui vise à fournir 1 000 solutions climatiques locales d’ici 2030 en mobilisant 50 milliards de dollars US par an en financement à effet catalyseur pour des solutions résilientes dans les domaines des énergies renouvelables, de l’eau, de l’agriculture et des transports. Il s’agit également d’une initiative d’industrialisation verte de 100 milliards de dollars US, soutenue par un consortium d’institutions financières africaines, dont la BAD et l’AFC, pour aider à transformer l’Afrique en un moteur de croissance intelligente sur le plan climatique. En outre, le continent se positionne pour mettre ses vastes ressources naturelles, y compris les minéraux essentiels et les solutions basées sur la nature, au service de son programme en matière de climat et de développement.
À l’heure où la communauté internationale se réunit au Brésil, les demandes de l’Afrique restent fondées sur sa vision d’un développement positif pour le climat.
Tout d’abord, la COP30 doit donner la priorité à l’adaptation et accélérer la mise en œuvre de tous les engagements convenus au préalable, y compris la pleine opérationnalisation du Fonds pour les pertes et préjudices et la finalisation d’un objectif mondial sur l’adaptation d’ici 2026. La résilience doit être considérée comme un actif financier et un investissement productif dans la croissance. La qualité et la quantité du financement de l’adaptation doivent être considérablement améliorées en fonction des besoins mesurables et des effets négatifs des changements climatiques. En intégrant les avantages économiques à long terme de la résilience dans les fondamentaux macroéconomiques, le monde peut non seulement réduire les pressions budgétaires auxquelles de nombreux pays sont confrontés, mais aussi débloquer les capitaux, tant publics que privés, nécessaires à la mise en place d’économies durables et inclusives.
Deuxièmement, il convient de réformer l’architecture financière mondiale afin de la rendre conforme aux objectifs climatiques mondiaux ; d’abaisser le coût du capital ; de faciliter la mobilisation des capitaux nécessaires au développement et à l’action climatique en attirant des capitaux privés et en réduisant les risques ; et de renforcer la résilience face aux chocs climatiques. Nous réitérons l’appel de la Déclaration des dirigeants africains de Nairobi sur le climat en faveur de l’adoption de pratiques responsables en matière de prêts souverains et de principes de responsabilité, assortis de cadres de notation du crédit, d’analyse des risques et d’évaluation de la viabilité de la dette.
Pour les banques multilatérales de développement et les autres institutions de financement du développement, cela signifie qu’elles doivent aligner leurs portefeuilles sur les objectifs climatiques propres à chaque pays et explorer des instruments innovants – en particulier ceux qui visent à casser la prédominance d’instruments autres que les subventions – parallèlement à d’autres mesures visant à abaisser le coût du capital afin de réduire le risque d’un cercle vicieux d’endettement climatique. Elles devraient déployer une diversité d’instruments de financement du climat pour répondre plus efficacement aux besoins de chaque pays. Plus précisément, au lieu de recourir à des instruments d’endettement coûteux, les banques multilatérales devraient étudier la possibilité d’utiliser davantage les subventions concessionnelles et d’autres instruments tels que les échanges dette-climat ou dette-nature, les obligations de résilience et la réorientation des droits de tirage spéciaux (DTS) existants vers le financement du climat ou l‘émission de nouveaux DTS axés sur le climat.
Nous réitérons la proposition de la Déclaration des dirigeants africains de Nairobi sur le climat en faveur d’un régime mondial de taxation du carbone, comprenant une taxe carbone sur le commerce des combustibles fossiles, le transport maritime et l’aviation, ainsi qu’une taxe mondiale sur les transactions financières afin de fournir des financements dédiés, abordables et accessibles pour des investissements positifs pour le climat à grande échelle. Nous réitérons également l’appel de la Déclaration en faveur d’une réévaluation du concept de produit intérieur brut à travers une évaluation correcte du capital naturel et des services écosystémiques, y compris, mais sans s’y limiter, les forêts qui séquestrent le carbone.
Enfin, l’architecture de la gouvernance mondiale du climat doit être fondamentalement équitable, juste et adaptée aux défis d’aujourd’hui. Le monde mérite un système de gouvernance climatique mondial qui reconnaisse de toute urgence et sans équivoque que les changements climatiques constituent le plus grand défi auquel l’humanité est confrontée – un système qui exige une action audacieuse et concertée de la part de toutes les nations pour réduire les émissions et la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
Nul n’ignore que l’Afrique n’est pas historiquement responsable du réchauffement de la planète ; pourtant, elle subit de plein fouet les effets des changements climatiques. Cela dit, ni les dirigeants ni les populations du continent n’ont intérêt à jouer la carte de la victimisation. L’Afrique se concentre uniquement sur la recherche de solutions et sur l’action et l’urgence. Dans l’intérêt de la santé de la planète et du bien-être de l’humanité, nous demandons aux autres nations, dirigeants et peuples de faire de même.
Si la conférence de Belém veut être à la hauteur de sa réputation de «COP de la mise en œuvre,» elle doit répondre à cette simple proposition. Compte tenu de l’ampleur des crises interconnectées, le monde n’a pas le choix – et pas le temps. Le moment est venu d’agir, et de le faire avec audace. L’Afrique a entendu le message et s’est déjà mise en mouvement. Le reste du monde voudra-t-il bien se joindre à elle dans cette tâche générationnelle singulière pour assurer notre avenir collectif et celui de notre seule planète ?
* Claver Gatete est le Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), dont le siège se trouve à Addis-Abeba.
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