L’actualité politique regorge d’exemples de célébrités de tous horizons – radio et télévision, divertissement, football, athlétisme, théâtre et cinéma – qui décident de changer de cap et de plonger dans la politique, que ce soit comme élus, ministres, administrateurs, fonctionnaires internationaux ou ambassadeurs de bonne volonté. Sur le plan partisan, surtout à la veille des élections, les partis politiques se disputent pour recruter des célébrités, soit pour peaufiner leur image et redorer leur blason, soit pour damer le pion aux autres partis en les privant de ce précieux sésame de candidats de haut calibre et connus du grand public.

Ce ballet de recrutement, de cooptation et d’appuis médiatiques est devenu une marque de fabrique des campagnes électorales contemporaines, en particulier au pays de Hollywood, les États-Unis, mais aussi en Europe, en Amérique latine et en Afrique, à un moment où le populisme devient le crédo des partis politiques et une panacée de réussite électorale.
Le phénomène est mondial : en Ukraine, Volodymyr Zelensky, humoriste qui incarnait un président vertueux dans une série télévisée, a accédé à la magistrature suprême ; au Libéria, George Weah, lauréat du Ballon d’or 1995, est devenu président après une guerre civile ravageuse ; sans parler des États-Unis, où Ronald Reagan et Arnold Schwarzenegger ont fait le saut des plateaux de tournage et des studios de télévision aux plus hautes fonctions. Toutefois, cette tendance suscite à la fois fascination et inquiétude, soulevant des questions fondamentales sur la légitimité et l’éthique politiques à l’ère de l’État-spectacle et de la saturation médiatique.

Parmi tous les artistes et célébrités qui ont transformé leur engagement en mandat politique, citons la chanteuse brésilienne Leci Brandão, qui incarne sans doute le parcours le plus emblématique : des favelas de Rio de Janeiro à l’Assemblée législative de São Paulo, elle illustre parfaitement comment l’art peut se muer en lutte politique et comment une voix culturelle peut devenir un mandat de représentation. Joan Baez, la chanteuse américaine avant-gardiste à son époque, rebelle pour certains, s’est rendue au Chili en 1981 sous la dictature de Pinochet, chantant pour les victimes malgré l’interdiction des concerts publics, et a ensuite vu son nom figurer sur la liste noire des artistes « dangereux » d’Argentine. Jane Fonda, à 87 ans, a relancé le Comité pour le Premier Amendement en 2025, rassemblant plus de 550 personnalités hollywoodiennes. Ces exemples montrent le pouvoir de la célébrité comme outil de résistance, amplifiant les voix des franges marginalisées de la société là où les institutions traditionnelles peinent à se faire entendre.
L’implication des célébrités en politique ne se limite pas à se présenter aux élections. Des artistes comme Joan Baez, Brigitte Bardot et Jane Fonda ont choisi une voie différente — l’activisme politique et humanitaire —, utilisant leur renommée pour défendre des causes, combattre des fléaux ou amplifier les voix des franges sociales et des peuples opprimés, sans nécessairement chercher à obtenir des postes électifs.
Pourtant, derrière l’image de l’artiste engagé se cache une réalité plus complexe, comme l’a démontré Cooper Lawrence (dans Celebritocracy: The Misguided Agenda of Celebrity Politics in a Postmodern Democracy, 2020) : l’activisme des célébrités n’est pas toujours aussi vertueux qu’il en a l’air. Lawrence démontre que les interventions humanitaires des stars, souvent bien intentionnées, peuvent parfois dévier de leurs nobles objectifs ; elle cite Bob Geldof et Live Aid en 1985, où les 127 millions de dollars recueillis pour combattre la famine en Éthiopie ont été détournés par Mengistu Haile Mariam pour acheter des armes à l’Union soviétique, alimentant ainsi la guerre civile. De même, les fonds collectés via la Make It Right Foundation de Brad Pitt, destinés à reconstruire la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina, n’auraient pas atterri au bon endroit. George Clooney, malgré des efforts héroïques pour le Darfour, n’a pas pu arrêter le génocide. Ces échecs mettent en lumière les limites de la « célébritocratie », un système où les stars du show-business, souvent mal informées ou manipulées, imposent leurs agendas humanitaires sans comprendre les complexités locales, parfois avec des conséquences désastreuses.
Que disent les politologues de ce phénomène ?
La « célébrisation » de la politique est un phénomène qui ne va pas disparaître ; il reflète une transformation profonde de la démocratie contemporaine, où la performance, l’émotion et la célébrité rivalisent de plus en plus avec l’expertise, le professionnalisme politique et le débat rationnel. La question n’est donc pas de savoir si les célébrités devraient s’impliquer en politique, mais comment leur immersion politique et leurs interventions — qu’elles soient électorales ou humanitaires — peuvent être convenablement canalisées pour servir le bien public.
Pour donner un sens à ce phénomène, les chercheurs ont développé plusieurs cadres explicatifs. John Street, en 2004, a jeté les bases avec une typologie qui demeure un point de référence, distinguant le modèle 1, avec des politiciens ou candidats ayant une formation dans le divertissement, le show-business ou le sport, et le modèle 2, celui des artistes ou célébrités qui s’expriment sur des enjeux politiques sans chercher une fonction élective.
Ce phénomène inclut aussi des célébrités qui, sans chercher une fonction élue, utilisent leur notoriété pour défendre des causes politiques ou humanitaires.
Marketing politique et célébrités
L’ascension du politicien célèbre reflète un changement fondamental dans la façon dont la représentation politique est comprise et pratiquée, suivant une tendance que les chercheurs appellent l’esthétique de la représentation populaire. La théorie démocratique traditionnelle se concentre souvent sur la légitimité procédurale ou la qualité du débat politique, tandis que les travaux récents suggèrent que la représentation est intrinsèquement performative et symbolique : la forme compte plus que le fond.

C’est un pouvoir qualifié « d’épistémique » qui s’exerce par le truchement de deux canaux principaux : la crédibilité perçue, puisque les personnalités très en vue bénéficient souvent d’un « excédent de crédibilité » et sont jugées dignes de confiance sur les sujets, peu importe leur expertise réelle ; et le pouvoir d’orienter l’attention et les débats dans un monde saturé d’informations et où la capacité de capter et de rediriger l’attention est une ressource politique vitale.
« Le style politique est la politique » : c’est un outil indispensable pour aider les citoyens à naviguer dans un monde complexe. Les célébrités contribuent à la socialisation politique (remplaçant ainsi les supports classiques que sont les pamphlets et les discours de foule de plusieurs heures) et incarnent et traduisent souvent les attentes du public par leur capacité à influencer ce que les autres croient et à valider ou discréditer d’autres sources d’information.
Cette influence est souvent enracinée dans des relations parasociales (Sidney Verba), des liens émotionnels à sens unique où le public considère une personnalité publique comme un ami personnel. Cette mécanique entre en action, aidant les gens à traiter les nouvelles politiques lorsque la confiance dans les institutions traditionnelles et les partis politiques est faible.
Cinq trajectoires, cinq destins
Plusieurs parcours et exemples viennent à l’esprit des quatre coins du globe, du Nord comme du Sud global. Il me vient à l’esprit deux exemples marocains : les parcours de Nawal El Moutawakel et Saïd Aouita, deux des trois grandes vedettes de l’athlétisme marocain avec Hicham El Guerrouj. Tous deux ont été champions olympiques aux Jeux de Los Angeles en 1984 — elle au 400 m haies, lui au 5 000 m — et tous deux ont tenté de transformer leur gloire sportive en capital politique. Mais leurs choix les ont menés dans des directions opposées.
Nawal El Moutawakel, qui a rejoint le bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI), a choisi de rallier un parti proche du système. Feu le roi Hassan II l’a nommée, en 1997, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports ; Sa Majesté le roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, l’a confirmée en la nommant ministre en 2007. Parallèlement, elle a gravi les échelons du CIO, en devenant vice-présidente en 2013, et a de nouveau figuré en 2016 sur la liste des femmes parlementaires du RNI.
Le contre-exemple est celui de Saïd Aouita, qui a choisi un parti d’opposition, se présentant avec l’Union socialiste des forces populaires (USFP), un parti historique de gauche, battu aux élections à Derb Soltane Al Fida par le célèbre professeur de droit constitutionnel A. Amalou, qui, contrairement à ses prêches et conférences, rallia un parti de droite (UC) après moult tergiversations.
La défaite électorale montre que la célébrité seule ne suffit pas à garantir le succès politique sans le bon alignement partisan et le choix de la bonne circonscription électorale. Je me souviens, au passage, d’un chef de parti de gauche, originaire de Rabat, qui a été battu à Agadir parce qu’il avait ignoré les conseils des spécialistes des élections qui lui avaient déconseillé de quitter son fief.
Le cas de Volodymyr Zelensky est peut-être l’exemple le plus frappant de la confusion entre fiction et réalité politique. Comédien, il s’est fait connaître grâce à la série télévisée Serviteur du peuple, où il incarnait un professeur d’histoire devenu président. En 2019, il a transformé cette fiction en réalité, remportant 73,2 % des voix sur une plateforme populiste anti-établissement. La guerre contre la Russie l’a depuis transformé en symbole de la résistance ukrainienne, un leader en temps de crise. Zelensky incarne le modèle du « populiste fictif » — une célébrité qui crée et interprète un personnage fictif pour transmettre un message politique.
Le cas de George Weah au Libéria est peut-être la transition la plus spectaculaire du sport vers la plus haute fonction politique en Afrique. L’attaquant, premier Africain à remporter le Ballon d’or, a été élu président du Libéria en 2017 et 2023 après deux tentatives infructueuses. Il incarne parfaitement le modèle du « populiste super-célébrité », utilisant sa renommée mondiale, son statut de « héros national » et son image d’enfant des bidonvilles de Monrovia devenu une vedette mondiale pour construire un message anti-établissement. Son ascension de la pauvreté à la gloire a donné aux Libériens l’espoir de jours meilleurs.
L’élection de Kirsty Coventry comme présidente du CIO en mars 2025 a été historique. L’ancienne nageuse zimbabwéenne est devenue la première femme et la première Africaine à occuper ce poste dans les 131 ans d’histoire du CIO. Après une carrière exceptionnelle ponctuée de sept médailles olympiques, elle a été nommée ministre des Sports du Zimbabwe en 2018, puis élue présidente du CIO au premier tour. Comme El Moutawakel, elle représente une voie d’intégration graduelle au système, transformant le capital sportif en capital institutionnel.
Enfin, et non des moindres, aucun exemple ne capture mieux les promesses et les périls de la politique des célébrités qu’Imran Khan au Pakistan. La légende du cricket, capitaine de l’équipe victorieuse de la Coupe du monde en 1992, a utilisé sa renommée pour fonder son propre parti politique en 1996, devenant Premier ministre en 2018. Sa rhétorique anti-établissement, sa promesse d’un « Naya Pakistan » (nouveau Pakistan) et son image de leader de principe ont convaincu un public avide de changement. En tant que Premier ministre, il incarnait l’espoir d’une réforme radicale. Mais son mandat a révélé les limites de la politique des célébrités : face à d’importants défis économiques et à des promesses électorales non tenues, il a été évincé par un vote de défiance en avril 2022.
L’histoire d’Imran Khan est un avertissement : la célébrité peut ouvrir les portes du pouvoir, mais elle ne garantit pas que l’on puisse gouverner — ni se protéger du système. Dans un système très centralisé de type néo-patrimonial, négliger l’État profond et collaborer avec un parti d’opposition ou s’attaquer ouvertement à l’établissement peut neutraliser l’avantage de la célébrité.
Nord contre Sud : deux mondes, deux logiques
Bien que les mécanismes de base de la politique des célébrités semblent universels, comparer le Nord et le Sud révèle de profondes différences dans la manière dont les célébrités sont exploitées et les chemins qu’elles empruntent. Dans le Nord, le système politique utilise principalement les célébrités comme outils de marketing électoral : les partis politiques, confrontés à la diminution de l’adhésion et à la baisse de l’intérêt pour les médias traditionnels, utilisent la célébrité comme raccourci vers les électeurs. Dans le Sud, l’exploitation est souvent plus stratégique et autoritaire : les régimes cherchent à exploiter la popularité des célébrités pour renforcer leur légitimité, mais aussi pour contrôler le récit. Au Zimbabwe, Kirsty Coventry a été qualifiée de « bonne murungu » (personne blanche) par le régime de Mugabe, tout en diabolisant les agriculteurs blancs.
Dans le Nord, les célébrités sont souvent motivées par le désir d’influencer les politiques ou de défendre des causes. Dans le Sud, convertir la célébrité en capital politique peut être un moyen d’obtenir une reconnaissance que les voies traditionnelles n’offrent pas. George Weah, un enfant des bidonvilles de Monrovia, s’est positionné comme un « héros national » qui comprenait mieux les difficultés des Libériens que les élites traditionnelles.
En conclusion, on peut dire que la politique des célébrités ne peut être comprise sans examiner la dynamique acteur/système : d’une part, la façon dont les systèmes politiques utilisent les célébrités, et d’autre part, les ambitions personnelles des célébrités pour sortir de leurs rôles d’origine et basculer dans l’arène politique.
La fusion de la célébrité et de la politique n’est pas un signe de décadence démocratique, mais plutôt un reflet de la nature esthétique et performative de la représentation. Dans le Nord comme dans le Sud, les mécanismes sous-jacents sont quasi similaires — les liens parasociaux, le capital des célébrités, le « vote personnel ». Mais les contextes politiques, médiatiques et culturels les colorient différemment. La récupération peut être dirigée par le marché politique ou administrée de manière autoritaire ; l’ambition personnelle peut être rebelle ou conformiste.
Alors que les médias sociaux et la mondialisation rapprochent ces logiques, les spécificités nationales restent importantes selon la sphère culturelle et religieuse.
Bibliographie indicative
• Arter, D. (2026). « Localité, fête ou popularité ? Disséquer le vote personnel des candidats célèbres lors des élections régionales finlandaises », Études régionales et fédérales.
• Lawrence, C. (2020). Celebritocracy: The Misguided Agenda of Celebrity Politics in a Postmodern Democracy. New York : Post Hill Press.
• Longoria, A. et Reyes, J. (2025). « Le modèle du spectre de la célébrité ».
• Street, J. (2004). « Politiciens célèbres : culture populaire et représentation politique », British Journal of Politics and International Relations,




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