Près de 200 enseignants et formateurs égyptiens ont bénéficié, du 16 au 27 août 2026, d’une formation consacrée à « l’utilisation de l’intelligence artificielle au service de l’enseignement et de l’apprentissage du français ».
Organisée par l’OIF au Caire — à travers son Centre régional francophone pour l’Afrique —, en partenariat avec les autorités égyptiennes, cette initiative s’inscrit dans le cadre du projet « La langue française, langue d’enseignement et d’apprentissage. » La formation a été conçue et animée par une équipe internationale de quatre experts francophones du Vietnam, de l’Inde (Pondichéry), de Djibouti et de Madagascar. Parmi eux, le Dr Arunkumar Santhalingam, qui dirige l’IFRINA — Institut international francophone de recherche et de formation en intelligence artificielle, neuropédagogie et didactique —, situé à Pondichéry, en Inde. Il est également à la tête de l’AIFPRO, une association nationale de professeurs de français en Inde. Il a accepté de nous apporter son éclairage.
AFRIMAG : Pouvez-vous nous parler de la formation que vous avez animée en Égypte ?
Dr. Arunkumar Santhalingam : Les enjeux de cette formation inédite réalisée en Égypte ne se limitaient pas à la découverte d’outils d’IA. Avec les enseignants, nous avons travaillé sur des usages pédagogiques concrets : conception de séquences et d’activités, création de ressources, évaluation, personnalisation des apprentissages, ingénierie des « prompts », mais aussi questions d’éthique, de responsabilité et d’esprit critique face à ces technologies.
Par ailleurs, je souhaite souligner que cette mission revêtait une dimension particulièrement enrichissante : l’équipe de formateurs réunissait des experts du Vietnam, de Djibouti, de Madagascar et de l’Inde. Quatre pays, quatre histoires, quatre réalités éducatives différentes, mais une même langue de travail et une même ambition : faire progresser l’enseignement du français.
Et c’est peut-être cela que je retiens principalement de cette expérience : la Francophonie devient véritablement impactante lorsqu’elle permet à des expertises différentes de se rencontrer et de produire ensemble.
Sur le plan pédagogique, une conviction s’est également renforcée chez moi : l’IA ne doit pas remplacer l’enseignant ; elle doit augmenter son intelligence professionnelle, sa créativité et sa capacité à accompagner chaque apprenant.
Enfin, ces échanges m’ont rappelé que la Francophonie n’est pas seulement une communauté linguistique. C’est aussi un espace de transmission, de coopération et d’innovation. Et lorsque cette coopération se fait entre pays du Sud, elle prend une dimension particulièrement prometteuse.
AFRIMAG : Vos collègues étaient originaires de pays de la Francophonie, à savoir du Vietnam, de Djibouti et de Madagascar. Quelle est la légitimité d’un expert indien dans ce champ ?
Dr. Arunkumar Santhalingam : Je répondrais par une conviction simple : la Francophonie n’appartient à aucun continent ; elle appartient à tous ceux qui la font vivre.
Et lorsque l’on vient de Pondichéry, en Inde, cette affirmation prend une signification particulière. Pondichéry est l’un des grands témoins de l’histoire de la présence française en Inde. Son patrimoine, son histoire et ses institutions francophones témoignent d’un lien ancien, mais surtout encore vivant, entre l’Inde et le monde francophone. Mais je ne voudrais pas que ma légitimité repose uniquement sur cet héritage historique. La légitimité se construit par l’action, par l’expertise et par la capacité à créer des ponts.
Avec l’IFRINA, nous travaillons à l’intersection de l’intelligence artificielle, de la didactique, de la neuropédagogie et de la formation.
La transformation numérique de l’éducation ne consiste pas simplement, vous l’aurez compris, à introduire de nouveaux outils dans les salles de classe. Elle suppose de développer une véritable littératie numérique : comprendre les technologies, savoir les utiliser de manière pertinente, créer des contenus numériques, évaluer les informations produites ou diffusées par les outils numériques et développer un regard critique et éthique sur leurs usages. Cette compétence devient primordiale pour les enseignants de langue française. Le professeur n’est plus seulement un transmetteur de connaissances : il devient aussi un médiateur numérique, capable d’accompagner ses apprenants dans leurs usages des technologies et de l’IA.
Notre objectif est notamment d’aider les enseignants et les professionnels francophones à comprendre et à maîtriser les transformations liées à l’IA. Depuis Pondichéry, nous avons l’ambition de participer à l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs francophones : enseignants maîtrisant le numérique, chercheurs explorant les frontières de l’IA et professionnels faisant du français une langue pleinement présente dans le monde numérique.
De façon complémentaire, avec l’Association of Indian French Professionals & Researchers (AIFPRO), nous contribuons également à fédérer des professionnels et des chercheurs indiens qui évoluent dans l’univers du français et à renforcer les passerelles entre l’Inde et les autres espaces francophones.
La Francophonie est aujourd’hui une réalité incontournable au niveau mondial. L’Afrique en constitue l’un des espaces les plus dynamiques, et l’Inde souhaite naturellement apporter sa contribution à cette grande communauté linguistique et culturelle. L’expérience égyptienne en a été une belle illustration : des experts venus de plusieurs continents ont croisé leurs expériences et travaillé ensemble au service d’un même objectif. C’est cela, pour moi, la richesse de la Francophonie : une diversité de territoires, de cultures et d’expertises qui devient une force lorsqu’elle se met au service d’un projet commun.
Je crois donc à une Francophonie ouverte, plurielle et multipolaire, dans laquelle chaque territoire peut apporter son expérience, apprendre des autres et contribuer à construire des réponses communes aux défis de notre époque.
AFRIMAG : Envisagez-vous d’autres formations sur le continent africain, en présentiel ou en ligne, ou des projets plus ambitieux ?
Dr. Arunkumar Santhalingam : Oui, absolument. L’expérience égyptienne n’est pas un aboutissement ; c’est un commencement.
Nous souhaitons poursuivre ce type d’interventions, en présentiel comme en ligne, afin d’accompagner davantage d’enseignants et de professionnels francophones dans leur transition vers l’ère de l’intelligence artificielle. Mais notre ambition est désormais d’aller au-delà de formations ponctuelles.
C’est dans cette perspective que nous avons développé le RIFAI — Réseau international pour la Francophonie accessible et inclusive —, sous l’impulsion du Dr Cynthia Eid, présidente mondiale de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF).
Le RIFAI part d’une conviction simple : il devrait exister un monde où chacun peut accéder au français de manière égale, que l’on soit non-voyant, malentendant ou dans toute autre situation de handicap. La langue française ne peut pleinement rayonner que si elle devient accessible à tous, sans exception. C’est cette conviction qui nous a conduits à créer le RIFAI : un réseau qui a pour ambition de créer des passerelles entre les acteurs de la Francophonie et de faire émerger des projets concrets — pédagogiques, technologiques et humains — pour une Francophonie réellement accessible et intégrative.
Nous souhaitons notamment réfléchir à la manière de faire évoluer cette dynamique à une échelle européenne et francophone plus large, en nous appuyant sur l’éducation, le numérique, l’intelligence artificielle et l’inclusion.
Et je crois profondément que nous sommes à l’aube d’une nouvelle étape : celle des coopérations sincères et véritables au sein du Sud Global, fondées sur l’échange mutuel plutôt que sur un rapport à sens unique. Pendant trop longtemps, les pays du Sud ont été considérés comme les bénéficiaires de savoirs et de modèles conçus ailleurs. Je pense que cette approche doit évoluer. Chaque région a ses propres savoirs, sa propre expertise et sa propre capacité d’innovation à apporter, et nous avons énormément à apprendre les uns des autres. Notre responsabilité est maintenant de créer les passerelles.
À terme, j’imagine donc des réseaux internationaux d’experts, des formations certifiantes, de la recherche collaborative, des ressources pédagogiques francophones et des projets communs autour de l’intelligence artificielle, de l’éducation et de l’intégration.
Et surtout, je crois à une nouvelle géographie de la Francophonie. Je crois à une Francophonie multipolaire, où l’Afrique, l’Europe, l’Asie, les Amériques et tous les territoires francophones peuvent apprendre les uns des autres et mettre leurs expertises au service d’un destin commun. La Francophonie ne sera forte que si elle devient un espace où les savoirs circulent dans toutes les directions. Et c’est peut-être là son plus bel avenir : devenir une langue avec laquelle nous construisons ensemble le monde de demain.
Entretien réalisé par Gilles Djéyaramane
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