C’est un récit à la fois émouvant, passionnant et poétique que nous offre l’écrivaine Hella Feki dans son récent ouvrage consacré à la dernière souveraine malgache, Ranavalona III, « Une Reine sans royaume.» Une fiction historique dont la lecture, nous éclaire étonnamment sur la psyché du peuple malgache à l’aune de sa dernière «Révolution»
«Une Reine sans royaume» écrit à la première personne donne la parole à la dernière Reine de Madagascar Ranavalona III qui confie au lecteur ses sentiments, ses meurtrissures et ses réflexions de Reine coupée de son peuple et de sa terre natale durant son exil au début du siècle dernier. Une plongée dans la riche histoire de la Grande Île placée sous le joug de l’empire colonial français. Un roman qui inscrit durablement Hella Feki dans la famille des belles plume de la littérature contemporaine francophone.
Un roman fiction qui s’appuie sur de nombreuses références historiques
Dans ce deuxième ouvrage de la romancière Hella Feki, la Reine Ranavalona III dévoile ses pensées, parfois les plus intimes sur sa vie quotidienne et ses réflexions lors de son exil en Afrique du Nord.
Très rapidement, le lecteur se retrouve transporté à une époque révolue, celle des colonies où les différents souverains lorsqu’ils ne sont pas simplement emprisonnés sont placés en résidence surveillée sur une terre inconnue à l’autre bout de l’empire colonial français. Ainsi, la Reine déchue, après un passage rapide sur l’île de la Réunion se retrouve en Algérie. Elle bénéficiera d’autorisations spécifiques pour pouvoir se déplacer à Tunis, haut lieu de réflexion intellectuelle mais également sur le territoire de la métropole. La souveraine profite de ces moments pour assister à des salons de pensée orchestrés par des personnages féminins extraordinaires et hors du temps à l’instar des Princesses Nazi Fadhel Khanum Effendi et Lella Beya Qmar. Lieux de réflexion, d’expression féministe et progressiste, ces salons révèlent la formidable soif des femmes et plus généralement des citoyens de pouvoir s’emparer intellectuellement des sujets de société et des affaires de la cité. L’occasion pour l’auteure de faire revivre des personnalités comme Myriam Harry lauréate du prix Femina.
Des clefs pour mieux comprendre la dernière « Révolution » malgache
Au travers de cet ouvrage, on peut comprendre un certain nombre de particularités de la société malgache. Attardons-nous sur trois d’entre elles :
- Une nation de femmes engagées et résolues
Si la Reine Ranavalova III apparaît pour sa part esseulée, sa grand-mère, la Reine Ranavalona 1ère qui régna de 1828 à 1861, est incontestablement, décrite par sa petite fille comme une leader charismatique et de caractère. Une «dame de fer» avant l’heure qui aura dirigé d’une poigne ferme son royaume face aux contestation intérieures, mais également aux velléités hégémoniques des grandes puissances occidentales. Son règne est également marqué par une féroce résistance aux tentatives d’évangélisation des missionnaires occidentaux.
Si aujourd’hui, une grande partie de la population, malgache est de confession catholique ou protestante, ce trait de caractère féminin semble partagé selon les dires du célèbre Père Pedro, par de nombreuses malgaches qui apparaissent particulièrement résilientes face aux drames divers du quotidien. En effet, elles prennent part activement à la vie économique et sociale du pays et constituent indéniablement des points d’ancrage et de stabilité pour la société.
À ce titre, les derniers évènements politiques, nous montrent leur implication pleine et entière, dans le mouvement de révolte numérique de la «Gen Z» qui semble-t-il a eu raison du pouvoir. Par ailleurs, cet engagement n’est pas uniquement virtuel. En effet, une image restera gravée dans les esprits, celle d’une jeune femme affrontant seule les forces de l’ordre lors des émeutes qui auront mené à la chute du président Rajoelina. Madagascar, a désormais sa «liberté guidant le peuple.» Et nombreuses sont les femmes ayant participé au mouvement.
- Une nation au système politique en constante mutation
On constatera également dans cet ouvrage, un rappel historique sur le système politique malgache. La monarchie malgache était, avant la conquête française déjà organisée au niveau politique et administratif suivant un équilibre complexe. Un premier ministre, «époux de la Reine,» dirigeait le pays aux côtés de cette dernière. La conscience politique est donc une réalité au sein du peuple malgache. La population, est très éloignée du cliché qui voudrait faire croire qu’elle ne s’intéresse pas à l’objet politique et est fataliste et résignée : une réflexion est portée de façon continue sur les modes de gouvernance, mais aussi sur le rôle des uns et des autres dans l’administration du pays. On notera en guise d’illustration l’importante tradition des kabary, forme d’art oratoire structuré et codifié dans la vie sociale et politique des malgaches. Le discours et le débat font incontestablement partie de la culture démocratique locale.
- Une nation aux confluences des stratégies des grandes puissances.
Autre aspect qui transparaît tout au long de l’ouvrage : les volontés prédatrices des grandes puissances. Si, à l’époque évoquée, il s’agit essentiellement de la Grande-Bretagne, d’une part, et de la France, d’autre part, nous serions tentés de penser que cette réalité n’a pas changé, et s’est même aujourd’hui un peu plus aggravée. En effet, les tentations des puissances émergentes, notamment du « Sud global » sont fortes tant les ressources naturelles, notamment minières de l’île rouge semblent immenses. Les hommes et les femmes passent mais les enjeux géopolitiques restent.
Des lignes emplies de sagesse politique et quelques peu prémonitoires…
Enfin, on notera dans ce riche ouvrage parmi les pensées attribuées à la Reine Ranavalona III, les mots suivants, valables pour toutes les tyrannies et dotées d’une étonnante actualité : «un jour, la souffrance endurée dans le silence s’accroit et finit par exploser. Il ne faut jamais mépriser la grandeur d’une nation, jamais oublier que les hommes ne sont ni infaillibles, ni interchangeables, et que chacun, dans cette humanité, cherche à survivre au drame universel de l’oppression.» La souveraine rappelle également que «bâtir une nation, c’est se soucier de la terre qui abrite le peuple, fonder des greniers publics, alléger le fardeau du labeur, abolir les servitudes. C’est aussi reconstruire, avec le temps, celui des fondations du passé et celui de l’édification de l’avenir, pour que les mains qui n’existent pas encore puissent s’étreindre et féconder la beauté des paysages.»
Bref, une drôle d’impression que le ciel avait préalablement rappelé par la voix de la dernière Souveraine, et la plume d’Hella Feki, aux uns et aux autres les principes d’une bonne gouvernance avant de frapper avec vigueur et tranchant …


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