Le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) prend effet mercredi après un an de tensions politiques, rendant incertain l’avenir de l’organisation régionale dans une Afrique de l’Ouest fracturée
Le 29 janvier 2024, les trois pays dirigés par des régimes militaires avaient formellement notifié à la Cedeao leur volonté de retrait « immédiat. » Mais les textes de l’organisation ouest-africaine imposaient un délai d’un an pour qu’elle soit effective.
Ce sera donc chose faite mercredi, les trois pays ayant ignoré l’appel de la Cedeao à prolonger la période de six mois pour tenter de trouver une solution.
La Cedeao pâtit de l’effet boomerang de ses sanctions
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger désormais unis dans une confédération, l’Alliance des Etats du Sahel (AES), accusent la Cedeao d’avoir imposé à leur encontre des sanctions « inhumaines, illégales et illégitimes » après les putschs qui les ont portés au pouvoir.
Ils estiment aussi que l’organisation ouest-africaine ne les a pas suffisamment aidés à lutter contre les violences jihadistes et qu’elle est inféodée à la France.
L’ancienne puissance coloniale est devenue l’ennemi commun de ces juntes qui privilégient désormais des partenariats avec des pays comme la Russie, la Turquie ou l’Iran.
La rupture a été consommée après le coup d’Etat au Niger, en juillet 2023, quand la Cedeao avait menacé d’intervenir militairement pour rétablir le président déchu et imposé de lourdes sanctions économiques à Niamey, aujourd’hui levées.
Un passeport commun opérationnel
Les trois pays vont mettre en circulation ce mercredi leur propre passeport commun et ont annoncé pour bientôt une armée unifiée de 5.000 hommes pour combattre les jihadistes.
Si pour le moment la libre circulation des personnes entre les deux espaces reste d’actualité, le départ des trois pays ne devrait pas être sans conséquence.
Cela va « fragiliser la Cedeao dans sa capacité à réguler notamment les crises politiques dans l’espace régional », explique à l’AFP Gilles Yabi, fondateur du groupe de réflexion ouest-africain Wathi.
Car l’AES et certains pays de la Cedeao se regardent désormais en chiens de faïence.
Le Niger refuse par exemple d’ouvrir sa frontière avec le Bénin, qu’il accuse d’accueillir des bases où s’entraîneraient des jihadistes, et accuse également son voisin nigérian de « servir de base arrière » pour le « déstabiliser », ce que les deux pays côtiers nient.
Les supputations du Togo sur ce qui reste de la Cedeao
Dans la sous-région les cartes diplomatiques ont donc été rebattues, accentuant l’influence du Togo qui joue les médiateurs et dont le port, à Lomé, permet l’approvisionnement des pays enclavés de l’AES.
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a récemment déclaré que son pays n’excluait pas de rejoindre l’AES.
Le Togo a une « vision à court terme », basée sur des « calculs d’intérêts économiques » qui vont « affaiblir la Cedeao », estime Gilles Yabi.
Si la Cedeao perd un quatrième membre comme le Togo, avec son accès maritime, « on peut se demander dans quel état elle pourra subsister », dit Rinaldo Depagne, directeur adjoint Afrique à l’International Crisis Group (ICG).
L’AES « essaie de convaincre les autres pays que la Cedeao ne fonctionne pas et qu’ils sont une alternative crédible…Ils ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre seuls », glisse une source diplomatique occidentale.
Preuve de cette reconfiguration diplomatique, le Ghana du nouveau Président élu John Dramani Mahama tend lui aussi la main à l’AES.
En fonctions depuis le 7 janvier, il a reçu lors de son investiture le chef de la junte du Burkina Ibrahim Traoré, puis le Premier ministre malien Abdoulaye Maiga, et déjà annoncé la nomination d’un envoyé spécial pour l’AES.
« Le nouveau président n’a pas la même position de principe envers les putschs que ses prédécesseurs. La question qui se pose maintenant, c’est est-ce qu’on on peut être avec l’AES et avec la Cedeao en même temps », s’interroge Rinaldo Depagne.
Cette rupture a soulevé des débats sur la nécessité pour la Cedeao de « retourner à son agenda strictement économique et d’abandonner les principes de droit et de démocratie », relève Gilles Yabi qui prédit que des relations bilatérales vont demeurer pour « préserver des relations économiques » et « faire face aux défis sécuritaires. »
Les violences jihadistes qui ont fait des dizaines de milliers de morts au Mali, au Niger et au Burkina Faso en une décennie, se sont étendues aux pays côtiers, notamment le Bénin et le Togo.
« Tout le monde est conscient de la nécessité d’une réforme de la Cedeao, vers une Cedeao des peuples. L’AES peut être un laboratoire… », conclut un ancien ministre ouest-africain qui a l’oreille des juntes sahéliennes.
Avec AFP






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