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Entretien avec Ibrahima Diagne, Expert international en gestion urbaine et gestion des déchets

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Insuffisance institutionnelle et absence de financement, d’une part, vétusté du matériel de collecte et faiblesse du dispositif communautaire, d’autre part, sont autant de maux qui rendent insoluble le problème de la gestion des déchets en Afrique. A cela s’ajoute, une urbanisation galopante qui constitue un véritable défi pour les villes du continent.

Ibrahima Diagne, qui a été à la tête de l’Unité coordination et de gestion des déchets (UCG) du Sénégal fait un diagnostic sans appel de la situation.

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«La même situation d’insalubrité dans toutes nos villes»

 

AFRIMAG : En Afrique, la question de la gestion des déchets, notamment ménagers est devenue centrale. L’agglomération de Dakar n’échappe pas à cette réalité. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ?

Ibrahima Diagne : Expert international en gestion urbaine et gestion des déchets

Ibrahima Diagne : Le problème de la gestion des déchets est universel. Nos villes africaines renvoient la même situation d’insalubrité généralisée avec des proportions inquiétantes. En plus, le dispositif technique est souvent déficitaire. L’insuffisance du matériel de collecte et leur vétusté, la précarité du personnel de nettoiement, la faiblesse du dispositif communautaire, les comportements peu civiques des populations, le transfert non effectif à partir des dépôts récurrents et sauvages, s’ajoutent une saturation des décharges sans aucune forme de valorisation et impactant négativement l’environnement. Tous ces facteurs explicatifs, ajoutés aux insuffisances et instabilités institutionnelles et au caractère aléatoire du financement, sont à l’origine de la faiblesse de la qualité du service, de la prolifération des dépôts sauvages et de la multiplication de rues insalubres.

Vous avez raison, la gestion des déchets est au cœur de la préservation de l’ordre public, au même titre que la sécurité, un problème de santé publique et un impératif pour l’attractivité et la compétitivité des territoires. Mais, malgré cela, elle n’est pas encore érigée, par les gouvernants, en une priorité nationale et locale.

Selon un rapport de la Banque mondiale, à l’horizon 2050 si rien n’est entrepris d’ici là, la production de déchets augmenterait de 70% en Asie du sud-est et en Afrique subsaharienne. Pensez-vous que Dakar  a les moyens de rattraper son retard avant 2050 ? Si oui, que doivent faire les Collectivités locales ?

Le Sénégal, comme la plupart des pays du Sud, fait face à une forte croissance démographique, accompagnée d’une urbanisation rapide. Cette situation est concomitante à une évolution des modes de consommation et se traduit par une augmentation de la production des déchets solides et leur diversification. Actuellement, le ratio de production de déchets solides urbains à Dakar est équivalent à 0,7 kg/habitant/jour. On comprend bien que la quantité de déchets va croître considérablement pouvant atteindre des proportions insoutenables. C’est pourquoi, il est impératif de changer de paradigme et « passer de la gestion des déchets à l’économie des déchets ».

Depuis l’indépendance, l’Etat du Sénégal s’est engagé à plusieurs reprises dans un mécanisme devant assurer une bonne gestion des déchets solides à Dakar, aux réussites éphémères. Mais, il y a des raisons à renouer avec l’espoir. En effet, Son Excellence Monsieur Macky Sall, Président de la République du Sénégal, dans son discours d’investiture du 02 avril 2019 engage le Sénégal dans une nouvelle dynamique, porteuse d’un « Sénégal zéro déchet » et annonce, à partir de 2020, des réformes majeures pour y arriver. Il compte mettre en place les chaînons manquants du système comme, entre autres, l’engagement citoyen, le comportement écoresponsable de la population, l’optimisation du dispositif technique et financier, l’approche propreté urbaine qui intègre la gestion des déchets solides, le désencombrement et l’aménagement des espaces publics. Aussi, faut-il noter que l’Etat du Sénégal a élaboré, en 2017, un Schéma directeur de gestion et de traitement des déchets solides de la région de Dakar, 2017-2037. A ce titre, les modalités de prise en charge des déchets dont la production va évoluer de 966,14 mille tonnes, en 2017, à 1,54 million de tonnes, en 2037, sont définies, les études de faisabilité technique, environnementale, sociale, économique et financière réalisées et le financement mobilisé, à travers le Projet de promotion de la gestion et de l’économie des déchets solides au Sénégal (PROMOGED). Pour dire que la voie pour une gestion maîtrisée des déchets de la région de Dakar est tracée et le portage politique indispensable acté. Je reste convaincu qu’avec toutes les parties prenantes et un leadership institutionnel fort, Dakar sera un modèle de réussite qui pourra servir aux autres villes de l’Afrique subsaharienne.

Pourquoi ces chiffres sont-ils impressionnants ?

Oui, ils sont relativement impressionnants mais compréhensibles  et gérables pour un initié. De 2006 à 2016, la production de déchets solides ménagers à Dakar a augmenté de 1500 tonnes/jour à plus de 2500 tonnes/jour, soit une évolution de plus de 60% en dix ans. Par conséquent, les enjeux organisationnels et financiers sont d’un tout autre ordre. Mais, il faut juste une approche stratégique et méthodique. La meilleure performance a été notée à Dakar entre 2016 et 2017 avec l’adoption d’un plan stratégique 2016-2020 qui définit des objectifs de propreté à court  terme, des objectifs d’optimisation à moyen terme et des objectifs de durabilité à long terme.

L’évolution de la production de déchets dans les villes africaines est une tendance irréversible. C’est pourquoi, il faudra la transformer en une opportunité, par la valorisation du potentiel économique des déchets, dans le but de créer de la richesse pour nos villes et des emplois pour les citoyens. Il faut se féliciter des initiatives prises par certains pays. Madagascar, pour la gestion des déchets de sept  villes secondaires, est à la recherche de plus de  70 millions de dollars US d’investissements .Quant au Sénégal, le Programme national de gestion des déchets (PNGD) est évalué à plus de cinq 500 millions de dollars US. Aussi, le Maroc met en œuvre, depuis 2008,  le Programme national de gestion des déchets ménagers (PNDM), pour un budget de plus de 4 milliards de dollars US. Pour dire que les besoins en investissements et les coûts d’exploitation sont aussi impressionnants que les niveaux de production. C’est pourquoi, dans la hiérarchie du traitement des déchets, la priorité est accordée d’abord à la réduction, puis la valorisation et ensuite l’élimination.

Dans la gestion des déchets, les Collectivités locales ont souvent recours au Partenariat public privé. Pourtant, les cas de réussite de ce modèle économique sont rares. Nous savons que les collectivités locales ne disposent pas assez de savoir-faire et d’ingénierie pour prendre la relève. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans ce modèle?

Les Collectivités locales font recours à plusieurs modes de gestion des déchets. Le mode direct qui est le plus utilisé a montré beaucoup d’insuffisances et les résultats sont souvent en deçà des attentes. Quant à la gestion déléguée, la capacité de la Commune à honorer le paiement régulier des redevances au Délégataire reste le principal risque. Des difficultés et retards de paiement sont notés dans la quasi-totalité des pays africains. La faible couverture du service dans les villes africaines fait de la gestion mixte, le système alternatif de secours avec une forte prédominance de la gestion communautaire.

Le Partenariat Public-Privé revêt en général deux régimes juridiques, concessif ou à paiement public, dont le second est le plus usuel pour la gestion des déchets. Par conséquent, l’étude préalable d’opportunité et de faisabilité est indispensable avant de lancer le processus de contractualisation. Ainsi, la viabilité des modèles réside-t-elle dans la capacité financière et le savoir-faire des autorités contractantes. L’effort du Maroc dans la professionnalisation universelle de la collecte est anéanti par les retards de paiement. Dakar n’y échappe pas. Il est donc nécessaire que les pays africains innovent dans ce créneau avec le recours à un dispositif de cofinancement entre l’Etat et les Collectivités locales, intégrant la participation financière des populations et des producteurs et la contribution des recettes de la valorisation des déchets et se dotent d’expertises pointues, qui sont presque inexistantes dans les Collectivités locales. Aussi, le processus de renforcement du cadre juridique des PPP avec les adaptations nécessaires pour les Collectivités locales reste encore inachevé.

S’agissant du cadre institutionnel, dont la stabilité rassure le partenaire privé et garantit la durabilité des résultats, il est impératif pour les pays africains d’adopter des dispositifs intangibles. L’essentiel est d’assurer un partage des rôles et responsables, basé sur le principe de subsidiarité. A ce titre, un modèle stratifié peut convenir visant à avoir un pilotage politique fort par une autorité désignée, une coordination performante qui garantit une synergie interministérielle autour « du déchet » et des structures d’exécution efficaces et dotées de compétences intrinsèques, selon l’échelle appropriée.

Donc, il y a lieu de s’interroger sur la performance technique, administrative, financière et sociale d’un tel arrangement institutionnel et contractuel dans un contexte où les intérêts des parties divergent.

Si dans les pays développés la gestion des déchets fonctionne, c’est qu’ils s’inspirent les uns des autres. Car les habitudes de consommation sont proches. De même, les pays du Sud peuvent-ils s’inspirer les uns des autres ?

La gestion des déchets n’est pas uniquement un problème de consommation et de production mais plutôt un phénomène de société, multisectoriel et pluri-acteurs. Elle nécessite une approche écosystémique tenant compte de tous les déterminants et réalités locaux. Le transfert ne peut pas être systématique, il faut une démarche émergente, c’est-à-dire construire le système de manière itérative. Il faut rompre avec l’habitude d’apporter à la question des déchets, qui est un problème dynamique, des solutions statiques. Il est effectivement utile de s’inspirer des expériences réussies et promouvoir des champions nationaux renforcés par des alliances avec des sociétés africaines compétentes.

A ce titre, il y a lieu de saluer l’initiative « Engineer 4 Africa » lancée récemment par l’Association des ingénieurs de l’Ecole Mohammadia de Rabat (AIEM), dont je suis membre, et qui vise à soutenir le développement durable de l’Afrique par la mise en place d’une plateforme fédératrice des compétences africaines. Sa Majesté le Roi Mohammed VI a eu raison de dire que « l’Afrique doit faire confiance à l’Afrique ». Ainsi, la coopération Sud-Sud peut être un important levier pour bénéficier d’un transfert de compétences efficace.

En quoi la gestion des déchets est-elle devenue un enjeu économique majeur ?

La mauvaise gestion des déchets a des incidences négatives réelles sur les activités économiques, notamment le tourisme, l’exploitation des ressources foncières et halieutiques, ainsi que sur les dépenses consacrées à la santé et à l’environnement. Or, les coûts d’inaction et d’atteinte à la santé publique et à l’environnement dépassent largement les coûts de la gestion saine des déchets. C’est ainsi qu’une étude que nous avons menée au Sénégal, en 2016, avec l’assistance de la Banque mondiale, a estimé le coût économique et la perte d’opportunités économiques résultant de la gestion actuelle des déchets solides à environ 1,1% du PIB national. L’enjeu économique est majeur justifie le recours à des investissements importants pour inverser la tendance.

Aussi, la gestion des déchets solides est un levier de développement territorial durable. En effet, elle peut permettre l’amélioration du cadre de vie, la création de richesses, la création d’emplois et la résilience au changement climatique.

Je voudrais inviter les autorités politiques à booster le marché des déchets par des mesures réglementaires et incitatives. Pour preuve, le recyclage des métaux et fers réalisé au Sénégal un chiffre d’affaires annuel de plus de 30 millions de dollars US, c’est pourquoi ils représentent moins de 3% du contenu des poubelles.

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