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Entretien : Mustapha Brakez, Directeur de SEGU. Casablanca : La tentation de l’incinération

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La capitale économique marocaine est confrontée à la gestion défectueuse des déchets et au problème critique de la décharge de Médiouna qui voit s’entasser des montagnes d’ordures causant des nuisances olfactives sur plusieurs kilomètres. Entretien.

AFRIMAG : Le Programme national de gestion des déchets ménagers est mis en œuvre depuis plus de dix ans. Quel bilan peut-on en tirer aujourd’hui?

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Mustapha BRAKEZ, Directeur de SEGU

Mustapha BRAKEZ, Directeur de SEGU

Mustapha Brakez : Des efforts indéniables en matière de taux de collecte dans les principales villes, une professionnalisation du métier de collecteur de déchets, des réhabilitations en cours, mais le bilan reste très mitigé en termes de planification, de traitement et de tri-valorisation. D’ailleurs même la décharge d’Oum Azza qui était pionnière et qui a servi d’expérimentation dans la mise en œuvre de lignes de tri, de traitement de lixiviats et dernièrement de production de combustible secondaire pour les cimentiers est en train de sombrer, pour cause de non prise de décision au moment opportun, de mauvais choix, d’incompétence mais surtout d’absence de système rigoureux de monitoring et d’alerte pendant ses onze années d’existence.

Et qu’en est-il de la situation de Casablanca qui défraie la chronique depuis un moment?

La ville de Casablanca, comme toutes les grandes métropoles du monde, est confrontée à une aggravation des problèmes liés au mécontentement croissant de la population devant la dégradation de la qualité de vie, due particulièrement à la gestion défectueuse des déchets dans les espaces publics et ceci malgré le budget, devenu colossal de la collecte des déchets. A cette situation permanente d’insatisfaction se rajoute aujourd’hui la situation critique de la décharge de Mediouna qui perdure déjà depuis des décennies, et qui pose de réels problèmes d’instabilité, mais aussi de pollution par les flots de lixiviats engendrés par un entassement de déchets sur une hauteur de cinquante mètres à ciel ouvert et causant des nuisances olfactives sur un rayon de plusieurs kilomètres.

Devant l’incapacité de mettre en œuvre un plan de traitement des déchets adéquat à la taille de la ville (1,2 million de tonnes annuellement, en plus des déchets industriels et autres inerte), les décideurs politiques, tant au niveau central que local sont tentés par la solution qui est présentée comme miraculeuse, celle de la valorisation énergétique et plus particulièrement l’incinération qui permettrait de résoudre non seulement les problèmes pressants d’élimination des déchets, mais également de relever d’autres défis : production d’électricité, espace limité pour les sites de traitement (20ha au lieu de 100 ha pour une décharge classique) et réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Mais, l’introduction de cette technologie est compromise pour des raisons multiples : l’absence de système tarifaire pour financer les investissements et les coûts de fonctionnement, des lois environnementales actuelles qui sont non contraignantes et surtout un manque patent de personnel qualifié pour faire fonctionner ces systèmes complexes.

Si ces aspects ne sont pas pris en compte, le projet risque d’échouer aux dépens de la collectivité territoriale. Le cas de l’incinérateur d’Addis Abeba récemment construit en 2018 et qui a démarré avec beaucoup de litiges avec le constructeur chinois, pour cause de conditions de maintenance non prises en considération lors de l’établissement du contrat d’exploitation et de la découverte lors des essais, que l’énergie produite est de 25MW au lieu des 50 MW promis! Cela devrait amener nos décideurs à réfléchir avant de s’engager dans un projet aussi gigantesque.

Et quelle serait la solution d’après vous ?

Il faudrait parler plutôt de solutions combinées à savoir :

  • La production quotidienne de la ville dépasse 4 000 tonnes de déchets, près de 1,5 million de tonnes par an : il n’existe aucun procédé industriel fiable capable de traiter régulièrement une telle quantité, à l’exception des centres de stockage ;
  • La suppression du site de Mediouna nécessite au préalable une refonte complète du système de gestion des déchets urbains de la ville, depuis l’organisation de la collecte, la logistique d’évacuation, les filières de valorisation, les filières de traitement et, bien sûr, de nouveaux centres de stockage ;
  • La topographie de la ville et son étendue exige la création de plusieurs centres de traitement/valorisation/stockage en périphérie des zones habitées, actuelles et futures, afin d’optimiser les opérations d’évacuation ;
  • La composition des déchets marocains doit faire l’objet d’études précises afin de déterminer au préalable la nature et les caractéristiques des procédés à utiliser, notamment pour ce qui concerne l’incinération ;
  • Le choix brutal et autoritaire d’un nouveau procédé ne permet en rien de résoudre la problématique déchets de la ville, pas plus que sa propreté, pas plus que la présence de Mediouna ;
  • La définition de la nouvelle organisation doit faire l’objet de réflexions approfondies sous la responsabilité d’un maître d’ouvrage déterminé, aussi bien au niveau technique qu’au niveau financier.

Ces remarques s’accompagnent également d’une hiérarchisation des priorités :

  • La suppression de Mediouna ne peut être envisagée qu’après la mise en opération d’un ou plusieurs centres de stockage dans la périphérie de la ville ;
  • La réalisation d’un ou plusieurs centres de traitement intégré (avec valorisation matières, valorisation organique, valorisation énergétique) ne peut être envisagée qu’après la mise en opération d’un ou plusieurs centres de stockage ;
  • De nouveaux types de collectes tels que le bi-flux préconisé dans les nouveaux cahiers des charges en cours, ne peuvent être mis en œuvre que s’il existe un dispositif de centre de tri et de filières de valorisation opérationnelles ;
  • La valorisation « matières » exige une aide financière pour compenser les coûts supplémentaires, qui ne peut être obtenue que par de nouvelles prescriptions réglementaires ;
  • La définition de la structure de maître d’ouvrage et de son financement (par l’impôt ou la redevance) sont un préalable indispensable à toute évolution du système.

Il s’avère ainsi que la gestion des déchets d’une ville de l’importance de Casablanca est un système complexe qui ne peut être résolu par une réponse simple. Là où les meilleures solutions ne peuvent être évoquées et définies que par le fruit d’une réflexion approfondie, d’un arbitrage soigneux, mené par un groupe d’experts techniciens, financiers, voire sociologues, seuls capables de comprendre l’ampleur des enjeux liés à cette activité fondamentale qu’est la gestion des déchets urbains.

Bio-express

Mustapha Brakez est docteur en économie de l’environnement, expert dans la gestion des déchets urbains depuis une vingtaine d’années. Directeur de SEGU, Cabinet de Conseil auprès de plusieurs collectivités territoriales tant au Maroc que dans plusieurs pays africains (Algérie, Tunisie, Mauritanie, Sénégal, Benin, Guinée Equatoriale…).

Consultant auprès d’organismes de coopération telles que la GIZ, JICA et collabore depuis sa création avec la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’environnement.

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