fbpx

Gestion des déchets ménagers : Une nécessaire révolution

Pinterest LinkedIn Tumblr +

Dossier réalisé par
Mar Bassine Ndiaye et
Mouhammadou Diop

 

 

En 2018, un rapport de la Banque mondiale annonçait qu’à l’horizon 2050 et si rien ne change, la production de déchets allait augmenter de 70%, bien davantage en Asie du sud-est qu’en Afrique subsaharienne où la production pourrait plus que doubler. Pourtant, avant d’en arriver à ce stade, les villes du continent africain font l’expérience de grandes difficultés sans trouver de réelles solutions. Dans le passé des drames ont été constatés ici et là, alors que la gestion concédée de la collecte et du traitement des ordures n’a pas toujours donné les résultats escomptés.

tinmar 970

Dans la lointaine banlieue dakaroise, Mbeubeuss. Un centre d’enfouissement des déchets ménagers qui devait servir de décharge temporaire, juste après l’indépendance du pays, en attendant qu’une solution plus durable soit trouvée. La capitale sénégalaise ne comptait que quelques centaines de milliers d’habitants ; et la production de déchets était beaucoup plus faible qu’actuellement.

Un demi-siècle plus tard, Mbeubeuse est devenue une ville de déchets, s’étendant sur 114 hectares, soit l’équivalent de 200 terrains de football, avec des quartiers entiers de détritus, de plastiques, de déchets électroniques. Ses habitants sont des centaines de récupérateurs pour qui tout peut avoir une seconde vie.

En 2012, les autorités sénégalaises avaient élaboré un plan de fermeture et le transfert de la décharge. Mais, quelques années plus tard, en 2015, le discours a radicalement changé. On ne parle plus de fermeture, mais d’une Unité de coordination et de gestion des déchets du Sénégal (UCG) chargée non plus de transférer, mais de « résorber » le problème des ordures. Quoi faisant ? « En changeant l’image de la décharge.  Au lieu de voir des feux, nous allons installer des structures qui répondent aux normes, notamment un centre de tri et un autre de compostage », explique El hadj Mamadou Dieng, l’un des responsable de cette UCG.

Partout sur le continent, le défi de la gestion des ordures est beaucoup plus vaste et commence bien avant la collecte. Les habitants des villes africaines n’étant que très peu sensibilisés à la problématique, non seulement le volume des déchets par habitant est sans cesse en augmentation, avec la naissance d’une véritable société de consommation, mais aucun tri n’est réalisé au préalable.

Le laxisme des autorités en charge du traitement, de la gestion et de l’élimination des montagnes de déchets est patent partout, ou presque, en Afrique, un continent qui génère environ 200 millions de tonnes de déchets par an.

Bien souvent, on ne peut parler de gestion de la problématique des déchets urbains, ce qui expose les riverains aux nuisances et les fameux récupérateurs à de multiples accidents. Les drames arrivent beaucoup souvent qu’on ne l’imagine. Ainsi, l’explosion dans une décharge d’enfouissement de produits avariés près de Cotonou, au Bénin, en septembre 2016, a causé plus de 20 morts. L’éboulement en mars 2017 au niveau de la décharge de Koshe d’Addis-Abeba a fait plus de 110 morts. Le glissement de terrain au niveau de la décharge de Conakry, en août 2017, a entrainé une quinzaine de morts. Et la liste est longue. Ces accidents meurtriers viennent malheureusement rappeler l’urgence de la prise en charge de cette épineuse question.

En réalité, plusieurs villes africaines sont dans une situation similaire ou beaucoup plus difficile que celle de la capitale sénégalaise. Car, si Dakar compte une population de 3,7 millions d’habitants a autant de difficultés, qu’en est-il du Caire ou de Lagos avec leur vingtaine de millions d’habitants chacun, de Kinshasa ou encore d’autres villes ayant moins de ressources comme Bamako, Ouagadougou ou Nouakchott. En réalité, partout les ordures s’amoncellent, sans une gestion qui règle définitivement le problème.

Dans un classement réalisé par le magazine Forbes en 2015 des 25 villes les plus sales au monde, 15 métropoles africaines y figuraient soit plus de la moitié. Parmi celles-ci figurent notamment Maputo, Luanda, Niamey, Lomé, Nouakchott, Port Harcourt, Pointe Noire, Bamako, Bangui Dar Essalam.

Ce qui confirme qu’aucune grande ville n’échappe au phénomène. En République démocratique du Congo, en octobre dernier, le Président Tshisekedi a lancé un programme pour refaire de la capitale une ville propre, car selon lui « Kinshasa la belle est devenue, Kinshasa la Poubelle ». En effet, cette ville au bord du fleuve Congo est pratiquement laissée à elle-même, avec un grand problème de collecte. Il y a quelques années, les Nations unies ont mis en place un programme portant quelque quelques dizaines de millions de dollars US pour la gestion des ordures, malheureusement la ville n’a pas pu prendre le relais. Donc, dès la fin du programme, les ordures sont revenues. Les habitants sont souvent obligés d’en faire des tas qu’ils brûlent avec leurs propres moyens. L’autre solution consiste à payer des éboueurs volontaires qui les ramassent pour les verser à côté des maisons au bord du fleuve. Selon les habitants, il s’agit d’une manière de lutter contre l’érosion, puisque ces dernières années, plusieurs domiciles ont été emportés dans les crues du Congo. Evidemment, il s’agit là-aussi d’une solution engendrant des problèmes plus graves en termes sanitaires.

On ne compte pas les solutions d’appoints que certaines villes mettent en place quand elles commencent à être débordées. C’est le cas récemment à Nouakchott ou à Libreville, deux capitales qui ont été obligées de faire appel à l’armée.

A Nouakchott, en octobre dernier, l’armée a collecté 80.000 tonnes de déchets. La fréquence des ordures accumulées aux abords des routes et des grandes rues à Nouakchott pose un sérieux problème de salubrité et d’hygiène pour les populations. De même, elle constitue un coup dur pour l’image de la plus grande ville du pays.

A ce problème s’ajoute le casse-tête chronique des décharges d’ordures situées souvent aux extrémités de la capitale, donc près des populations qui s’en plaignent régulièrement sans voir une solution viable pointer à l’horizon.

Si Nouakchott en est arrivée là, c’est parce qu’il y a eu un échec du partenariat public privé qui liait la ville à Pizzorno. C’est en 2007 que le Groupe Pizzorno Environnement  avait signé son contrat de collecte et de nettoiement à Nouakchott, pour une durée de 20 ans. Mais, tout s’arrête en 2014, quand Pizzorno a introduit une demande de revalorisation de son contrat qui ne lui permettait pas d’être rentable.

Au moment de la signature, il portait sur un montant de 112 millions d’euros. Mais, Pizzorno en a voulu un peu plus.

Depuis 1995, la capitale mauritanienne applique des solutions de fortune, puisque les ordures sont collectées par plusieurs entreprises privées, payées en fonctions du tonnage ramassé quotidiennement.

On retrouve pratiquement le même problème concernant le partenariat public privé au Gabon où une solution identique a aussi été appliquée. Trois mois auparavant, au Gabon, il a fallu faire appel également aux militaires pour débarrasser la capitale de ses tas d’ordures.

En effet, début août, la Société Clean Africa concessionnaire des services d’assainissement des déchets solides et de la gestion de la décharge de Mindoubé a cessé ses activités, de même que son sous-traitant Averda. La société réclamait à la ville quelque 24 milliards de
FCFA, soit deux années d’arriérés. Pour sa part, l’Etat gabonais a formulé plusieurs reproches à Averda qui aurait utilisé les infrastructures publiques sans débourser le moindre centime en contrepartie.

Ils sont nombreux sur le continent les endroits où le partenariat public privé a donné une réelle satisfaction. En 2017, Casablanca a été obligée de résilier son contrat qui le liait à Sita Blanca, une filiale de Suez Environnement, qui, quant à elle, se plaignait de ne pas être rentable. Elle aurait perdu 12 millions d’euros sur les trois années qu’a duré le contrat.

C’est dire que les villes devront se tourner de plus en plus vers des solutions originales consistant à prendre en charge elles-mêmes la question de la collecte et du traitement des déchets urbains. Elles devront aller de plus en plus vers des exemples comme celui adopté à Addis-Abeba. En effet, la capitale éthiopienne après avoir connu une série de drames dans ses décharges a décidé de prendre le problème à bras le corps. Une usine de traitement ultramoderne a été installée avec un incinérateur capable de fournir à la ville le quart de ses besoins en électricité. Ainsi, 1400 tonnes d’ordures, y sont brûlées quotidiennement pour produire 185 gigawattheures d’électricité. Un exemple pour les autres grandes villes du continent qui se battent avec leurs montagnes d’ordures.

Le Caire : L’épineuse question des ordures

Le Gouvernorat du Caire est divisé en 4 zones principales (Est, Ouest, Nord et Sud) et chaque zone est divisée en plusieurs districts.

Aujourd’hui, environ 10 millions d’habitants au Caire (du Gouvernorat du Caire) et 4 millions de personnes visitent la ville quotidiennement, la quantité de déchets générée selon les chiffres publiés par le ministère de l’Environnement et la CCBA (Cairo cleansing and beautification authority : « Autorité de nettoyage et d’embellissement du Caire »), d’environ 17000 t /j. Si on se base sur un taux de génération entre 0,5 et 1 kg/hab.j, la production de déchets attendue devrait être entre 7 000 t/j et 14 000 t/j (la différence de 3 000 t / j, provenant de différentes sources comme le tourisme, le commerce, les petites industries, les magasins, les déchets collectés à travers Zabbaleen dans les gouvernorats voisins (Gizeh et Qalybia).

La CCBA gère une énorme quantité de déchets selon différentes méthodes. D’une part, il y a le contrat privé pour les services de collecte primaire des déchets et nettoyage avec la société Nahdet Misr Co. pour 4 districts de la zone Sud et un contrat avec la société ECARO pour le traitement et l’élimination des déchets (pour une capacité d’environ 2800 t/j) sur le site du « 15 mai ».

La société Nahdet Misr a elle-même passé des contrats avec des sous-traitants, notamment (Enviro Master, Europa 2000). Pour les autres 4 districts restants (de la zone Sud), la CCBA sous-traite les services de collecte primaire avec les « Zabbaleen » avec une efficacité n’excédant pas les 40%. Les services de nettoyage sont effectués par  la CCBA elle-même.

D’autre part, dans les autres zones (Nord, Ouest, Est), la CCBA effectue les services de collecte et de nettoyage des rues par ses propres moyens humains et matériels. Uniquement dans la zone Est, il existe quelques petits contrats avec les « Zabbaleen »

Enfin, La CCBA a lancé des appels d’offres pour la gestion des déchets dans les 4 zones.

Il faut noter que deux Gouvernorats : Gouvernorat du Caire et le Gouvernorat de Gizeh (où les fameuses pyramides sont situées) se partagent la ville du Caire avec des populations plus ou moins similaires (Cairo : 9.9 millions et Gizeh : 9.1 millions).

L’origine des problèmes de la gestion des déchets du Caire

Au niveau de la capitale égyptienne, souvent citée comme (mauvais) exemple, plusieurs défaillances peuvent être constatées, notamment au niveau des entreprises ou des donneurs d’ordres que sont les gouvernorats, selon Aziz Belherazem, expert international en gestion des déchets et des ressources. Ce dernier liste une série de problèmes avec des responsabilités diverses.

[caption id="attachment_6900" align="alignleft" width="267"]Déchets entassés dans un quartier périphérique du Caire Déchets entassés dans un quartier périphérique du Caire[/caption]

D’abord concernant le gouvernorat, il n’était plus en mesure de régler les factures des prestataires de services étrangers. Pour combler ce déficit, il a imposé des clauses de pénalité et sanctions qui n’étaient pas réalistes ou conformes au contrat.

Il n’y avait pas de département spécifique à la gestion des contrats passés avec les sociétés étrangères (monitoring, évaluation et gestion des contrats). En l’absence d’autorité de régulation de la gestion déléguée, le Gouvernorat était à la fois le contractant et juge, et c’est la raison la plus importante de l’échec.

Il y avait également l’impossibilité de contrôler les activités des chiffonniers (récupérateurs) ou d’imposer des lois limitant l’obstruction du travail des sociétés étrangères. Ensuite, au niveau des entreprises, d’une part, il n’y avait aucun transfert de know how. Alors que ce transfert de l’expertise égyptienne vers l’entreprise contractante aurait été bénéfique. Malheureusement ça n’a pas eu lieu. D’autre part, les plans opérationnels utilisés par les sociétés étrangères n’étaient pas adaptés aux conditions égyptiennes.

Enfin, à côté des défaillances des partenaires, on peut également parler du mauvais libellé des contrats. Ces derniers comprenaient certains  articles peu clairs conduisant à des malentendus. Par exemple, quand le contrat parle de « Ménage » évoque-t-il une unité de ménage moyenne ou un bâtiment. Il n’y avait pas non plus de définition claire pour les sous-traitants. De même, la relation entre les entreprises et Zabbaleen n’a jamais été clarifiée dans ces contrats.

Partager.

Répondre