Le Sénégal a démontré, une fois de plus, qu’il reste LA référence démocratique en Afrique. En Afrique de l’Ouest, du moins. L’élection présidentielle du 24 mars dernier s’est passée sans encombre. Malgré ce que laissaient présager les soubresauts d’un long feuilleton électoral se déroulant sur fond d’un bras de fer politique et idéologique entre Macky Sall, le Président sortant, qui cherchait, visiblement à assurer ses arrières, et Ousmane Sonko, leader charismatique du Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), parti de gauche créé par cet ancien inspecteur des impôts en 2014 et qui devait être son tremplin vers le pouvoir pour asseoir un projet de société antisystème.
Si de nombreux observateurs de la scène politique sénégalaise pensaient hautement probable la victoire de l’opposition, même quand Sonko a été obligé de pousser devant Bassirou Diomaye Faye, son lieutenant au sein du Pastef, laissant filer cette première occasion de devenir le 5ème Président de la République du Sénégal, rares étaient ceux qui imaginaient un coup KO au premier tour ! Mais il faut dire qu’une analyse des évènements qui se sont succédé, depuis que Macky Sall s’est mis en quête d’un dauphin, montre bien à l’observateur averti qu’il avait contribué, largement, à la déroute du candidat de l’Alliance pour la République (APR), parti présidentiel, et de Benno Bokk Yaakaar, la coalition qui domine l’assemblée nationale sénégalaise depuis plus de 12 ans. Cédant au syndrome du départ, comme Me Abdoulaye Wade, en 2012, il a voulu explorer toutes les possibilités, y compris celle de se représenter pour un troisième mandat, pour conserver le pouvoir !
Macky Sall s’est trop occupé d’éliminer Sonko, le «tuer» politiquement, sans se soucier de mettre en place les conditions favorables à la survie d’une coalition présidentielle qui commençait à se fissurer avec l’apparition d’ambitions présidentielles de beaucoup de ses leaders politiques. Il n’avait surtout pas compris que, malgré les réalisations appréciables, au plan macroéconomique, la jeunesse sénégalaise continue à vivre les mêmes travers d’une politique de l’emploi qui privilégie la distribution de calmants à l’extraction du mal (la corruption) qui empêchait la mise en place d’une politique sociale réellement efficiente.
14 milliards d’euros investis dans les infrastructures depuis 2014
Si, sur le plan économique, le Président Diomaye Faye et son mentor Ousmane Sonko doivent relever le défi de «l’émergence» qui a permis à Macky Sall, au bout de ses deux mandats, de créer une sorte de «miracle sénégalais», en termes d’infrastructures (14,8 milliards d’euros d’investissements à partir de 2014) dans la mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent (PSE), c’est dans le domaine politique et social que la compétition reste largement ouverte.
En effet, la victoire du jeune président (44 ans) qualifié de «candidat antisystème» n’est rien d’autre qu’un conflit de générations comme celui qui a porté au pouvoir Assimi Goita, au Mali, Mamadi Doumbouya, en Guinée et Ibrahim Traoré, au Burkina Faso, nonobstant les moyens utilisés pour provoquer la rupture.
Le traitement de cette partie de «l’héritage» du Président Macky Sall déterminera le succès – ou l’échec de la présidence qui commence.
En effet, des aménagements politiques profonds seront nécessaires pour montrer que la rupture est réelle. Pour cela, la quête d’une nouvelle majorité au parlement s’impose. Et Diomaye Faye n’a pas mille solutions : il provoquera des élections législatives anticipées en septembre prochain ou sera amené à débaucher dans les rangs de Benno Bokk Yaakaar qui dispose actuellement d’une courte majorité à l’assemblée nationale. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne sortira pas de l’ordinaire. La politique a toujours été ainsi faite dans un pays où la loi de l’attractivité joue pleinement avant et après chaque élection.
Le cas Sonko, le leader charismatique
C’est une singulière situation que celle de voir «deux Présidents» occuper un seul fauteuil ! Le slogan de campagne du Pastef «Diomaye mooy Sonko» (Diomaye c’est Sonko) et l’apparition des deux amis ensemble lors de la rencontre avec Macky Sall au Palais présidentiel laisse penser qu’il y a un président par défaut et un autre de fait. Mais cela pourrait être aussi une vision réductrice, très simpliste même, d’une situation et d’un travail politique de longue haleine.
Le Plan B qui a porté Diomaye Faye au pouvoir a démontré que les leaders du Pastef ne sont pas de simples «aventuriers» politiques comme le laissaient entendre leurs adversaires du clan présidentiel mais des jeunes décidés à aller jusqu’au bout de la logique d’une volonté de changement portée par une vague populaire depuis près d’une décennie. L’objectif était de «balayer» d’abord le système en place. Une révolte qui sera suivie par une révolution. L’une s’est accomplie avec Diomaye Faye, l’autre devra attendre encore la prise de pouvoir effective de Sonko. Quand ? Toute la question est là.
Paradoxalement, le destin politique de Sonko, à partir de l’instant où Macky Sall quittera le pouvoir, dépend du parcours initiatique de son ami Diomaye Faye. La présidence qui s’annonce sera non seulement une épreuve, avec obligation de résultats, mais déterminera aussi le degré de convivialité politique entre deux hommes qui portent le même projet mais sont obligés de respecter une bienséance dans la gestion des affaires publiques. A trop s’approcher du feu de la présidence, Sonko risque d’être comptable des échecs possibles d’un mandat qui s’annonce difficile. Si tel est le cas, le charismatique leader du Pastef risque de ne jamais s’asseoir dans le fauteuil présidentiel donnant ainsi tout son sens au slogan de campagne «Diomaye mooy Sonko !»
Sneiba Mohamed





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