La tentation fiscale est compréhensible. Lorsque la dette approche 100 % du PIB et que l’État doit combler des déficits, chaque source de revenus paraît séduisante. Mais taxer les transactions de mobile money est non seulement un mauvais calcul mais surtout une erreur stratégique qui pourrait compromettre l’inclusion financière et l’avenir économique du Sénégal.
Comme le rappelle un récent rapport de l’International Centre for Tax and Development (ICTD), «les taxes sur les services financiers numériques risquent de freiner la croissance des services financiers numériques et d’exercer un impact disproportionné sur les ménages aux revenus les plus faibles.»
Le mobile money n’est pas un simple outil facile d’utilisation et innovant, c’est devenu le socle sur lequel repose l’accès à l’économie pour des millions de Sénégalais exclus du système bancaire traditionnel.
Or, imposer une taxe ne pèserait pas seulement sur une poignée de transactions importantes. Cela pèse sur chaque geste économique du quotidien : le paiement du pain, l’envoi de remises à un proche, l’achat de crédit pour le téléphone, le paiement d’un petit fournisseur… Des millions de micro-transactions qui constituent le quotidien des classes moyennes et modestes.
Comme le montrent les études, ces taxes sont souvent régressives. Elles affectent davantage les plus modestes. Dans une économie à forte informalité, ce sont ceux qui n’ont pas d’alternatives bancaires qui paient ou quittent le circuit formel.
Et l’histoire africaine récente est un avertissement : là où des taxes sur le mobile money ont été adoptées, les usages ont décliné, les volumes ont chuté, les recettes fiscales escomptées ne se sont pas concrétisées. Plusieurs études pointent les effets pervers de cette stratégie notamment un net ralentissement de l’inclusion financière, retour au cash, retrait des plus vulnérables de l’économie formelle. « Taxer l’inclusion, c’est désinciter l’usage et c’est priver l’économie de sa base la plus large », souligne l’ICTD.
Le mobile money a permis de créer un pont entre l’informel et le formel, d’élargir la base taxable, non en taxant les plus modestes, mais en leur donnant accès à un instrument formel de paiement, traçable, transparent, efficient. Comme lerappelle Leora Klapper, chercheuse et spécialiste de l’inclusion financière « le mobile money est l’un des leviers les plus puissants pour sortir des populations de la pauvreté et leur offrir un accès durable à la finance »
Taxer ce canal, c’est donc taxer l’inclusion. C’est fragiliser une avancée structurante, surtout pour les plus vulnérables. C’est aussi prendre le risque que l’effort fiscal immédiat se transforme en recul socioéconomique, avec des réactions en chaîne : retour au cash, recul de la formalisation, baisse de l’activité marchande digitale, affaiblissement de la base des contribuables.
Plutôt que de s’attaquer à l’usage, l’État pourrait viser les bénéfices, par exemple les revenus nets des acteurs ou bien améliorer la traçabilité des paiements publics, pour capter la valeur fiscale d’un système modernisé. En d’autres termes, taxer la valeur ajoutée, pas le geste. Cela protégerait l’inclusion, stimulerait l’investissement, renforcerait la base fiscale durable.
Le Sénégal est à un carrefour, choisir la recette immédiate, au prix d’un recul structurel, ou choisir une stratégie de long terme, qui mise sur l’inclusion financière, le digital et l’économie formelle.








![Éclairage | Taxer le mobile money : l’erreur que l’Afrique s’apprête à répéter [Par Fiacre E. Kakpo]](https://afrimag.net/wp-content/smush-webp/2026/04/monetique-450x253.jpg.webp)


