Oubliez le pétrole, la vraie bataille du XXIᵉ siècle se jouera autour de l’eau. Cette ressource vitale, longtemps perçue comme un bien commun, est désormais un enjeu géopolitique brûlant où la règle est claire : chacun pour soi

Malgré les multiples traités internationaux et appels à la coopération, la réalité s’impose brutalement. La survie des régimes, les ambitions économiques, la pression démographique et le nationalisme alimentent une course effrénée aux ressources hydriques. La guerre de l’eau n’est plus un scénario hypothétique : elle est imminente.
Le compte à rebours a commencé
La tension autour des ressources en eau s’intensifie à travers plusieurs bassins transnationaux majeurs.
Le Nil est aujourd’hui au cœur d’un conflit latent entre l’Éthiopie et l’Égypte. Depuis la mise en service du Grand Barrage de la Renaissance, Addis-Abeba contrôle désormais le débit vital du Nil Bleu, menaçant la sécurité hydrique du pays du Nil. En 2023, l’Égypte a menacé d’user de toutes ses options, militaires incluses, tandis que l’Éthiopie revendique son droit au développement énergétique. Quant au deux Soudans leurs querelles fratricides et leurs coups d’état internes rajoutent au climat d’incertitude grandissant mettant ainsi la région sous haute tension.
Au Moyen-Orient, la Turquie a réduit les débits du Tigre et de l’Euphrate via ses barrages du projet GAP, asphyxiant la Syrie et l’Irak, déjà fragilisés. Ces derniers dénoncent un «acte de guerre hydraulique,» tandis que la pression sociale s’exacerbe, menaçant la stabilité régionale.
Dans le même continent, la rivalité indo-pakistanaise autour de l’Indus illustre parfaitement la fragilité des équilibres. En 2025, une escarmouche frontalière a précipité le retrait unilatéral de l’Inde de l’accord de partage des eaux de l’Indus, brisant un pilier diplomatique vieux de plus de 60 ans. Islamabad avertit que toute manipulation des ressources hydriques sera considérée comme une agression, faisant peser une lourde menace sur une région déjà marquée par des conflits armés, voire nucléarisés.
Ces tensions ont des répercussions humaines dramatiques : désertification, pénuries d’eau potable, effondrement des récoltes, migrations forcées. Des millions de vies sont désormais prises en otage par la guerre de l’eau.
Maghreb : la guerre de l’eau est partout – un cran de plus autour de l’Oued Guir
Au Maghreb, sècheresse endémique oblige, l’eau devient un levier géopolitique central, notamment autour de l’Oued Guir, cours d’eau transfrontalier crucial entre le Maroc et l’Algérie.
Né dans le Haut Atlas marocain, près de Boudnib, l’Oued Guir traverse le sud-ouest algérien avant de rejoindre l’Oued Saoura. Il irrigue et approvisionne en eau potable des zones arides des deux pays, tout en hébergeant une biodiversité fragile.
Le barrage marocain de Kaddoussa, opérationnel depuis 2023, sécurise en amont l’approvisionnement en eau de la région et prémunit des crus du Guir. Mais ce contrôle a réduit le débit en aval, impactant gravement le remplissage du barrage algérien de Djorf Torba. Résultat : assèchement partiel, mortalité piscicole massive, perturbation de l’approvisionnement en eau potable de Béchar et des communes environnantes.
Ce différend hydraulique est aussi économique, voire stratégique. L’Algérie dépend de l’Oued Guir pour alimenter le projet minier majeur de Gara Djebilet, un des plus grands gisements de fer d’Afrique. Toute pénurie menace directement ce secteur vital. Côté marocain, l’irrigation agricole est essentielle à la sécurité alimentaire dans une zone frappée par la sécheresse chronique.
Cette course à l’eau cristallise une rivalité politique et stratégique plus vaste entre Rabat et Alger, déjà tendue par d’autres différends.
«Chacun pour soi et Dieu pour tous»
Les institutions internationales, traités et conventions ont beau exister, ils restent souvent lettre morte face aux intérêts vitaux des États. La gestion de l’eau est désormais un instrument de pouvoir, avec des régimes fermant les robinets pour protéger leurs populations.
Le nationalisme, la pression démographique, et la raréfaction des ressources entraînent une spirale dangereuse. La solidarité s’efface, remplacée par la méfiance et la course aux barrages.
La guerre de l’eau est une réalité qui se profile inexorablement. La question n’est plus de savoir si elle surviendra, mais quand, où, et sous quelle forme.
Face à cette urgence, seule une prise de conscience rapide et un dialogue renforcé permettront d’éviter une crise aux conséquences catastrophiques, non seulement pour les États directement concernés, mais pour l’ensemble de la communauté internationale.
Bio express
Abdellah Ghali
Expert en relations internationales et géopolitique, Abdellah Ghali possède vingt ans d’expérience consacrés à l’analyse stratégique des enjeux majeurs, notamment au Moyen-Orient, en Afrique et en Méditerranée occidentale.
Formé à Sciences Po Paris, diplômé de HEC et certifié par la Harvard Kennedy School, Abdellah Ghali allie expertise en stratégie publique et diplomatie économique. Multilingue, Abdellah Ghali adopte une approche engagée, rigoureuse et parfois provocante pour décrypter les grandes transformations internationales.




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