Il est devenu presque banal, dans les cercles diplomatiques comme dans les rédactions, de constater que l’Organisation des Nations unies ne «fonctionne plus.»Cette idée n’a pourtant rien d’un slogan. Elle résume une évidence : l’ONU, conçue en 1945 pour empêcher le retour des cataclysmes mondiaux, ne parvient plus ni à prévenir les crises majeures, ni à imposer des solutions justes et durables. Les guerres qui se prolongent, les vetos qui s’accumulent, les résolutions qui s’empilent sans effet… tout concourt à l’impression qu’un cycle historique se termine

Un édifice figé et une influence qui s’effrite
Le problème est d’abord structurel. Le Conseil de sécurité, cœur du système, reste verrouillé par cinq membres permanents dotés du droit de veto, reflet d’un rapport de force figé à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Cette architecture n’a pas évolué, alors que le monde, lui, s’est déplacé : les puissances émergentes, Inde, Brésil, Afrique du Sud, n’ont pas voix au chapitre, et l’Afrique entière reste absente de la gouvernance stratégique mondiale. Résultat : dès que l’une des grandes puissances est en cause, l’ONU se paralyse. La guerre en Ukraine et le conflit à Gaza l’ont démontré : le veto russe ou américain suffit à empêcher toute décision contraignante.
Ce blocage institutionnel se double d’un affaiblissement politique. L’ONU continue d’être omniprésente dans les discours et les cérémonies, mais ses missions se retirent ou s’étiolent. Le départ progressif de la MONUSCO en République démocratique du Congo, après un quart de siècle de présence, illustre à la fois l’usure de ses opérations de maintien de la paix et la défiance croissante des populations locales. Dans bien des régions, ce sont désormais les organisations régionales, Union africaine, ASEAN ou des coalitions ad hoc qui prennent l’initiative, reléguant l’ONU au rôle de témoin officiel.
Réformer pour éviter l’effacement
À cette inertie s’ajoute l’incapacité de l’ONU à penser et agir de manière intégrée. Les crises contemporaines qu’elles soient climatiques, sanitaires, ou énergétiques, ne se laissent plus compartimenter. Pourtant, les agences onusiennes fonctionnent encore comme des fiefs isolés, multipliant les rapports et les conférences, mais peinant à articuler leurs actions. En effet, les grandes messes annuelles, comme les COP climatiques, offrent plus souvent un théâtre de déclarations que des avancées contraignantes, ce qui renforce l’écart entre les ambitions affichées et les résultats concrets. Plus grave encore, l’échec à coordonner efficacement la réponse mondiale à la pandémie de Covid-19, ou l’incapacité à lier diplomatie climatique et sécurité alimentaire, en sont des symptômes criants.
Face à ce constat, deux options s’offrent à la communauté internationale : laisser l’ONU se transformer en un forum protocolaire sans réel pouvoir, ou lui donner les moyens politiques et institutionnels de jouer un rôle central au 21ᵉ siècle. Cela suppose de repenser la composition du Conseil de sécurité, d’encadrer strictement l’usage du veto, de créer des mécanismes d’évaluation indépendants et transparents, et d’intégrer de manière formelle les acteurs non-étatiques, ONG, universités, entreprises, dans l’élaboration des politiques globales.
La «fin» de l’ONU, si elle devait advenir, ne se produirait pas dans un fracas spectaculaire, mais dans une lente marginalisation : un organisme toujours là, mais de moins en moins écouté, jusqu’à devenir décoratif. L’histoire montre que les institutions internationales meurent rarement ; elles se transforment ou se vident de leur substance. Le choix est encore ouvert, mais il exige une volonté collective qui, pour l’instant, se heurte aux mêmes intérêts nationaux qui l’ont rendue impuissante.
Bio express
Abdellah Ghali
Expert en relations internationales et géopolitique, Abdellah Ghali possède vingt ans d’expérience consacrés à l’analyse stratégique des enjeux majeurs, notamment au Moyen-Orient, en Afrique et en Méditerranée occidentale.
Formé à Sciences Po Paris, diplômé de HEC et certifié par la Harvard Kennedy School, Abdellah Ghali allie expertise en stratégie publique et diplomatie économique. Multilingue, Abdellah Ghali adopte une approche engagée, rigoureuse et parfois provocante pour décrypter les grandes transformations internationales.




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