Les bouleversements et les polycrises survenus ces dernières années, en particulier la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine, ont entraîné un retour en force de la géopolitique. Les rivalités entre grandes puissances dominent désormais, éclipsant les considérations économiques, diplomatiques et l’interdépendance qui avaient prévalu pendant des décennies.
Depuis la chute de l’Union Soviétique, survenue le 26 décembre 1991, plusieurs visions géopolitiques ont dominé les débats sur l’avenir du système international, notamment aux États-Unis

Francis Fukuyama, dans The End of History and the Last Man(1992), La fin de l’Histoire et le dernier Homme, prophétise la généralisation de la démocratie libérale comme l’aboutissement des grands conflits idéologiques. À l’opposé, Samuel Huntington, dans The Clash of Civilizations(1996), envisage des affrontements structurés autour de fractures culturelles, civilisationnelles et religieuses. Enfin, John Mearsheimer, dans The Tragedy of Great Power Politics(2001), alerte sur la montée en puissance de la Chine et annonce un retour à un monde bipolaire. Ces trois paradigmes continuent de structurer la perception des décideurs et d’orienter les stratégies géopolitiques contemporaines.
Déjà remise en cause dès l’été 1989, l’idée de «fin de l’Histoire» défendue par Fukuyama semble aujourd’hui largement obsolète. Pourtant, malgré les réfutations de sa thèse et la concurrence de modèles alternatifs portés par la Russie, la Chine ou encore les idéologies islamistes, Fukuyama persiste dans son analyse en soutenant que la démocratie libérale finira par triompher, ce n’est qu’une question de temps.
Quant à la lecture proposée par Samuel Huntington, elle apparaît non seulement discutable, mais aussi insuffisante et incohérente. Les conflits se déroulant le long des lignes de fractures culturelles ne correspondent pas nécessairement à des guerres «de civilisation», et la majorité des zones de crise ou des foyers de tensions militaires ne s’inscrivent pas dans le narratif que le politologue a élaboré.
Cependant, il me semble plus pertinent de citer les travaux de l’école anglaise des relations internationales, telle que développée par Hedley Bull, qui s’avère plus proche des préoccupations des pays du Sud. Dans un article publié en 2016 dans Contemporary Security Policy, Trine Flockhart analyse un changement profond du système international, marqué par une transition de l’ordre libéral mondial vers un système « multi-ordre », plus fragmenté et diversifié. Le concept de « système multi-ordre » offre un nouveau paradigme pour appréhender les transformations de l’ordre mondial. Ce modèle se distingue par la coexistence et l’interaction de multiples ordres internationaux, chacun fondé sur des valeurs, des identités et des institutions propres. Flockhart soutient que cette transition est déjà en cours et insiste sur la nécessité, pour les décideurs politiques, de se préparer à ses implications.
Cette approche semble particulièrement pertinente pour le Sud global, dans la mesure où le système « multi-ordre » représente une rupture fondamentale avec les modèles internationaux précédents. Elle invite à une réévaluation de la diplomatie, de la gouvernance mondiale et des institutions nécessaires pour gérer la diversité croissante et la complexité des relations internationales.
Alexandre Douguine, philosophe et géopoliticien russe, propose une vision multipolaire du monde, rejetant l’hégémonie unipolaire occidentale et mettant en avant une coopération régionale, notamment à travers l’union de l’Europe et de l’Asie, dans une dynamique fondée sur la diversité civilisationnelle. Cette approche rejoint celle de Trine Flockhart sur le « système multi-ordre », prônant une réévaluation de la diplomatie mondiale pour mieux gérer la diversité croissante des rapports de forces internationaux.
Renouveau de la géopolitique et retour des anciens empires
«Le slogan électoral de Donald Trump était «Make America Great Again.» Il est aisément transposable : Make Russia Great Again ! Make China Great Again !
Partout l’on cherche à revenir en arrière. » (Bruno Tertrais la revanche de l’histoire)
Gilpin a observé, à l’instar du sociologue Ibn Khaldoun il y a des siècles, que les puissances dominantes se succèdent et que toute puissance hégémonique est inévitablement destinée à décliner. En effet, à un certain moment, l’expansion dépasse les bénéfices, la répartition du pouvoir au sein du système évolue, et d’autres États émergent pour contester cette suprématie. Cependant, le retour des hégémons demeure un phénomène encore peu théorisé.
Les indicateurs économiques corroborent la compétition entre les États-Unis et les autres puissances qui contestent son hégémonie en particulier la Chine ; les Etats-Unis conservent leur position de première économie mondiale avec un PIB de 25,439 milliards de dollars US, talonnés par la Chine, qui affiche un PIB de 19,370 milliards de dollars US, et l’Union européenne, avec 17,046 milliards de dollars US. Toutefois sur le plan des échanges commerciaux la Chine est en pole position étant le premier exportateur mondial, réalisant 3,500 milliards de dollars US d’exportations, tandis que l’UE enregistre 2,700 milliards de dollars US.
Les États-Unis, bien qu’en tête en termes de PIB, voient leurs exportations atteindre 1,800 milliards de dollars US, marquant une légère baisse par rapport aux années précédentes. L’Inde et l’Afrique, avec des PIB respectifs de 3,730 milliards de dollars US et 3,200 milliards de dollars US, montrent un potentiel de croissance significatif dans le commerce international.
En effet, on assiste actuellement à un retour des empires ou Etats-civilisation, non pas au sens territorial traditionnel, mais plutôt comme des puissances révisionnistes cherchant à imposer leur influence et à remodeler l’ordre international. Les principaux acteurs de ce phénomène sont la Russie, la Chine, la Turquie et l’Iran et dans une certaine mesure l’Inde.
Ces pays, souvent perçus comme les héritiers d’anciens empires, contestent l’ordre mondial dominé par les États-Unis. Leur aspiration à retrouver un statut impérial perdu joue un rôle crucial dans leurs ambitions géopolitiques contemporaines.
Alors que certains pays révisionnistes célèbrent leur passé glorieux et aspirent à retrouver la suprématie, la gloire et le prestige d’antan, d’autres, marqués par les ombres de leur passé historique, sont déterminés à éviter tout retour à ces «temps troublés» caractérisés par l’effondrement, la division et les ingérences étrangères.
Ces « néo-empires » (Bruno Tertrais 2024) cherchent à remodeler l’ordre mondial à leur avantage sans pour autant rétablir les structures impériales traditionnelles. Animées par un nationalisme combatif et une instrumentalisation du passé, ces puissances utilisent des stratégies variées : recours au Sharp power, discours spirituels ou religieux, manipulation de l’information, réécriture historique, et coercition économique.
Les ambitions de certains États, tels que la Russie, la Chine, l’Iran et le Venezuela s’inscrivent dans une volonté de reconstituer ou d’élargir leur sphère d’influence. C’est le cas en Ukraine au Caucase et en Asie Centrale pour la Russie, en mer de Chine et à Taïwan pour la Chine. Türkiye rêve de restaurer l’influence ottomane ; expansion du chiisme au Moyen-Orient voire au-delà pour l’Iran. Quant au Venezuela qui revendique l’héritage de Simon Bolivar, il cherche à récupérer le vaste territoire de l’Essequibo (environ 160 000 km carrés), une région riche en hydrocarbures située à l’ouest du Guyane.
A cette fin, ces États mobilisent un discours spirituel et identitaire pour justifier leurs initiatives et légitimer des revendications territoriales perçues comme légitimes en se présentant comme des promoteurs de valeurs traditionnelles face aux modèles occidentaux décadents (Bolivarisme, défense de l’Eglise Orthodoxe d’Orient, Confucianisme, Islamisme, chiisme etc.).
Analyse conceptuelle et typologie du révisionnisme stratégique
Le concept de révisionnisme en relations internationales désigne une approche ou une position qui cherche à modifier ou à contester les normes, les accords ou les interprétations historiques établis. Il reflète les tensions entre l’ordre établi et les aspirations de certains États ou groupes à redéfinir leur place dans le système international.
Il n’ya pas de définition empirique consensuelle du révisionnisme. Toutefois, nous pouvons proposer un faisceau d’indices à même de décrire ce phénomène ou ce qu’on appelle l’idéal-type d’un pays révisionniste. Il s’agit généralement d’un ancien empire ou d’un «Etat civilisation»ayant connu des périodes de grandeur, mais qui a été dépecé et fragmenté par la colonisation occidentale et tente de recouvrer son intégrité territoriale. Cet État possède des capacités économiques importantes, notamment militaires, et un leadership politique habile qui utilise une idéologie pour renforcer l’unité de la classe politique et éliminer toute forme d’opposition.
Cette définition opérationnelle nous amène à envisager l’émergence d’une nouvelle vague de pays révisionnistes répondant à ces critères si l’ordre mondial de 1945 n’est pas réformé mutatis-mutandis.
À notre humble avis, il s’agit de l’Indonésie et du Japon en Asie, de la Hongrie et de l’Allemagne en Europe, du Mexique et l’Argentine en Amérique latine et de l’Éthiopie en Afrique. La plupart des pays arabes ayant tenté de remettre en cause l’ordre international ont été étouffés en raison des menaces qu’ils représentaient pour la sécurité d’Israël (comme l’Irak de Saddam Hussein et l’Égypte de Nasser). Cela n’exclut pas toutefois l’émergence de pays arabes adoptant une variante réformiste du révisionnisme, sans mettre en péril la sécurité d’Israël.
La typologie des acteurs révisionnistes en politique internationale, telle que développée par les chercheurs Alexander Cooley, Daniel Nexon et Steven Ward, identifie quatre types idéaux d’Etats révisionnistes en fonction de leur positionnement par rapport à l’ordre international et à la distribution des capacités militaires. Selon cette modélisation, les États peuvent être classés en quatre grandes catégories : partisans du Statu quo, Réformistes, Positionnalistes et Révolutionnaires.
Les États réformistes, tels que l’Allemagne, le Brésil et l’Inde, aspirent à modifier certains aspects du système international tout en acceptant l’équilibre militaire existant, se concentrant sur des réformes institutionnelles et l’établissement de nouvelles normes. Les États positionnalistes, comme la Chine, la Turquie et le Venezuela, reconnaissent l’ordre mondial mais cherchent à rééquilibrer les forces militaires à leur avantage, en mettant l’accent sur leur influence régionale.
Enfin, les États révolutionnaires, tels que la Russie et l’Iran, remettent en question l’ordre international et la répartition des pouvoirs militaires, visant à transformer radicalement l’équilibre des puissances mondiales pour promouvoir une nouvelle vision du système international. Cette typologie permet d’analyser comment différents pays interagissent avec le système mondial en fonction de leurs objectifs stratégiques et de leurs positions respectives.
Le révisionnisme : un Kaléidoscope d’ambitions et de stratégies

le PIB en 2023, en billions de dollars américains
La compétition entre puissances révisionnistes et l’Occident en particulier les Etats Unis s’est intensifiée sur plusieurs fronts économiques, technologique, spatial, géopolitique et idéologique depuis novembre 2011 lorsque l’administration Obama à lancé la stratégie «Pivot to Asia» et la prise de la Crimée par la Russie en 2014.
Sur le plan économique, la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, caractérisée par les accusations américaines de dumping social et monétaire, ainsi que par l’imposition réciproque de sanctions et de droits de douane élevés sur les produits échangés, illustre leur rivalité croissante. En réplique, la Chine cherche à promouvoir le yuan comme monnaie de réserve internationale afin de réduire sa dépendance au dollar.
Dans le domaine technologique, la course à l’innovation, notamment dans l’intelligence artificielle, l’industrie des semi-conducteurs, la 5G et l’espace, devient un enjeu majeur de leadership mondial.
Géopolitiquement, les deux puissances ainsi que la Russie cherchent à étendre leur influence en Asie-Pacifique, en Afrique et en Amérique Latine devenues des champs de bataille stratégiques. L’enjeu central de cette compétition tend à se cristalliser autour de la mer de Chine et de la «Ceinture centrale» eurasiatique au cœur des rivalités géopolitiques depuis des siècles, une région stratégique allant des Balkans à l’Asie du Sud-Est, rappelant le «Croissant intérieur» de Mackinder ou le « Rimland » de Spykman.
La rivalité entre l’Occident et les puissances révisionnistes surtout la Chine et la Russie oppose deux modèles de développement et deux visions du monde, «le Consensus de Washington», fondé sur le libéralisme économique et les droits civiques, et le «Consensus de Pékin», qui prône le capitalisme d’État et la non-ingérence (Zhang Weiwei, de l’Université de Fudan 2010).
La Chine adopte une vision pragmatique de la multipolarité qui évolue au rythme de sa montée en puissance elle prône un « développement pacifique », tout en affirmant sa présence dans son voisinage et sur d’autres continents notamment en Amérique Latine considérée comme chasse gardée des Etats Unis. Sa stratégie se caractérise par une absence de cadre préétabli, privilégiant une approche flexible et adaptable aux contextes locaux.
Les stratégies soft du Brésil et de l’Inde
– La stratégie du Brésil repose sur trois axes principaux : l’exploitation de ses ressources naturelles, qui lui confère une grande marge de manœuvre en raison de la diversité de ses richesses ; le développement régional, visant à consolider son leadership en Amérique latine en favorisant l’intégration régionale et en impliquant ses voisins dans les bénéfices de sa montée en puissance ; et l’utilisation du soft power, à travers une diplomatie basée sur la coopération et la promotion de son modèle de développement via des institutions régionales comme le MERCOSUR et l’UNASUR (Union des Nations sud-américaines).
– L’Inde nourrit des ambitions de puissance mondiale, soutenues par une diplomatie « tous azimuts », qui inclut une stratégie de multi-alignement visant à préserver son autonomie stratégique. L’Inde émergente reste d’une certaine manière fidèle à la ligne non-alignée tracée par Nehru, et la préservation de cette autonomie stratégique est devenue un impératif. Dans le cadre de sa volonté de jouer un rôle central dans un ordre mondial multipolaire, elle s’efforce de développer des partenariats stratégiques non exclusifs avec les grandes puissances, favorisant ainsi des relations avec les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et l’Union européenne sans se soumettre à une alliance exclusive.
En parallèle, l’Inde a récemment lancé plusieurs initiatives majeures pour améliorer son infrastructure logistique et établir de nouvelles alliances internationales, notamment à travers la création d’un corridor logistique reliant l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe IMEC. Ces efforts visent à positionner l’Inde comme un acteur clé dans le commerce international tout en renforçant sa connectivité avec des marchés importants.
Ces initiatives stratégiques représentent non seulement une avancée économique pour l’Inde, mais aussi une réponse géopolitique visant à diversifier les routes commerciales et à réduire la dépendance envers les infrastructures chinoises.
Par ailleurs, ces deux pays promeuvent activement la réforme des institutions de Bretton Woods en plaidant pour une représentation accrue des pays en développement dans des forums tels que l’ONU et le FMI ou la Banque mondiale, en renforçant leur coopération au sein du groupe BRICS+ pour promouvoir un multilatéralisme inclusif.
L’Inde et le Brésil contestent l’hégémonie du dollar américain en explorant des alternatives monétaires et en renforçant les échanges bilatéraux en devises locales, notamment au sein des BRICS +, où ils plaident pour la création d’une monnaie commune afin de faciliter le commerce entre les pays membres sans recourir au dollar.
Tout récemment lors du sommet du G20 à Rio (novembre 2024) de nombreux pays du Sud ont renouvelé leur mécontentement par rapport aux doubles standards des pays occidentaux, qui semblaient accorder une attention disproportionnée à leurs propres intérêts tout en minimisant les défis auxquels sont confrontées les nations du Sud. Rappelons que le Président Lula Da Silva a rappelé la nécessité de renforcer les institutions internationales pour qu’elles deviennent plus représentatives et efficaces.
Les États-Unis Face au Défi Révisionniste
Face aux contestations croissantes de leur hégémonie mondiale, les États-Unis renforcent leurs alliances stratégiques, en particulier au sein de l’OTAN et dans la région indo-pacifique, tout en augmentant les dépenses militaires pour dissuader des rivaux tels que la Chine et la Russie ou l’Iran. Simultanément, ils recourent aux sanctions économiques pour isoler des adversaires comme la Russie à la suite de son invasion de l’Ukraine, tout en appelant à une réforme des institutions internationales, telles que le FMI et l’ONU, afin de mieux refléter les réalités contemporaines.
Toutefois le style de réponse varie selon l’administration en place, la vision jacksonienne (Typologie de Russel Mead) de la politique étrangère des présidents républicains en général et du Président Donald Trump en particulier repose sur une défense tenace de la sécurité nationale et du bien-être économique des citoyens américains, associée à un nationalisme affirmé et une approche unilatérale qui privilégie les intérêts nationaux au détriment des alliances ou institutions internationales.
En revanche, les présidents démocrates en particulier le Président Joe Biden s’aligne davantage sur l’école wilsonienne, qui privilégie la promotion des valeurs démocratiques et des droits humains à l’échelle mondiale. Cette approche repose sur l’idée que les États-Unis ont une responsabilité morale d’intervenir pour défendre la démocratie et instaurer des institutions internationales qui favorisent la paix. Le Président Biden a mis l’accent sur le rétablissement des alliances traditionnelles, la coopération internationale et un engagement actif dans des organisations comme l’OTAN et les Nations Unies, cherchant à restaurer le leadership américain sur la scène mondiale après une période perçue comme isolationniste sous l’administration Trump 1.
En novembre 2011, en plein Printemps arabe, l’administration Obama a lancé le « Pivot to Asia », ce revirement marque un déclin relatif de l’intérêt américain pour les affaires Atlantique et du Moyen-Orient au profit d’une concentration accrue sur les dynamiques géopolitiques émergentes dans l’Indo-Pacifique.
Dans cette foulée, ils ont constitué des blocs régionaux à travers leur «stratégie indo-pacifique», en formant des alliances exclusives telles que les Five Eyes, le Quad et l’AUKUS, tout en exerçant des pressions sur les pays de la région pour qu’ils choisissent leur camp. Cette approche hybride privilégie le hard power, basé sur la puissance militaire et économique, comme en témoignent les manœuvres militaires en mer de Chine et les sanctions économiques. La puissance technologique est également utilisée comme arme géopolitique à travers des sanctions unilatérales et des lois telles que l’International Emergency Economic Powers Act. et le Global Magnitsky Human Rights Accountability Act.
Cette stratégie s’est intensifiée sous le Président Barack Obama, s’est poursuivi sous l’administration de Donald Trump avec une approche plus ferme envers la Chine, et s’est consolidé sous Joe Biden grâce à un engagement renouvelé envers les alliés régionaux.
Tentatives Révisionnistes : Un Bilan mitigé
Dans le contexte de la remise en question croissante de l’hégémonie des États-Unis, les tentatives révisionnistes se sont soldés par des résultats mitigés.
– L’économie de la Chine a été sérieusement impactée par les représailles et la guerre commerciale menée par les Etats Unis ; en 2023, la croissance de son PIB a chuté à 3 %, en raison des droits de douane élevés, d’une demande intérieure relativement affaiblie et d’un ralentissement global des exportations, des ventes au détail et de la production industrielle. Du coup, l’Empire du Milieu a révisé son modèle de croissance en se tournant vers son marché intérieur et il a intensifié ses efforts pour réduire sa dépendance technologique envers les États-Unis, en investissant massivement dans l’innovation locale et dans des industries clés telles que les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle. Le plan Made in China 2025 incarne cette ambition de positionner la Chine comme un leader dans les secteurs technologiques avancés, défiant ainsi les restrictions imposées par Washington.
– La Russie aurait subi des revers significatifs sur plusieurs fronts. Son intervention en Ukraine a échoué à atteindre les objectifs escomptés, entraînant un affaiblissement considérable sur le plan interne et un isolement croissant sur la scène internationale.
– l‘Iran n’a pas réussi à atteindre ses objectifs hégémoniques d’étendre sa zone d’influence, malgré ses efforts pour établir un «rhizome stratégique» (concept de Gilles Deleuze) au Moyen-Orient à travers des milices chiites (affaiblis et exsangues suite aux derniers revers subi en 2024) et sa dépendance croissante à la Russie. La remise en cause par le Président Donald Trump de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), a exacerbé davantage la situation de l’Iran qui cherche à alléger les sanctions. Le retour de Donald Trump à la présidence pourrait aggraver l’isolement de l’Iran en renforçant la stratégie de «Pression maximale» et en consolidant les alliances régionales, notamment avec Israël et l’Arabie Saoudite.
Sous la présidence de Masoud Pezeshkian, élu en juillet 2024, la politique étrangère iranienne semble plus modérée et conciliante en particulier vis-à-vis des Etats Unis et les monarchies arabes, avec des tentatives de rapprochement notamment avec l’Arabie Saoudite et le Maroc, bien que ce dernier ait conditionné toute normalisation par le respect de sa souveraineté et à la fin du soutien au mouvement séparatiste du Polisario.
Cette évolution suggère une rétractation stratégique de l’Iran, qui, tout comme le Venezuela, semble adopter une posture plus «positionnaliste» sans remettre en cause l’ordre mondial.
– On constate en revanche que l’Inde et le Brésil progressent avec prudence mais efficacité. Et ce grâce à des stratégies fondées sur le multi-alignement, le soft power et des pratiques telles que le forum shifting (BRICS, G20, OCS), ces deux nations renforcent leur influence régionale et mondiale tout en évitant les confrontations directes. Leur approche, marquée par une diplomatie proactive et diversifiée, s’affirme comme une alternative pragmatique et un modèle à suivre dans un monde multipolaire.
Quel agenda stratégique pour l’Afrique ?
Carrefour des échanges maritimes mondiaux, entourée par les océans Atlantique et Indien ainsi que par la Mer Méditerranée, la position géopolitique de l’Afrique a été qualifiée par Francis A. Kornegay d’«Afrique insulaire» (2020). Cependant, malgré cette position centrale avantageuse, le continent africain est souvent perçu comme une île en raison de sa fragmentation politique et économique héritée de la colonisation, ce qui le rend vulnérable aux rivalités et aux ingérences des grandes puissances.
– Pour relever ces défis, l’Afrique a adopté une nouvelle vision «l’Agenda 2063» de l’Union africaine et le rapport du Président Paul Kagame sur la réforme institutionnelle de l’Union africaine. Tandis que l’Agenda 2063 établit une vision à long terme pour le développement du continent, le rapport Kagame propose des mesures concrètes pour renforcer l’arsenal institutionnel nécessaire à la réalisation de cette vision. Cette projection dans les cinquante prochaines années traduit la volonté de faire de l’Afrique unie une puissance mondiale.
L’Agenda 2063 n’est pas seulement un plan de développement il s’agit bien d’une stratégie géopolitique qui vise à renforcer la position de l’Afrique sur la scène mondiale tout en répondant aux aspirations de ses peuples.
Cependant, il y a très peu d’études scientifiques sur l’évaluation de la vision 2063 ; le dernier rapport institutionnel de l’UA de 2022 affiche des résultats assez satisfaisants dans la mise en œuvre de l’Agenda 2063, avec l’Afrique de l’Est en pole position dans cette mise en œuvre. Le développement le plus significatif a été le lancement de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2021. (UQAM 2023)
Toutefois il est impérieux d’accélérer la mise en œuvre de cette vision en adoptant une approche proactive afin de faire avancer cet agenda dans un monde en pleine mutation car gouverner, c’est prévoir et anticiper à la lumière des réalités géopolitiques et géoéconomiques tout en évaluant régulièrement les résultats obtenus.
Par ailleurs, on peut noter avec satisfaction que certains pays contribuent d’une manière autonome et sur une base volontaire à l’opérationnalisation et la mise en place de projets et d’initiatives qui complètent cette vision comme c’est le cas du Royaume du Maroc qui a lancé trois initiatives le projet de gazoduc Nigéria-Maroc, l’initiative d’ouverture d’un accès à l’Atlantique aux pays du Sahel et le Processus des États Africains Atlantique » (PEAA), qui réunit 23 pays africains bordant l’océan Atlantique pour promouvoir la coopération régionale dans des domaines comme la sécurité maritime , la lutte contre le terrorisme, la piraterie et la criminalité transnationale, l’économie bleue et le développement durable et ce grâce à une mutualisation des moyens et une gestion concertée des ressources.
L’Afrique devrait donc valoriser ses ressources et compter avant tout sur elle-même et ses compétences tout en établissant des partenariats équitables avec les puissances mondiales. Il est essentiel aussi d’éviter toute nouvelle forme de dépendance et de spoliation des ressources, notamment vis-à-vis d’acteurs émergents tels que la Chine, la Russie, l’Inde ou le Brésil.
Parallèlement, il est impératif d’intensifier les efforts pour réformer les structures de gouvernance mondiale, notamment en revendiquant une représentation accrue au sein d’institutions telles que les Nations Unies et les institutions de Bretton Woods. L’adhésion de l’Union africaine au G20 constitue un progrès significatif, renforçant le rôle du continent sur la scène mondiale. Toutefois, cela ne doit pas nous conduire à baisser la garde ni à ralentir nos efforts.
La réussite d’une telle vision géopolitique pour l’Afrique repose largement sur un leadership politique capable de transcender les divisions internes et d’unir les États autour d’une stratégie commune. En adoptant des positions de négociation harmonisées, les pays africains pourraient influencer significativement le processus d’élaboration des normes et politiques internationales futures. Une Afrique unie et résiliente est essentielle pour naviguer efficacement dans un paysage mondial multipolaire en pleine mutation.
En conclusion force est de constater que l’ordre international post 1945 est remis en cause et le droit international en déclin, malgré ses imperfections il a tout de même contribué à la stabilité et à la prospérité mondiales pendant des décennies.
L’interprétation du comportement des puissances révisionnistes divise les observateurs. Certains y perçoivent une menace réelle pour l’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale, tandis que d’autres considèrent ce danger comme exagéré, affirmant que l’hégémonie américaine demeure solide et durable.
Le débat entre les politologues américains Walter Russell Mead et G. John Ikenberry illustre cette divergence d’opinions. Mead estime que des pays comme la Chine, la Russie et l’Iran n’ont jamais pleinement accepté les règles géopolitiques définies après la guerre froide et cherchent activement à transformer cet ordre. L’annexion de la Crimée par la Russie et les revendications territoriales de la Chine sont, selon lui, des illustrations.
Ikenberry, pour sa part, nuance cette vision. Il soutient que ces puissances ne visent pas un renversement complet de l’ordre international, mais en profitent également, notamment grâce à l’accès au commerce, aux flux d’investissements et aux avancées technologiques. Il souligne également que les États-Unis, soutenus par un réseau d’alliances robustes, conservent une supériorité militaire significative face à la Russie et à la Chine.
Ainsi, une question fondamentale émerge : est-ce que les puissances révisionnistes constituent-elles une véritable menace pour l’ordre mondial, ou cherchent-elles simplement à le réajuster à leurs propres intérêts ?




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