Le 20 mai 2025, la Cour constitutionnelle de la RDC délivrait de lourdes peines de travaux forcés pour détournement de fonds à l’encontre de trois acteurs clés du projet de parc agro-industriel de Bukanga Lonzo, dont l’ancien Premier ministre Matata Ponyo.
La débâcle du parc de Bukanga Lonzo démontre qu’il est urgent d’en finir avec les éléphants blancs des grands projets agricoles en RDC.
Le projet PRODAN, actuellement en cours de mise en place à Ngandajika (province de Lomami) grâce à un prêt de la Banque africaine de développement (BAD), est voué à un échec similaire.

La CONAPAC et l’Oakland Institute exhortent le gouvernement congolais et la BAD à engager d’urgence une consultation avec la société civile et les organisations paysannes afin de réorienter radicalement le projet.
Oakland/Kinshasa – Le 20 mai dernier, l’ancien Premier ministre de la RDC, Matata Ponyo, l’ancien gouverneur de la Banque centrale, Deogratias Mutombo, et l’homme d’affaires sud-africain, Christophe Grobler, ont été reconnus coupables de détournement de fonds liés au projet de parc agro-industriel de Bukanga Lonzo. Matata Ponyo a été condamné à dix ans de travaux forcés, et les deux autres à cinq ans. Le tribunal a également ordonné la confiscation des biens des deux premiers, ainsi que la privation de leurs droits civils et politiques pendant cinq ans.

Ce jugement s’appuie sur l’enquête menée en 2021 par l’Inspection générale des finances (IGF), qui estimait que 285 millions de dollars avaient été détournés lors de la mise en oeuvre du parc agro-industriel, lancé en 2014. À l’époque, la CONAPAC et d’autres organisations paysannes congolaises avaient vivement dénoncé le projet, mis en œuvre par l’entreprise sud-africaine AFRICOM, qui avait confisqué 80 000 hectares de terres et exclu les agriculteurs locaux. Dans un rapport de 2018 consulté par l’IGF pour son enquête, l’Oakland Institute détaillait les raisons de l’échec du projet et appelait à tirer les leçons de cet échec douloureux et coûteux.
Le gouvernement de Félix Tshisekedi a néanmoins relancé le projet de création de 22 parcs agro-industriels initié sous la Présidence Kabila et la Primature de Ponyo. Dans le cadre de ce plan, le Programme d’appui au développement agro-industriel de Ngandajika (PRODAN) a été lancé par le gouvernement en 2021 et financé par un prêt de 50 millions de dollars de la Banque africaine de développement (BAD).
Soutien aux agriculteurs, moyen de s’enrichir indûment
Si, sur le papier, le nouveau projet est davantage axé sur le soutien aux agriculteurs que son prédécesseur, sa mauvaise conception le condamne inévitablement au même sort. Avec plus de 85 % du budget consacré à la construction d’infrastructures et à l’achat d’équipements, il ouvre de nouvelles possibilités de détournement et de gaspillage, et ne finance que marginalement le soutien nécessaire aux producteurs locaux et à l’entrepreneuriat rural, notamment pour la production et la collecte. Par ailleurs, un rapport de la BAD de décembre 2024 alerte sur les nombreux retards de mise en œuvre et, plus grave, sur le fait que «deux importants ponts n’ont pas été budgétisés dans le document du projet sur les rivières Lubilandji et Kalelu.» Sans ponts, le fonctionnement du parc est incertain compte tenu de l’immensité du fleuve à traverser pour les marchandises et les équipements.
«Le risque est dès lors très élevé que ce nouveau parc se révèle être un nouvel éléphant blanc, avec des machines et équipements couteux qui finiront par rouiller sur place comme on l’a vu avec Bukanga Lonzo,» alerte Frédéric Mousseau, Policy Director de l’Oakland Institute qui a effectué une mission de recherche sur place.
«A l’instar de Bukanga Lonzo, ce projet a été conçu sans consulter les principaux intéressés, les paysans et leurs organisations,» a déclaré Maman Espérance Nzuzi Muaka, présidente de l’organisation paysanne CONAPAC. «Les paysans congolais sont une force vice capable de relever les défis de l’alimentation du pays et de la crise climatique. Pour jouer ce rôle, ils ont besoin qu’on les aide à produire et à écouler leur production dans des conditions qui leur permettent de vivre décemment et d’investir,» a poursuivi Nzuzi Muaka.
Le PRODAN prévoit de mettre en place des installations de transformation locales ainsi que des infrastructures de transport et de stockage pour faciliter la vente de la production agricole. Ces infrastructures, cependant, seront inutiles si la production paysanne n’est pas soutenue et accompagnée. Dans le contexte de la RDC, où les infrastructures de transport font défaut, le soutien à la production agricole doit privilégier les pratiques agroécologiques et réduire le recours aux intrants de synthèse, coûteux, polluants et difficiles à acheminer jusqu’aux agriculteurs. De telles pratiques ouvriraient également des perspectives d’entrepreneuriat pour les jeunes et les femmes et soutiendraient l’économie rurale, par exemple par la production d’engrais organiques, la multiplication des variétés de semences locales, etc.
«Le projet étant financé par la dette publique, c’est en réalité, comme pour Bukanga Lonzo, l’argent des contribuables congolais qui sera dépensé. Il est impératif d’engager une consultation inclusive et participative afin de procéder à une réorientation radicale de ce projet. À défaut, on ne peut s’attendre qu’a un autre fiasco et de nouvelles poursuites judiciaires qui ne feront qu’entacher la réputation de gouvernance du pays,» conclut Frédéric Mousseau.
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