Afrique-Politique publique : le grand test industriel a commencé
À l’occasion du lancement, à Brazzaville, du tout premier African Industrial Investment Barometer (AfIIB 2026), en marge des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, le Dr. Harouna Kaboré, Président de Witba Invest SA, plaide en faveur d’une nouvelle approche stratégique de l’industrialisation africaine. Face à un manque de données consolidées, aux défis énergétiques, aux enjeux d’attractivité des investissements et de souveraineté économique, il souligne l’importance pour l’Afrique de concevoir ses propres outils d’analyse, afin d’accélérer sa transformation industrielle et de renforcer sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux.
“Nous voulons replacer la production, la transformation et la création de valeur au cœur du récit économique africain”
Entretien réalisé par Anthioumane D. TANDIA
AFRIMAG : vous avez lancé à Brazzaville le premier baromètre de l’investissement industriel en Afrique. Pourquoi avoir estimé nécessaire de créer aujourd’hui ce Baromètre, et quel vide cet outil vient-il combler dans l’écosystème économique du continent ?
Harouna Kaboré : le African Industrial Investment Barometer (AfIIB 2026) est né d’un constat simple : l’Afrique parle beaucoup d’industrialisation, mais dispose encore de peu d’outils continentaux robustes permettant de mesurer concrètement les dynamiques réelles de l’investissement industriel.
Aujourd’hui, les données existent souvent de manière fragmentée, sectorielle ou strictement nationale. Il manque encore un instrument capable de fournir une lecture panafricaine cohérente, comparative et stratégique des investissements industriels, afin de comprendre où les investissements se concentrent, dans quels secteurs ils s’orientent et quels impacts ils produisent sur l’emploi, la transformation locale, les chaînes de valeur, l’énergie, les infrastructures ou encore la souveraineté productive.
Le Baromètre vient précisément combler ce vide. Il ne s’agit pas simplement d’un rapport statistique supplémentaire, mais d’un véritable outil d’intelligence économique et stratégique au service des États, des investisseurs, des industriels et des institutions financières. Notre ambition est double. D’une part, nous voulons objectiver les réalités industrielles africaines au-delà des discours. D’autre part, nous souhaitons créer un instrument capable de réduire l’asymétrie d’information autour de l’investissement industriel africain. Il faut reconnaître qu’une partie du risque perçu sur l’Afrique provient également d’un déficit de lisibilité, de données consolidées et de narration économique structurée. Le Baromètre vise donc à produire de la confiance stratégique.
Le choix de Brazzaville n’est pas anodin. Les Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement consacrent cette année une réflexion majeure à la mobilisation des ressources pour le développement de l’Afrique dans un monde fragmenté. Le AfIIB s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
AFRIMAG : quels seront les principaux indicateurs analysés par ce baromètre, et comment comptez-vous garantir la fiabilité ainsi que la régularité des données collectées à l’échelle africaine ?
Harouna Kaboré : le Baromètre repose sur une approche multidimensionnelle de l’investissement industriel. Il analyse notamment le volume des investissements industriels annoncés et réalisés, les secteurs les plus attractifs, les capacités de transformation locale, les emplois créés, la dimension genre, les impacts environnementaux et climatiques, ainsi que les infrastructures énergétiques et logistiques associées aux projets industriels. Le Baromètre prend également en compte les enjeux de gouvernance des projets, les dynamiques territoriales et les évolutions géoéconomiques du continent.
Nous y intégrons également une lecture prospective afin d’identifier les tendances lourdes de l’industrialisation africaine. Sur la question de la fiabilité, nous avons construit ce Baromètre avec une démarche scientifique. L’analyse s’appuie sur le croisement de trois bases de données primaires à savoir la base Trendeo «Industries & Strategies» : elle recense plus de 2 600 projets d’investissements industriels en Afrique sur la période 2016-2025, caractérisés par leur localisation, leur secteur (nomenclature ISIC affinée) et leur phasage temporel ; la base des infrastructures PIDA (PAP2), fournie par l’AUDA-NEPAD. Elle cartographie les corridors transfrontaliers stratégiques ; la cartographie des Zones Économiques Spéciales (ZES) issue des données d’Open Zone Map (Adrianople Group, 2024), permettant de localiser l’offre d’accueil industriel. La méthodologie combine donc plusieurs sources de données issues des bases industrielles spécialisées, des annonces officielles, des institutions publiques, des organisations internationales, des acteurs privés, ainsi que des analyses de terrain et des dispositifs de validation croisée.
Nous voulons éviter deux pièges majeurs : les approches purement déclaratives et les lectures déconnectées des réalités opérationnelles. C’est pourquoi nous travaillons également à la mise en place d’un réseau d’experts, d’institutions et de partenaires techniques afin de renforcer progressivement la profondeur, la régularité et la crédibilité des données collectées. Notre objectif est clair : faire du AfIIB un instrument crédible, pérenne et reconnu à l’échelle internationale.
AFRIMAG : vous présentez ce baromètre comme un futur instrument de référence pour les décideurs publics, investisseurs et industriels : concrètement, comment ces différents acteurs pourront-ils l’utiliser pour orienter leurs stratégies et leurs décisions ?
Harouna Kaboré : le Baromètre a vocation à devenir un véritable outil d’aide à la décision.
Pour les États, il permettra d’identifier les secteurs à fort potentiel, de mieux orienter les politiques industrielles, de mesurer les écarts de compétitivité et d’améliorer les stratégies de transformation structurelle.
Pour les investisseurs et les institutions financières, il offrira une lecture plus fine des opportunités industrielles africaines, des risques, des dynamiques régionales et des secteurs porteurs. En réalité, un investisseur investit plus facilement dans un environnement qu’il comprend et dont il maîtrise les paramètres stratégiques.
Pour les industriels, le Baromètre permettra d’anticiper les mutations des chaînes de valeur, d’identifier les zones de croissance, de mieux comprendre les besoins en infrastructures et de détecter les nouveaux marchés en émergence.
Mais au-delà de ces usages opérationnels, le AfIIB ambitionne également de repositionner l’industrie comme sujet stratégique majeur du continent. Pendant longtemps, l’Afrique a été analysée principalement sous l’angle des matières premières ou des crises. Nous voulons replacer la production, la transformation et la création de valeur au cœur du récit économique africain.
AFRIMAG : dans un contexte marqué par les défis énergétiques, logistiques et financiers que rencontrent plusieurs économies africaines, quels pays ou secteurs industriels observez-vous aujourd’hui comme les plus dynamiques ou prometteurs ?
Harouna Kaboré : nous observons aujourd’hui plusieurs dynamiques particulièrement intéressantes sur le continent. Certains pays se distinguent progressivement par leur capacité à structurer de véritables écosystèmes industriels autour de l’agro-industrie, des matériaux de construction, des industries pharmaceutiques, de l’énergie, des engrais, de la transformation minière ou encore des industries liées à la transition énergétique.
Des pays comme Maroc, Égypte, Afrique du Sud, Éthiopie, Rwanda, Côte d’Ivoire ou encore Guinée présentent des dynamiques spécifiques selon les secteurs et les choix stratégiques engagés.
Mais il faut rester lucide : l’Afrique industrielle demeure confrontée à trois grandes contraintes structurelles. Il s’agit du coût de l’énergie, du déficit logistique et de la faiblesse des mécanismes de financement de long terme pour l’industrie. Sans énergie compétitive, sans infrastructures performantes et sans capital patient, l’industrialisation reste nécessairement limitée. C’est précisément pourquoi nous insistons sur une approche intégrée du développement industriel. L’industrie ne peut pas être pensée de manière isolée. Elle dépend étroitement de l’énergie, des corridors logistiques, de la finance, de la formation, de la recherche et de la stabilité institutionnelle.
AFRIMAG : au-delà de la publication de données, quelle est votre ambition à long terme pour ce baromètre : peut-il contribuer à transformer la perception de l’Afrique industrielle et à accélérer les investissements sur le continent ?
Harouna Kaboré : oui, clairement. Notre ambition ne se limite pas à publier des chiffres. Nous voulons contribuer à construire une nouvelle lisibilité économique de l’Afrique industrielle. Le véritable enjeu est stratégique : il s’agit de produire une capacité africaine d’analyse, de mesure et de narration économique sur notre propre transformation industrielle.
Pendant longtemps, l’Afrique a été racontée par les autres. Or un continent qui ne produit pas ses propres instruments d’analyse finit souvent par subir les lectures et les grilles d’interprétation des autres. Le AfIIB veut donc documenter les mutations industrielles africaines, rendre visibles les progrès réels, identifier les blocages, mais aussi mettre en lumière les opportunités concrètes du continent.
Nous pensons qu’un bon outil de mesure peut devenir un accélérateur d’investissement, parce qu’il améliore la visibilité, réduit l’incertitude et facilite les arbitrages stratégiques. À terme, nous voulons que le AfIIB devienne une référence annuelle incontournable, un outil d’orientation des politiques industrielles, un support d’aide à la décision pour les investisseurs internationaux et un instrument de souveraineté économique et informationnelle pour l’Afrique.
AFRIMAG : l’industrialisation est souvent présentée comme la voie du développement pour l’Afrique. Pourtant, alors que les pays développés se sont appuyés sur les énergies fossiles pour bâtir leur prospérité, l’Afrique se voit aujourd’hui contrainte de limiter leur usage. Comment concilier ces deux impératifs ?
Harouna Kaboré : c’est une question fondamentale, et l’Afrique doit éviter deux erreurs stratégiques. La première serait de copier mécaniquement les trajectoires industrielles anciennes. La seconde serait d’accepter une forme de désindustrialisation précoce imposée au nom de la transition climatique.
L’Afrique représente une faible part historique des émissions mondiales, mais elle porte aujourd’hui une immense responsabilité de développement. Le continent doit créer des emplois, transformer localement ses ressources, électrifier ses territoires et améliorer les conditions de vie de centaines de millions de personnes. La véritable question n’est donc pas de choisir entre industrialisation et transition énergétique. La vraie question est de savoir comment construire une industrialisation africaine compatible à la fois avec les réalités climatiques et avec les réalités économiques et sociales du continent.
Cela suppose une approche pragmatique. L’Afrique doit accélérer massivement le développement des énergies renouvelables, renforcer les réseaux électriques, développer les interconnexions régionales, améliorer l’efficacité énergétique et promouvoir les industries vertes. Mais elle doit également conserver une certaine flexibilité stratégique dans l’utilisation de ses ressources disponibles, notamment le gaz, qui peut jouer un rôle de transition dans plusieurs pays. On ne développe pas une industrie avec des slogans. On développe une industrie avec une énergie disponible, compétitive et stable. L’enjeu pour l’Afrique est donc de bâtir un modèle industriel propre, intelligent et adapté à ses réalités, sans tomber ni dans le mimétisme, ni dans une nouvelle forme de dépendance technologique.
Dr. Harouna Kaboré
Président de Witba Invest SA.
Witba Invest SA.
WITBA INVEST SA est un cabinet panafricain spécialisé en ingénierie financière, intelligence économique et stratégique, structuration de projets et accompagnement des investissements structurants en Afrique.
Bio express :
Dr. Harouna Kaboré est un entrepreneur et expert en intelligence économique originaire
du Burkina Faso, actif dans les domaines de l’ingénierie financière, de l’énergie, de l’hydraulique et des équipements.
Fondateur de plusieurs entreprises, notamment dans la région ouest-africaine, il préside aujourd’hui WITBA INVEST SA, un cabinet panafricain spécialisé dans la structuration et l’accompagnement de projets d’investissement à fort impact.
Docteur en Business Administration (DBA), il s’est imposé comme une référence en matière d’intelligence économique et stratégique, de performance industrielle et d’efficacité énergétique. Il défend une approche intégrée du développement, fondée sur la maîtrise de l’information stratégique, l’ingénierie financière innovante et la transformation productive des économies africaines. Son parcours est également marqué par son passage au gouvernement du Burkina Faso, où il a occupé les fonctions de ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat entre 2018 et 2021.
À ce poste, il a conduit plusieurs réformes structurantes en faveur de l’industrialisation, du “consommer local”, de l’amélioration du climat des affaires et du renforcement des chaînes de valeur nationales.
Auteur de nombreuses notes stratégiques et contributions intellectuelles sur les enjeux économiques africains, il a participé à des ouvrages collectifs consacrés à l’intelligence économique et publié en 2023 un ouvrage sur son rôle dans la prospective, soulignant l’importance de l’information dans la
décision stratégique. Il pilote par ailleurs le Baromètre de l’investissement industriel en Afrique, un outil destiné à analyser et orienter les dynamiques d’investissement sur le continent.
Son action s’articule autour de la conception de politiques publiques orientées résultats, de la structuration financière de projets complexes, de l’analyse géoéconomique, du développement de la compétitivité industrielle
et de l’optimisation des chaînes de valeur, À travers ses engagements, Dr. Kaboré porte une vision exigeante du développement africain : celle d’un continent capable de construire ses propres modèles de croissance, de mobiliser ses ressources de manière souveraine et de bâtir une industrialisation durable fondée sur la création de valeur locale.
Email : hkabore@witba-invest.com











