Afrique-Politique publique : le grand test industriel a commencé
Longtemps perçue comme un continent condamné à rester dépendant des matières premières, l’Afrique entre dans une nouvelle phase de son histoire économique. Le rapport 2025 du RED Index, publié par The Business Council for Africa, affirme que l’industrialisation africaine n’est plus une utopie mais une question de méthode, de discipline et d’alignement stratégique. En identifiant les «moteurs», les «accélérateurs» et les «freins» du développement industriel, ce rapport dresse une radiographie sans concession des forces et des faiblesses du continent. Et révèle surtout que quelques pays africains ont déjà commencé à changer la donne.
Dossier réalisé par la rédaction
L’industrialisation n’est plus un luxe pour l’Afrique. Elle est devenue une nécessité stratégique. Dans un contexte mondial marqué par la reconfiguration des chaînes de valeur, les tensions géopolitiques et la transition énergétique, le continent dispose d’une fenêtre d’opportunité rare. Population jeune, urbanisation rapide, ressources naturelles abondantes, montée des besoins mondiaux en minerais critiques, progrès en saut saltatoire : tous les ingrédients semblent réunis pour permettre enfin le décollage industriel africain.
Mais le RED Index rappelle une réalité brutale : aucun pays ne s’industrialise par la seule force des discours politiques. Le développement industriel est un processus méthodique, fondé sur des infrastructures solides, des institutions cohérentes, des financements de long terme et une capacité d’exécution durable.
Le rapport insiste sur un point essentiel : l’Afrique ne manque ni d’ambition ni de potentiel. Ce qui lui fait défaut, c’est l’alignement des politiques publiques, du capital privé et des capacités institutionnelles autour d’une vision industrielle cohérente.
Une nouvelle grille de lecture du développement
Le RED Index propose une approche originale reposant sur trois piliers : les moteurs de l’industrialisation, les accélérateurs et les décélérateurs.
Les moteurs constituent les fondations indispensables à toute transformation économique. Ils incluent l’électricité, les infrastructures de transport, les grandes banques, le numérique, l’éducation scientifique et technologique, les champions nationaux ainsi qu’une culture de croissance de long terme.
Les accélérateurs permettent ensuite d’augmenter la vitesse de transformation. Le rapport identifie notamment les partenariats public-privé, les systèmes de paiement modernes et l’ouverture stratégique aux investissements internationaux.
Enfin, les décélérateurs représentent les principaux freins au développement : corruption, instabilité politique, instabilité sécuritaire et forte pression démographique.
Cette architecture permet de comprendre pourquoi certains pays avancent rapidement alors que d’autres stagnent malgré des ressources importantes.
Le Maroc, modèle africain de cohérence industrielle
Le grand gagnant du RED Index est sans conteste le Morocco. Avec un score maximal de 13 sur 13, le Royaume apparaît comme «le modèle africain le plus cohérent inspiré des économies émergentes.»
Le rapport souligne la capacité du Maroc à aligner simultanément infrastructures, stratégie industrielle, stabilité institutionnelle et ouverture internationale. Le complexe portuaire de Tanger Med est cité comme l’un des meilleurs exemples de plateforme logistique intégrée du continent, permettant au pays de s’insérer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales.
Le rapport met également en avant les investissements massifs du Royaume dans les énergies renouvelables, notamment solaire et éolienne, afin de soutenir sa montée en puissance industrielle. L’essor des secteurs automobile et aéronautique illustre cette capacité à attirer des multinationales tout en développant un tissu industriel local.
Autre facteur déterminant : l’émergence de champions nationaux capables de rayonner à l’international. Le groupe OCP Group est présenté comme un exemple emblématique d’entreprise africaine capable de structurer un écosystème industriel complet.

L’Égypte et l’Afrique du Sud dans le peloton de tête
Derrière le Maroc, l’Egypt arrive avec un score de 12 sur 13. Le rapport salue les investissements massifs réalisés ces dernières années dans l’énergie, les infrastructures logistiques et les corridors industriels autour du Canal de Suez. L’Afrique du Sud conserve également une base industrielle solide grâce à ses infrastructures financières et à ses capacités manufacturières historiques. Mais le pays reste pénalisé par des problèmes de gouvernance, des tensions énergétiques persistantes et une instabilité sociale qui ralentissent sa dynamique. Maurice complète le groupe des pays les plus alignés, grâce à son intégration internationale, sa stabilité institutionnelle et son environnement des affaires.
Le Nigeria, le Kenya et le Rwanda : des géants encore incomplets
Le rapport identifie également une catégorie de «contenders», des pays disposant de certains atouts importants mais dont l’architecture industrielle reste incomplète.
Le Nigeria possède de grandes banques, des systèmes de paiement numériques performants et plusieurs champions industriels régionaux, à commencer par Dangote Group. Mais les problèmes sécuritaires, les insuffisances électriques et les difficultés institutionnelles freinent encore fortement son potentiel. Le Kenya et le Rwanda affichent également des progrès significatifs dans les services numériques et les paiements électroniques, mais restent confrontés à des déficits d’infrastructures industrielles lourdes.
L’électricité, nerf de la guerre industrielle
Le RED Index insiste particulièrement sur l’énergie comme condition absolue de l’industrialisation. Sans électricité fiable et compétitive, aucun écosystème manufacturier durable ne peut émerger.
Le rapport note que de nombreuses entreprises africaines continuent de dépendre de groupes électrogènes privés coûteux, réduisant fortement leur compétitivité. Cette situation constitue l’un des principaux obstacles à l’installation d’industries à forte intensité technologique.
Les pays qui progressent le plus vite sont précisément ceux qui ont investi massivement dans leurs capacités énergétiques avant même la demande industrielle.
Les banques et les champions nationaux au cœur de la transformation
Le document souligne également le rôle central des grandes institutions financières. L’industrialisation exige des financements longs, parfois sur quinze ou vingt ans, afin de soutenir les investissements industriels lourds.
Or, dans de nombreux pays africains, les systèmes bancaires restent trop fragmentés, trop fragiles et orientés vers le court terme.
Le rapport défend aussi l’idée de «champions nationaux», capables de structurer des filières entières, d’investir dans la recherche, de former des compétences locales et de tirer les sous-traitants vers le haut.
Une révolution industrielle encore fragile
Malgré ces avancées, le rapport reste prudent. La majorité des pays africains demeurent classés dans la catégorie des économies «stalled», c’est-à-dire insuffisamment alignées pour enclencher une véritable transformation industrielle.
Le constat est sévère : le continent souffre moins d’un manque d’idées que d’un déficit de continuité, de discipline et d’exécution.
Pour les auteurs du rapport, la prochaine décennie sera décisive. Les pays capables de renforcer simultanément leurs infrastructures, leur capital humain, leurs institutions et leur stabilité politique pourraient devenir les nouvelles plateformes industrielles mondiales.
L’Afrique industrielle n’est donc plus un rêve théorique. Elle commence à prendre forme. Mais seuls les États capables de maintenir le cap sur le long terme réussiront à transformer cette promesse en réalité durable.










![Édito | L’Europe veut-elle tuer son transport aérien ? [Par Jean-Louis Baroux] C'était l'époque où les transporteurs nationaux : Air France, Lufthansa, British Airways, Alitalia, SAS, KLM et j'en passe avaient développé le premier réseau international mondial, loin devant même les États-Unis largement concentrés sur leur espace domestique. Les temps ont bien changé. Les opérateurs traditionnels n'ont pas su gérer l'arrivée des transporteurs « low costs » dans lesquels ils ont vu des ennemis au lieu de les considérer comme de fantastiques développeurs de marché.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/06/Avion--450x253.jpg)
