En revenant à la Maison Blanche, Donald Trump n’a pas seulement relancé le bras de fer avec la Chine. Il a mis à l’épreuve la colonne vertébrale de l’ordre commercial mondial, en instaurant une politique tarifaire tous azimuts, reposant sur un principe aussi simple que brutal : « reciprocate or pay.» Traduction : tout pays ayant un excédent commercial avec les États-Unis est désormais ciblé par des surtaxes allant jusqu’à 54 %. Et tant pis si ce pays est pauvre, sans marge de manœuvre, et ne pèse rien dans les déséquilibres systémiques mondiaux.

Derrière cette croisade tarifaire, il y a une stratégie politique interne. Mais il y a aussi, et surtout, des conséquences géoéconomiques profondes pour les économies les plus vulnérables, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est. Car ce n’est pas la Chine ou l’Union européenne qui plient en premier sous les coups de Trump. Ce sont les États exportateurs faibles, intégrés tardivement et partiellement à la mondialisation, souvent dépendants d’un ou deux marchés… et qui se retrouvent aujourd’hui à la merci d’un tweet ou d’un décret présidentiel.
L’AGOA sacrifiée : quand les promesses américaines n’engagent que ceux qui y croient
Depuis 2000, l’African Growth and OpportunityAct (AGOA) permettait à plusieurs pays d’Afrique subsaharienne d’exporter librement vers les États-Unis des produits manufacturés, textiles ou agricoles. C’était la vitrine généreuse de l’Amérique libérale, celle qui tend la main à ses «partenaires du Sud.» Mais l’AGOA vient d’être sacrifié sans état d’âme. Non pas par une dénonciation explicite, mais par une tactique plus cynique : l’instauration de droits de douane massifs (jusqu’à 50 %) qui vident le régime préférentiel de toute substance.
Le Lesotho en a fait les frais le premier. Ce petit royaume enclavé, qui avait bâti toute son économie autour de l’exportation textile vers les États-Unis, a vu ses usines fermer les unes après les autres. Près de 40 000 emplois supprimés en quelques mois, soit plus de 10 % de la population active, une catastrophe sociale comparable à une sécheresse ou une crise politique. Le ministre de l’Economie l’a dit sans détour : «la guerre tarifaire américaine est, pour nous, plus grave que le Covid.»
Madagascar, Maurice, le Botswana et même la Côte d’Ivoire, pays prometteurs du point de vue macroéconomique, n’ont pas été épargnés. Tous frappés par des surtaxes de 20 à 47 % selon les produits. L’Afrique du Sud, qui exporte des fruits, des métaux et des pièces automobiles, se voit appliquer des taux de plus de 30 %. À ce rythme, la question n’est plus «comment amortir le choc,» mais «comment reconstruire un modèle économique hors du marché américain.»
Effets domino : quand le tarif frappe, la chaîne de valeur s’effondre
Il faut comprendre ici une chose : les économies africaines et émergentes ne sont pas simplement exportatrices de biens. Elles sont, aussi et surtout, les derniers maillons de chaînes de valeur longues, complexes, souvent pilotées depuis l’Asie. Une hausse brutale des droits de douane américains rompt cette chaîne comme un simple fil de soie.
Prenons le cas du Vietnam et du Bangladesh, deux géants du textile et de l’électronique légère. Ils voient leurs marges fondre, leurs commandes se réduire, et leurs industries délocalisées vers des zones moins pénalisées, parfois en Afrique, mais souvent à l’intérieur même des États-Unis, là où Trump espère justement rapatrier l’industrie. Dans le processus, ce sont des centaines de milliers de travailleurs, souvent des femmes, qui basculent dans la précarité. Le dumping tarifaire n’a pas d’effet neutre : il appauvrit brutalement les plus fragiles, sans jamais enrichir durablement les plus forts.
La double peine : perte du marché américain, montée de la concurrence chinoise
Le paradoxe est cruel : en tentant de réduire la dépendance américaine vis-à-vis de la Chine, Trump a ouvert à cette dernière un boulevard sur les marchés africains et asiatiques. Les exportateurs locaux, affaiblis par la fermeture du débouché américain, se retrouvent en concurrence directe avec des industriels chinois, subventionnés et massivement tournés vers l’international.
Exemple : dans le textile africain, les producteurs malgaches ou éthiopiens voient arriver des vêtements chinois à bas prix, désormais réorientés depuis les États-Unis vers l’Afrique de l’Est ou du Sud. Même chose dans le cuir, l’électronique ou les produits transformés. La concurrence chinoise, déjà rude, devient frontale.
Et ce n’est pas tout. Pékin, loin de rester passive, renforce ses positions. Elle signe des accords bilatéraux, finance des infrastructures logistiques (ports, trains, hubs), et capte ainsi les parts de marché abandonnées par les États-Unis. À moyen terme, les pays africains risquent de passer d’une dépendance à Washington à une vassalité économique vis-à-vis de Pékin, sans même l’avoir choisi.
Nigeria, Afrique du Sud, Maroc : les puissances régionales à l’épreuve
Certains pays africains, dotés d’économies plus diversifiées, tentent de faire face. Le Nigeria, pourtant exportateur net de pétrole, a vu ses produits frappés d’une taxe de 14 %. En réponse, Abuja a adopté une posture diplomatique modérée, misant sur une stratégie de montée en gamme dans ses exportations non pétrolières. Mais sans réelle base industrielle, cela reste un vœu pieux.
L’Afrique du Sud, de son côté, mise sur la ZLECAF, la zone de libre-échange continentale africaine, pour rediriger ses exportations vers ses voisins. C’est une option stratégique, mais encore embryonnaire, tant les infrastructures et les normes douanières restent hétérogènes.
Quant au Maroc, dont les exportations agroalimentaires et automobiles ciblent largement l’UE et les États-Unis, il a compris, à temps, la nécessité de diversifier ses débouchés vers l’Afrique, l’Europe du Sud et les pays du Golfe. Rabat mise sur la diplomatie économique, les partenariats triangulaires et la montée en gamme des exportations pour se prémunir des chocs exogènes. Une stratégie prudente, mais encore vulnérable aux soubresauts du protectionnisme mondial.
Ce que cette guerre tarifaire dit du monde à venir
La politique tarifaire de Donald Trump n’est pas un simple épisode de tension commerciale. C’est une inflexion profonde du système international. Elle marque le retour d’une géoéconomie dure, où le commerce est une arme de puissance, et où les économies faibles sont les premières victimes collatérales. Elle démontre aussi que les régimes préférentiels, comme l’AGOA, n’ont pas de valeur stratégique durable s’ils ne sont pas adossés à une vraie vision de partenariat, ce que l’Amérique trumpiste ne propose plus.
Enfin, cette séquence révèle l’urgence pour les pays du Sud de ne plus dépendre d’un seul marché, ni d’un seul modèle de croissance. La diversification, la montée en gamme, et surtout l’intégration régionale deviennent des impératifs stratégiques. Car dans le monde de demain, les gagnants ne seront pas ceux qui plaisent à Washington ou Pékin. Ce seront ceux qui auront su se rendre indispensables, non alignés, et capables de résister seuls à la tempête.
Bio express
Abdellah Ghali
Expert en relations internationales et géopolitique, Abdellah Ghali possède vingt ans d’expérience consacrés à l’analyse stratégique des enjeux majeurs, notamment au Moyen-Orient, en Afrique et en Méditerranée occidentale.
Formé à Sciences Po Paris, diplômé de HEC et certifié par la Harvard Kennedy School, Abdellah Ghali allie expertise en stratégie publique et diplomatie économique. Multilingue, Abdellah Ghali adopte une approche engagée, rigoureuse et parfois provocante pour décrypter les grandes transformations internationales.

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