Le 27 août 2026, le ministre d’État émirati Sheikh Shakhboot bin Nahyan Al Nahyan représentait le président Mohamed bin Zayed à l’ouverture de la Foire internationale de Maputo. Un geste protocolaire, en apparence. Quelques mois plus tôt, le 10 novembre 2025, c’est à Abu Dhabi que le Tchad dévoilait son plan national de développement « Tchad Connexion 2030 », un programme de 30 milliards de dollars présenté devant un parterre d’investisseurs et de partenaires techniques émiratis.
Ces deux événements, séparés de plusieurs milliers de kilomètres, disent la même chose : les Émirats arabes unis s’installent durablement dans des marchés africains que d’autres hésitent encore à investir. Dans un contexte où les FDI vers l’Afrique ont chuté de 38% en 2025 et où les financements traditionnels se raréfient, cette présence soulève une question de fond : à quelles conditions les capitaux du Golfe répondent-ils réellement aux besoins des pays africains les plus vulnérables ?
Le Mozambique et le Tchad, deux visages d’un même pari
Au Mozambique, les Émirats ont investi plus de 3 milliards de dollars depuis 2014, en couvrant un spectre sectoriel large : énergies renouvelables, logistique, ressources naturelles, environnement. AMEA Power, développeur émirati basé à Dubai, y développe une centrale solaire de 125 MW pour 150 millions de dollars. Blue Forest, société émiratie spécialisée dans la restauration des mangroves, y conduit depuis 2022 le plus grand projet de reforestation du genre en Afrique, sur 185 000 hectares. XRG, le bras d’investissement international d’ADNOC, la compagnie pétrolière nationale des EAU, y détient une participation dans l’un des plus grands gisements de gaz naturel au monde. Ce qui rend ce cas intéressant, c’est moins la somme engagée que la diversité des secteurs couverts et la continuité de l’engagement, y compris pendant les années de crise politique qui ont suivi les attaques de Cabo Delgado. Les Émirats n’ont pas attendu la stabilisation pour investir. En février 2026, les deux pays ont entamé des discussions sur un CEPA, accord de partenariat économique global, signal que la relation cherche désormais un cadre institutionnel plus solide.
Au Tchad, la logique est différente. Il ne s’agit pas d’investissements directs dans des projets précis, mais d’un positionnement plus diplomatique : en choisissant Abu Dhabi pour présenter « Tchad Connexion 2030 » à des investisseurs internationaux, N’Djamena fait des EAU l’interlocuteur central de son ambition de développement. Le plan prévoit 30 milliards de dollars d’investissements dans les transports, l’énergie, l’eau et le numérique, avec l’objectif de doubler le PIB et de sortir 2,5 millions de personnes de la pauvreté d’ici 2030. Pour le président Mahamat Idriss Déby Itno, « le Tchad ne propose pas une aventure, mais la participation à la transformation d’un État en quête de décollage. » Les EAU ont déjà accordé plusieurs lignes de financement à l’État tchadien, et la présentation à Abu Dhabi vise à consolider cette relation dans un moment charnière, celui du retour à l’ordre constitutionnel en 2024.
Le Sahel, là où la hiérarchie du risque se clarifie
C’est dans la bande sahélienne que les différences d’approche entre pays du Golfe apparaissent le plus nettement. Les EAU y maintiennent une présence active via des sociétés basées à Dubai comme Phanes Group, développeur solaire actif au Niger, Mali et Guinée, spécialisé dans l’électrification rurale décentralisée, ou AMEA Power, dont le portefeuille inclut la centrale solaire Zina au Burkina Faso et l’installation de Blitta au Togo, première centrale solaire de 50 MW d’Afrique de l’Ouest.
L’Arabie saoudite et le Qatar adoptent des postures plus sélectives. Selon The Africa Report, le Qatar « préfère construire des ponts plutôt que des forteresses », en ciblant des marchés à gouvernance plus stable via ses participations aéroportuaires au Rwanda ou ses investissements en télécommunications en Afrique australe. L’Arabie saoudite, via ACWA Power, reste concentrée sur l’Égypte et l’Afrique du Nord. Pour les pays sahéliens en dehors des circuits de financement occidentaux, la tolérance au risque des EAU représente une opportunité concrète : accéder à des capitaux sans les conditionnalités imposées par les bailleurs multilatéraux, et bénéficier d’un partenaire capable d’absorber une instabilité politique que d’autres utilisent comme prétexte pour se retirer. En retour, les EAU sécurisent des positions dans des secteurs stratégiques à fort potentiel de long terme. C’est un calcul qui peut servir les deux parties, à condition que les termes soient négociés en ce sens.
Un partenariat à ancrer dans le développement local
L’Afrique fait face à un déficit annuel d’infrastructure de 150 milliards de dollars que les canaux traditionnels ne peuvent plus combler seuls. Dans ce contexte, la montée en puissance des capitaux du Golfe, qu’ils viennent des EAU, du Qatar ou de l’Arabie saoudite, offre aux gouvernements africains quelque chose de précieux : des alternatives et donc de la marge de manoeuvre dans leurs négociations. Le fait que le Tchad ait choisi Abu Dhabi pour présenter son plan de développement, ou que le Mozambique négocie un CEPA avec les EAU, illustre une convergence d’intérêts qui va au-delà du simple flux de capitaux.
La question qui se pose désormais est celle des conditions : plus ces partenariats se densifient, plus les gouvernements africains ont intérêt à en négocier les termes avec soin, pour que ces investissements servent leurs propres objectifs de transformation structurelle plutôt que de simplement intégrer leurs économies dans une chaîne de valeur régionale définie depuis le Golfe.





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