Le numérique, gros chantier du nouveau mandat d’Alassane Ouattara
Le 8 décembre, à Abidjan, sous les ors d’une cérémonie solennelle suivie par plusieurs chefs d’État africains, Alassane Ouattara a prêté serment pour un nouveau mandat à la tête de la Côte d’Ivoire. Le discours du président ivoirien s’est d’abord attaché aux fondamentaux : stabilité politique, sécurité, trajectoire économique. Puis, au détour d’un passage consacré aux priorités des cinq prochaines années, une phrase a fait son apparition, sans emphase particulière, presque comme une évidence.
«Nous poursuivrons notre ambition de devenir un hub énergétique tout en investissant dans le numérique pour améliorer la productivité de notre économie,» a déclaré le chef de l’État.

La mention est brève. Elle n’est ni développée ni théorisée. Mais elle intervient dans un contexte où la Côte d’Ivoire a déjà engagé, loin des projecteurs, une série de réformes structurantes visant à intégrer le numérique au cœur de l’action publique et du modèle économique. Des programmes formalisés, soutenus par les bailleurs internationaux, traduisent une volonté de faire du digital un outil de transformation de l’État et un facteur de compétitivité à moyen terme.
Un numérique pensé comme infrastructure, plus comme secteur
Ce glissement est au cœur de la stratégie actuelle. Contrairement aux politiques numériques antérieures, souvent centrées sur la connectivité ou l’innovation technologique, la Côte d’Ivoire opère désormais un changement de paradigme. Le Results Acceleration Program for Inclusive Digitalization in Côte d’Ivoire (RAPID-CI – Phase 1), approuvé par la Banque mondiale et adossé à la Stratégie nationale de transformation numérique 2025-2035 (NDTS 2035), ne considère plus le numérique comme un secteur autonome, mais comme une infrastructure de transformation de l’État. Comme l’explique d’ailleurs Roger Félix Adom, ancien ministre de l’Économie numérique : «le numérique n’est plus un secteur parmi d’autres, mais un levier central de souveraineté, de compétitivité et d’amélioration concrète des conditions de vie des populations.»
Concrètement, le programme met l’accent sur l’interopérabilité des registres publics, l’identité numérique et la dématérialisation à valeur juridique. À ce stade, 232 services administratifs publics sont déjà disponibles en ligne, signe d’une montée en puissance progressive de l’administration numérique. Près de 9 millions de Numéros Nationaux d’Identification ont déjà été émis. Des plateformes de e-justice fonctionnent en phase pilote, tandis que les systèmes hospitaliers numériques centralisent plusieurs millions de dossiers médicaux.
Une architecture discrète, mais structurante, qui s’inscrit dans la logique des Digital Public Infrastructures, déjà mises en œuvre en Inde ou au Rwanda.
Roger Félix Adom insiste sur la portée sociale de cette orientation de l’Etat ivoirien, estimant que «le numérique, lorsqu’il est bien pensé et bien gouverné, n’est pas une abstraction technologique ; il est un outil de justice sociale, de réduction du coût de la vie et d’égalité des chances.»
Il rappelle que cette transformation répond à des réalités : «derrière les débats sur l’innovation et la transformation numérique, il y a des réalités très simples : un jeune diplômé qui cherche un emploi, une mère qui attend un service de santé plus efficace, un agriculteur qui souhaite mieux valoriser sa production, un entrepreneur confronté au coût et à la complexité des démarches administratives.»
Un levier macroéconomique désormais chiffré
Cette transformation institutionnelle s’inscrit dans une dynamique économique. Selon le rapport conjoint Banque mondiale–OMC, Digital Trade for Africa – Côte d’Ivoire, l’économie numérique ivoirienne représente déjà environ 6 % du PIB en 2025, soit 5,5 milliards de dollars avec une projection à près de 10 % du PIB à l’horizon 2050. Le programme RAPID-CI vise même 12 % du PIB d’ici 2035.
Dans le même temps, les fondamentaux techniques se sont renforcés. 40,6 % de la population utilise Internet, principalement via le mobile, et le coût de la data est tombé à environ 2 % du revenu national brut par habitant, un niveau inférieur à la moyenne africaine. Autrement dit, le principal frein n’est plus le prix, mais la capacité à transformer les usages.
«Le numérique est devenu un intrant économique transversal, au même titre que l’électricité ou la logistique,» souligne Roger Félix Adom. «Il conditionne la compétitivité des entreprises, mais aussi la capacité de l’État à produire des services efficaces.»
Commerce numérique, sécurité et souveraineté
Le rapport BM-OMC souligne également que les services livrés numériquement constituent le segment le plus dynamique du commerce extérieur ivoirien. Les importations de services numériques ont presque quadruplé depuis 2016, dépassant 2 milliards de dollars en 2024. Une dynamique qui renforce la productivité, mais accroît aussi la dépendance technologique.
Ces enjeux ne sont pas absents du discours présidentiel. «Les menaces terroristes persistent, se transforment, se numérisent. Le cyberterrorisme, en particulier, nous impose une vigilance de chaque instant,» a averti Alassane Ouattara. En réponse, RAPID-CI met l’accent sur la souveraineté des données, la cybersécurité et la protection des infrastructures critiques.
Roger Félix Adom précise le sens de cette souveraineté : «la souveraineté numérique ne renvoie ni à l’autarcie ni à une fermeture technologique, mais à la capacité d’un État à maîtriser ses choix, à sécuriser ses infrastructures critiques et à développer des compétences locales durables.»
Il souligne également le rôle croissant des technologies avancées : «l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui l’une des nouvelles frontières de la souveraineté numérique et un accélérateur de productivité, à condition de s’appuyer sur des données fiables, des capacités de calcul adaptées, des compétences locales solides et un cadre éthique clairement défini.»
Des fragilités persistantes, surtout humaines
Le diagnostic reste toutefois contrasté. Alors que l’accès à l’électricité avoisine désormais les 90%, la fibre optique, elle, demeure limitée et la 5G marginale. Le principal goulot d’étranglement est humain : seuls 29 % des Ivoiriens disposent de compétences numériques de base, avec de fortes disparités territoriales et de genre.
D’où des objectifs ambitieux : former 1 500 ingénieurs IT par an, contre 500 aujourd’hui, et 25 000 jeunes femmes chaque année aux compétences numériques. Pour Roger Félix Adom, l’enjeu est générationnel : «préparer la jeunesse ne consiste pas seulement à former des techniciens, mais à faire émerger une génération capable de concevoir, d’adapter et de gouverner les technologies, en lien avec les besoins réels de l’économie.»
Dans son discours, Alassane Ouattara a promis «des infrastructures énergétiques, numériques et de transport plus compétitives» ainsi que la poursuite des réformes des finances publiques.
Déjà engagé à hauteur de plus de 300 millions de dollars avec un financement de la Banque mondiale, le chantier numérique ivoirien entre désormais dans une phase d’exécution, où les arbitrages et la capacité de mise en œuvre pèseront autant que les orientations affichées. Comme le résume Roger Félix Adom, «l’enjeu n’est donc pas d’accumuler des projets numériques, mais de les inscrire dans une trajectoire nationale lisible, cohérente et orientée vers l’impact.»





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