À l’heure où les pays africains risquent d’être doublement marginalisés par un État trop effacé depuis plus de trois décennies pour porter le développement des biens publics, sous l’impulsion des institutions de Bretton Woods, et par des chaînes de valeur mondiales qui lui ferment les portes de l’industrie avancée, le continent se trouve à un moment charnière de son histoire économique.

Economiste et Expert en Développement International
Parfois, l’histoire ne se répète pas, mais parvient avec insistance à rimer avec elle-même.
C’est l’un de ces moments : le retour, ou plutôt la résurgence, de la politique industrielle. Longtemps considérée comme une erreur économique notamment par les institutions de Bretton Woods, elle s’affirme aujourd’hui comme l’outil indispensable dans un monde fragmenté, instable et résolument concurrentiel.
Toutefois, si l’on va au-delà de l’effet de « tendance », il demeure une question clé : ´ ’Afrique est-elle prête à exploiter cette inversion doctrinale afin de se doter d’un levier effectif de puissance économique ?
Une inversion qui nous en dit long sur le monde d’aujourd’hui
Pendant plus de trois décennies, une seule réponse claire s’imposait : laisser le marché allouer les ressources et réduire le rôle de l’État. Cette quasi unanimité, formalisée lors du Consensus de Washington en 1993, s’effondre aujourd’hui.
Désormais, les grandes puissances — États-Unis, Europe, Chine, BRICS — mettent en œuvre des politiques industrielles de plus en plus vastes, injectant littéralement des centaines de milliards de dollars dans leurs chaînes de valeur et leurs secteurs stratégiques.
Mais derrière ce changement se cache une vérité : les règles du jeu économique mondial changent lorsque l’équilibre des forces se modifie.
Le Professeur Carlos Lopez, ancien Secrétaire Exécutif de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique(UNECA), affirmait lors des dernières réunions du printemps du FMI et de la Banque mondiale (Spring Meetings), tenues avril dernier, que ce regain d’intérêt pour la politique industrielle était attendu depuis longtemps. Il affirmait que « si l’idée de bien mener une politique industrielle semble soudainement à la mode, il est difficile de ne pas sourire – avec une pointe de lassitude – face à cette redécouverte.»
Et il rajoute : « pendant plus d’une décennie, certains d’entre nous n’ont pas seulement plaidé en faveur de l’industrialisation, mais lutté activement pour la maintenir au cœur du programme de développement de l’Afrique, souvent contre une opinion dominante qui la considérait comme dépassée, inefficace, voire naïve. »
Une Afrique sous une pression démographique sans précédent
Le débat n’est pas idéologique pour l’Afrique ; il est plutôt existentiel. La population du continent passera de 1,5 milliard à 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, avec plus de personnes disponibles pour constituer une proportion supplémentaire de la population en âge de travailler. Le défi est déjà immense aujourd’hui :
- seuls 24 % de ceux qui entrent sur le marché du travail parviennent à obtenir un emploi salarié formel ;
- la majorité du travail demeure informelle, instable et peu productive ;
- la croissance, à environ 4 % en moyenne, est insuffisante pour compenser cette accumulation.
En d’autres termes, l’Afrique connaît une croissance sans véritable transformation structurelle.
Paradoxe africain : croissance sans industrialisation
Les données sont sans équivoque. Aujourd’hui, l’Afrique ne contribue qu’à environ 2 % de la production manufacturière mondiale, contre environ 3 % dans les années 1970. En outre, la part de son secteur manufacturier dans le PIB est restée stable autour des 11–12 % pendant des décennies. Pour sa part, l’emploi industriel demeure peu développé, tant en ampleur qu’en part dans l’emploi total. Malgré une hausse des emplois manufacturiers, passés de 6 millions à 20 millions entre 2000 et 2018, sa contribution à l’économie demeure minime.
Dans le même temps, la transformation structurelle a plutôt pris la direction de l’informel (et en particulier du commerce) que celle d’une industrie productive.
Cette croissance ne va pas générer de « bons » emplois ni permettre une montée en gamme économique, parce qu’elle est portée par des secteurs à faible productivité.
Le piège de l’illusion : copier ne fait pas gagner
À la lumière de cette réalité, il peut sembler facile de faire revenir une politique industrielle.
Mais l’histoire invite à la prudence. Les politiques industrielles sont souvent rejetées dans de nombreux milieux non par principe, mais comme une conséquence de moments manqués : dispersion des ressources, capture politique et absence de discipline de performance.
Cela contraste avec l’Asie, où l’enseignement est éclairant : là où certains pays ont exigé des résultats concrets et puni l’incapacité, d’autres ont soutenu des industries maintenues sous perfusion et assistance vitale continue et contre-productive. On ne peut pas mener une politique industrielle sans exiger des standards élevés.
Trois conditions pour réussir
Il existe trois grandes percées que l’Afrique doit accomplir si elle espère éviter un autre cycle d’illusions :
- sélectivité stratégique : se concentrer uniquement sur quelques secteurs prometteurs (agro-industrie, industries légères, transition énergétique, numérique, etc.) plutôt que de disperser les efforts ;
- discipline de performance : aligner les incitations publiques sur des résultats tangibles. Pas de performance, pas de soutien.
Investissement dans les fondamentaux
Aucune stratégie industrielle n’est viable sans une énergie fiable suffisante, des infrastructures logistiques et des compétences en capital humain.
Ces limites constituent encore aujourd’hui des obstacles majeurs à l’échelle du continent.
La contrainte souvent ignorée : la capacité de financement
La politique industrielle a un coût et ce coût survient à une époque où la marge de manœuvre des pays africains est déjà très réduite.
Aujourd’hui, près de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne sont soit en situation de détresse d’endettement, soit à haut risque. Cela soulève une question essentielle : Comment financer alors une stratégie industrielle ambitieuse sans mettre en péril la stabilité macroéconomique ?
Une revue historique… mais étroite
La politique industrielle, en tant que sujet, n’a que rarement refait surface ; elle est qualifiée de « terrain d’opportunités », dans l’ensemble. Mais cette fenêtre pourrait être de courte durée, notamment dans un contexte concurrentiel : les fonds afflueront vers les écosystèmes les plus crédibles, en restructurant rapidement les chaînes de valeur, et les premiers acteurs non identifiés récolteront l’essentiel des gains.
Par conséquent, l’Afrique n’a plus le luxe de « tester » sans faire de pas de danse.
Ne pas subir l’histoire, mais l’écrire
Depuis lors, certains acteurs africains ont fait avancer une dynamique d’industrialisation en rejetant l’orthodoxie actuelle. Ce sont des idées qui sont revenues aujourd’hui au tout premier plan de l’agenda économique mondial. Mais malheureusement, avoir raison trop tôt ne suffit pas.
De mon côté, je continue de croire que l’Afrique possède un avantage unique de son côté : un profil démographique en croissance, un potentiel industriel inexploité et un moment d’avantage géopolitique.
La question n’est donc plus de savoir si la politique industrielle revient. Mais la question la plus importante de toutes est la suivante : Cette fois-ci, l’Afrique va-t-elle la forcer à devenir un facteur du changement ou simplement un autre mirage ?
Dr. Sidi Mohamed Dhaker, économiste et expert en développement international

![Tribune | Le retour de la politique industrielle : ْْune fenêtre d’opportunité éphémère pour l’Afrique [Par Dr. Sidi Mohamed Dhaker] Parfois, l’histoire ne se répète pas, mais parvient avec insistance à rimer avec elle-même. C’est l’un de ces moments : le retour, ou plutôt la résurgence, de la politique industrielle. Longtemps considérée comme une erreur économique notamment par les institutions de Bretton Woods, elle s’affirme aujourd’hui comme l’outil indispensable dans un monde fragmenté, instable et résolument concurrentiel.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/07/Le-Benin-fait-le-pari-du-textile-pour-industrialiser-son-economie--300x200.jpg)


![Tribune | Le retour de la politique industrielle : ْْune fenêtre d’opportunité éphémère pour l’Afrique [Par Dr. Sidi Mohamed Dhaker] Parfois, l’histoire ne se répète pas, mais parvient avec insistance à rimer avec elle-même. C’est l’un de ces moments : le retour, ou plutôt la résurgence, de la politique industrielle. Longtemps considérée comme une erreur économique notamment par les institutions de Bretton Woods, elle s’affirme aujourd’hui comme l’outil indispensable dans un monde fragmenté, instable et résolument concurrentiel.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/07/Le-Benin-fait-le-pari-du-textile-pour-industrialiser-son-economie-.jpg)






