Cette région bien connue des voyageurs fait figure de monde à part au Sénégal. Luxuriante, berceau de la culture diola, elle a été le théâtre d’une guerre civile durant des décennies. Aujourd’hui un calme relatif y règne à nouveau. Et c’est toute la vie qui, peu à peu, reprend dans les villages.
Source : Geo.fr

Bordée de cocotiers et de jolies villas, l’immense plage de Cap Skirring, à l’extrémité sud-ouest du Sénégal, déroule cinq kilomètres de tapis blanc au bord de l’Atlantique. Ce soir, des centaines de pirogues en bois multicolores sont alignées sur la grève, attendant de prendre la mer quand poindra l’aube. Au retour, barracudas, daurades et langoustes iront garnir les tables des restaurants. Les espèces moins nobles seront salées, puis mises à sécher sur des tables de bois, avant d’alimenter les marchés locaux.
Casamance, région tropicale peuplée et grenier agricole du Sénégal
Avec son petit aéroport international et son Club Med, cet ancien village de pêcheurs, devenu une station balnéaire à succès depuis cinquante ans, est la vitrine touristique de la Casamance, région tropicale séparée géographiquement du reste du pays, coincée entre la Gambie anglophone, au nord, et la Guinée-Bissau, ex-colonie portugaise, au sud. Peuplée d’environ 1,8 million d’habitants, elle est traversée par le majestueux fleuve du même nom, dont le delta dessine un labyrinthe dans la mangrove, avant de déboucher dans l’Atlantique. Surtout, considérée comme le grenier du Sénégal pour l’abondance et la variété de sa production agricole, elle est peuplée d’une mosaïque d’ethnies. Les Diolas y sont majoritaires (52 %), devant les Wolofs et les Peuls. Mais à l’échelle du pays, ces deux groupes ethniques représentent, respectivement, 40 % et 30 % de la population (contre 4 % pour les Diolas).
Le plus long conflit civil armé toujours en cours sur le continent africain
Ce coin de paradis a traversé plutôt paisiblement les dernières décennies. L’arrière-pays, lui, est le théâtre d’une guerre séparatiste depuis 1982 – le plus long conflit armé toujours en cours sur le continent africain. À la fin de cette année-là, la violente répression d’une marche pacifique des indépendantistes dans la « capitale » Ziguinchor mit le feu aux poudres, et des militants du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) basculèrent dans la lutte armée.
Depuis lors, quarante-trois années de combats sporadiques entre l’armée sénégalaise et des centaines de guérilleros embusqués dans les forêts ont causé des ravages terribles : quelque 10 000 morts (dont 870 victimes de mines et d’engins explosifs), 90 000 civils déplacés, des villages et des champs anéantis, des rancoeurs interethniques et des familles déchirées. « La Casamance a toujours été réfractaire aux dominations extérieures, aussi bien à la colonisation qu’au pouvoir central de Dakar, »explique l’anthropologue Abdou Ndao, l’un des meilleurs spécialistes de la région (qui a disparu depuis notre interview). « Chaque village diola se perçoit comme une petite république autonome, poursuit-il.Après l’indépendance, en 1960, l’arrivée en force d’une population venue du nord du pays, suivie d’un accaparement des terres, fut ressentie comme une occupation et une spoliation. »
Des dizaines de milliers d’habitants reviennent dans leurs villages
Ces dernières années, le conflit s’est essoufflé, et un grand pas vers un accord de paix a même été franchi en février 2025. La guerre n’est pas terminée, mais un calme relatif permet à des dizaines de milliers de Casamançais, chassés de leurs foyers pendant des décennies, de revenir enfin.
À 110 kilomètres à l’est des plages de Cap Skirring, au coeur d’une forêt de palmiers, de fromagers et d’acajous, Djibril Badji, 58 ans, colosse flegmatique, crâne rasé, T-shirt noir sans manches et pantacourt gris, désigne de la pointe de sa machette de petits monticules de terre dispersés dans une clairière : « ici, c’était la maison de mon père. Là-bas, celle de mon oncle… Tout a été détruit ou pillé : les poutres, les toits de tôle, les puits… Quand nous sommes revenus, il n’y avait plus rien. » Djibril est le chef de Singhère Diola, village déserté durant trente ans à cause du conflit armé.
Une soixantaine de maisons de brique en construction, formant le nouveau village en devenir, sont dispersées à mi-chemin entre la rive gauche du fleuve Casamance et la frontière de la Guinée-Bissau, toute proche. Comme le nom du lieu l’indique, les 137 habitants sont des Diolas, l’ethnie dominante de la région. Autrefois, un millier de villageois vivaient ici du maraîchage, de la riziculture et des arbres fruitiers. Jusqu’au 9 octobre 1992. « Ce jour-là, les militaires faisaient une opération de ratissage dans la forêt, raconte Baïlo Coly, 64 ans, instituteur en retraite, l’un des sages du village. À 6 heures du matin, ils nous ont rassemblés et accusés de soutenir les rebelles. Un villageois a été tué. Nous avons été obligés de fuir… »
Les habitants de Singhère Diola ont alors trouvé refuge dans les villes environnantes, dont Ziguinchor, la grande agglomération régionale, mais aussi Dakar, la capitale, à 500 kilomètres au nord, ainsi qu’en Guinée-Bissau, en franchissant clandestinement la frontière à pied. Ce n’est qu’au printemps 2021 que les premiers exilés ont pu commencer à revenir s’installer. Dans des conditions précaires et au prix d’un travail de titans. Il a d’abord fallu rouvrir des chemins dans la forêt. « Le village avait disparu sous la végétation », résume Djibril Badji. Puis construire des huttes, en attendant de pouvoir rebâtir des habitations en dur. Grâce à des programmes d’aide gouvernementaux et internationaux, chaque foyer a reçu 40 poutres de palmier rônier, au bois très solide, 120 tôles et 5 kilos de clous. Surtout, les familles se sont partagé cinq maigres hectares de terres cultivables.
Cannabis et bois semi-précieux : des trafics lucratifs
Car les alentours, toujours interdits d’accès, font partie de 150 hectares de terres truffées de mines, éparpillées le long de la frontière sud… Alors, près de leurs modestes maisons couvertes de toits de tôle, les habitants entretiennent leur potager où poussent poivrons, oignons, gombos… En attendant la réhabilitation de l’ancienne rizière abandonnée, à proximité du village, quelques chèvres et poules pondeuses en liberté permettent d’améliorer l’ordinaire. Et chaque vendredi, Djibril Badji et ses compagnons prient pour un avenir meilleur dans la petite mosquée blanche et verte qu’ils ont bâtie de leurs mains.
Comme Singhère Diola, plusieurs centaines de villages de la région sont en phase dite de « réinstallation. » Avec le retour au bercail d’anciens séparatistes. « Plusieurs de mes frères étaient dans l’armée régulière, tandis que moi, j’avais rejoint le maquis, » confie Fatoma Coly, en visite ce jour-là à Kataba, un petit village du nord-ouest de la région, à une douzaine de kilomètres de la frontière gambienne. Commandant de l’une des trois factions militaires du MFDC, Fatoma, 54 ans, est le seul chef rebelle à avoir officiellement déposé les armes, le 13 mai 2023. « Nous avons connu trop de souffrances, sans obtenir notre indépendance, constate-t-il. Maintenant, il faut négocier pour améliorer la vie en Casamance. »
Lui-même commandait 250 combattants affaiblis par les conditions de vie éprouvantes en forêt, le manque de nourriture et de médicaments. Comme tout « porteur d’armes » – le surnom local des rebelles – rentré dans le rang, Fatoma Coly, père de neuf enfants, a bénéficié d’un programme de réinsertion dans la vie civile, avec une formation en maçonnerie et un pécule de 6 100 euros. L’argent n’est plus le nerf de la guerre, mais reste une condition de la paix. Car pour acheter des armes, les rebelles s’étaient lancés dans des trafics lucratifs : cannabis et bois semi-précieux – de rose, de pommier du Cayor et d’acajou – abattu et vendu illégalement en Gambie. Ces trafics, qui rapporteraient encore des dizaines de millions d’euros chaque année, impliquent aussi des militaires et des hommes d’affaires sénégalais. Difficile de persuader tous ces bénéficiaires de renoncer au pactole…
A Ziguinchor, la vie reprend autour du port de commerce et de la gare maritime
Dans la vibrante Ziguinchor, 320 000 habitants, située sur la rive gauche du fleuve Casamance, la vie bat son plein autour du port de commerce et de la gare maritime, le poumon économique de la ville. Des navires vraquiers défilent, chargés de cargaisons de riz, de fruits et de noix de cajou vers Dakar. Quatre fois par semaine, trois ferries assurent en une quinzaine d’heures des rotations entre Ziguinchor et la capitale, embarquant jusqu’à 400 voyageurs. Sur les quais, un bâtiment neuf en forme d’étrave de bateau, peint aux couleurs nationales, attire le regard. Depuis septembre 2024, il abrite le musée mémorial du Joola : le 26 septembre 2002, ce ferry vétuste, transportant plus de trois fois trop de passagers, sombrait au large des côtes gambiennes, provoquant officiellement la mort de 1 863 personnes. La plus grande catastrophe maritime civile de l’histoire, pire que celle du Titanic. Un drame national et un traumatisme toujours à vif en Casamance…
À la tombée du jour, dans les quartiers Escale et Boucotte, où se trouvent la cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue et la grande mosquée, bars et « dibiteries » servant des grillades à manger sur le pouce s’animent au son de mélodies sénégalaises et de tubes d’afrobeat produits au Nigeria. Tout près de là, dans une grande maison à un étage, Ndeye Marie Dhiédiou Thiam se démène à la tête de la Plateforme des femmes pour la paix en Casamance, une fédération d’associations revendiquant 25 000 membres. « À l’origine, les Casamançaises ont largement soutenu la rébellion, explique cette enseignante à la retraite. Mais, rapidement, elles sont devenues des proies, pour les porteurs d’armes et pour les soldats… »
La Casamance reste fortement marquée par le culte animiste
Viols, séquestrations, meurtres : tant d’exactions ont été commises… Mais il faudra encore du temps pour que leur parole se libère, la peur des représailles et de l’exclusion sociale restant omniprésente. « Les Casamançaises veulent aussi assumer leur responsabilité morale dans le conflit, souligne Ndeye Marie Sagna, 68 ans, coordinatrice de l’association Kabonkeetor (« se pardonner mutuellement », en langue diola). Elles ont participé à la “préparation mystique” des combattants, poursuit-elle, en leur donnant les bains rituels, en enterrant des fétiches…
« Au village de Kataba 1, Fatoma Coly, l’ex-chef rebelle, confirme, montrant l’un de ses gris-gris, de fines lanières de cuir qui ceignent sa taille, sous son T-shirt gris : « Un combattant qui a fait une préparation ne peut pas être touché par les balles… »Coeur battant de la culture diola, fief d’une forte minorité catholique (30 % de la population locale) en pays musulman, la Casamance reste fortement marquée par le culte animiste.
Des villages en cours de « réinstallation »
À Baraka Pakao, hameau de 200 âmes isolé dans la forêt, à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau de Ziguinchor, Jacques Pereira fait face à d’autres difficultés. Casquette noire, chemisette jaune et pantalon de survêtement, le chef du village, 65 ans, énumère les obstacles à surmonter pour redonner vie à ce lieu déserté entre 1995 et 2017. Aux alentours, 10 des 24 villages dispersés sur la commune de Boutoupa-Camaracounda sont en cours de réinstallation, à moins de deux kilomètres de la frontière avec la Guinée-Bissau. La carcasse noircie de l’ancien magasin communautaire, où les villageois des environs venaient se fournir en produits manufacturés avant qu’il ne soit pillé et incendié en 1988, témoigne des séquelles laissées par le conflit. Les rizières, abandonnées puis envahies par les eaux salées remontant dans la mangrove, sont devenues impropres à la culture. Alors, les habitants de Baraka Pakao, d’ethnie manjaque et majoritairement chrétiens, se serrent les coudes. « Nous avons ouvert une “maison d’accueil” en 2022 pour héberger la quarantaine d’hommes qui passent la semaine à reconstruire leurs maisons, » commente Jacques Pereira. Le week-end, les femmes et les enfants réfugiés à Ziguinchor, où ces derniers sont scolarisés, viennent donner un coup de main.
Ils participent à la récolte des légumes et au nourrissage de cochons maigrichons qui s’ébrouent dans de petits enclos murés. Après trois ans de travail acharné, 40 habitations de brique aux toits de tôle sont en cours de finition. Mais pour déraciner chaque arbre gênant dans l’ancienne bananeraie envahie par la végétation, les villageois doivent obtenir une autorisation de la direction des Eaux et Forêts. Et avoir le coeur bien accroché : « Les racines servent de refuge aux cobras, alerte Antoine Corea, la quarantaine. Cette année, nous avons tué 20 serpents. La moindre morsure peut être mortelle ! » Une fois terminée cette éprouvante besogne de défrichage, les habitants espèrent relancer la production de bananes, en créant une coopérative.
Mais les « retournés » de Baraka Pakao doivent aussi faire valoir leurs droits sur les terres qui bordent la frontière : des Bissau-Guinéens ont profité de leur longue absence pour s’approprier illégalement des champs et des parcelles de forêt en territoire sénégalais. Les vols de bétail et de récoltes commis par des bandes de rôdeurs frontaliers sont courants. « L’État doit nous protéger et chasser les clandestins, »plaide Jacques Pereira. Les habitants des alentours se sentent encore trop souvent livrés à eux-mêmes. À l’entrée du bourg voisin de Soukouta, sur la piste qui ramène à Ziguinchor, un militaire casqué est retranché dans sa casemate, derrière une mitrailleuse en batterie, comme s’il guettait une menace invisible. Face à lui, la forêt dense de Casamance demeure un monde incertain, en lisière de la guerre et de la paix.
Source : Geo.fr

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