Un quart de siècle après sa création sous l’administration Clinton, en mai 2000, l’AGOA a expiré le 30 septembre 2025 avant d’être réautorisé en février 2026, et ce pour un an seulement — jusqu’au 31 décembre 2026. Pendant ce temps, tarifs punitifs, aide démantelée et appétit pour les minerais critiques redessinent la relation économique entre Washington et le continent.
Du John F. Kennedy Center for the Performing Arts — le nom officiel de ce lieu mythique de Washington, que le conseil d’administration a tenté en vain de rebaptiser aux couleurs de Donald Trump, dans un bras de fer judiciaire et politique toujours en cours — le regard court sur le Potomac. À quelques rues de là, au Département d’État, on répète que l’Afrique est « la prochaine grande opportunité commerciale du monde.» Près de la moitié des vingt économies les plus dynamiques de la planète sont africaines ; d’ici 2050, un humain sur quatre le sera aussi. Les dépenses combinées des ménages et des entreprises du continent devraient alors dépasser 16 000 milliards de dollars US. Des chiffres que les stratèges de l’administration Trump récitent comme une antienne.
À quelques encablures de ces discours, la réalité est moins flatteuse. L’Afrique vue de Washington, en cet été 2026, tient du paradoxe : courtisée pour ses minerais critiques et citée comme un eldorado démographique, elle est frappée sans ménagement dès qu’elle exporte ses textiles ou ses avocats. Voilà où en est la diplomatie économique américaine sur le continent : l’America First appliqué avec constance, parfois avec brutalité.
AGOA, de l’icône au boulet
Pendant un quart de siècle, l’African Growth and Opportunity Act. (AGOA) a tenu lieu de pilier dans la relation économique entre Washington et l’Afrique. Ce régime de préférences commerciales, né en 2000, permet à trente-deux pays d’exporter vers les États-Unis sans droits de douane. Il a fait vivre les textileurs du Lesotho, les agriculteurs kényans et les industriels malgaches. En 2024, plus de 8 milliards de dollars d’exportations africaines empruntaient encore cette voie préférentielle.
Le programme a expiré le 30 septembre 2025, et sa résurrection a tenu du chemin de croix. La Chambre des représentants a voté le 12 janvier 2026 une extension rétroactive de trois ans, par 340 voix contre 54. C’est finalement une version réduite à un an, jusqu’au 31 décembre 2026, que Donald Trump a signée le 3 février 2026. Le 8 août 2026, le Sénat a adopté à son tour, par 90 voix contre 6, une prolongation jusqu’au 31 décembre 2028 — mais dans une version modifiée, renvoyée à la Chambre pour un dernier vote avant promulgation. Le texte n’est donc pas encore loi : en l’état, AGOA reste garanti jusqu’à fin 2026 seulement.
Le cas du Lesotho est devenu un symbole. Ce royaume enclavé s’est hissé, grâce à AGOA, au premier rang africain des exportateurs de vêtements vers les États-Unis, qui absorbent environ 85 % de ses ventes outre-Atlantique. En avril 2025, la Maison-Blanche le menace d’un tarif « réciproque » de 50 %, le plus élevé du monde — ramené à 15 % en août. Trop tard : les commandes annulées avaient déjà mis la filière à genoux. Sur les quelque 40 000 emplois du textile, 12 000 étaient directement menacés selon le ministre du Commerce, et 40 000 personnes touchées avec les effets induits — pour une industrie qui pèse environ 10 % du PIB national. Madagascar a connu un sort comparable, entre menace initiale de 47 % et taux final de 15 %.
Le Kenya, lui, n’a pris que le tarif de base de 10 %. Ses dégâts sont venus d’ailleurs : l’expiration d’AGOA — l’exportateur de vêtements United Aryan y a annoncé la suppression d’un millier d’emplois fin septembre 2025 — et une visite du vice-président JD Vance annulée en novembre 2025, conséquence du boycott américain du sommet du G20 de Johannesburg.
L’Afrique du Sud, elle, a écopé d’un tarif de 30 %, d’une suspension de l’aide américaine et d’une exclusion diplomatique inédite : tenue à l’écart des travaux du G20 sous présidence américaine, elle n’a pas été invitée au sommet prévu en décembre prochain à Miami. Reste que le paysage tarifaire a encore bougé depuis : la Cour suprême a invalidé les tarifs « réciproques » le 20 février 2026, remplacés quatre jours plus tard par une surtaxe provisoire de 10 %, arrivée elle-même à échéance le 24 juillet. À Washington, on négocie désormais au cas par cas.
« Trade, not aid » : la rhétorique et les décombres
L’administration Trump ne s’en cache pas : elle veut tourner la page de l’aide au profit du commerce. « Nous engageons les nations africaines non pas comme des bénéficiaires d’aide, mais comme des partenaires commerciaux capables », martèle le Département d’État. Et de brandir des chiffres : plus de 60 transactions soutenues par les ambassades américaines, pour plus de 25 milliards de dollars. Dès la mi-octobre 2025, les exportations américaines vers l’Afrique subsaharienne avaient dépassé les totaux annuels de 2022, 2023 et 2024.
L’envers du décor est moins vendeur. L’Agence américaine pour le développement international (USAID) a été démantelée en 2025, et les programmes de santé et de développement amputés sans ménagement. Des millions d’Africains risquent de basculer dans l’extrême pauvreté ; les morts évitables — paludisme, tuberculose, VIH/sida — pourraient repartir à la hausse. Seuls prospèrent les accords bilatéraux de santé de la nouvelle stratégie « America First » : huit pays africains signataires à fin 2025, avec une contribution américaine réduite en moyenne de près de moitié par rapport aux financements antérieurs.
Le message est clair : Washington ne veut plus jouer les donateurs bienveillants. La Maison-Blanche préfère le rôle d’investisseur, d’acheteur de minerais et de fournisseur d’armes. L’aide n’est plus qu’un instrument de pression transactionnelle.
La ruée vers les minerais critiques
Car ce qui intéresse vraiment Washington se trouve sous le sol africain : le cobalt de la République démocratique du Congo (RDC), le cuivre de Zambie, les terres rares. L’administration Trump en a fait l’axe central de sa stratégie africaine. Le 4 décembre 2025, les États-Unis et la RDC ont signé un accord de partenariat stratégique sur les minéraux critiques, dans le cadre des Accords de Washington.
Le corridor de Lobito, en Angola, en est le chantier phare : un axe ferroviaire et logistique censé acheminer les minerais de l’intérieur du continent vers les ports atlantiques, puis vers les usines américaines. « Notre objectif est simple : faire circuler les minéraux critiques d’Afrique vers l’ouest, vers les États-Unis », résume un haut responsable du Bureau des Affaires africaines.
Même le rapprochement entre le Rwanda et la RDC, scellé par un accord de paix signé sous égide américaine le 4 décembre 2025, s’inscrit dans cette logique : conclu sans le M23 ni les communautés affectées, l’accord fluidifie surtout l’accès américain aux ressources stratégiques, reproche que lui font de nombreux analystes.
Le vide laissé, et celui qui le comble
Pendant que Washington resserre les vis, Pékin ouvre les bras. En juin 2025, la Chine a annoncé des droits de douane nuls pour les 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques — une mesure entrée en vigueur le 1er mai 2026. Des « voies vertes » dédiées acheminent désormais vers la Chine, sans entrave tarifaire, avocats, café, piments, noix de cajou et graines de sésame.
Certes, le commerce sino-africain reste dominé par les matières premières (pétrole brut, minerai de fer, cuivre, cobalt). Mais le contraste de méthode saute aux yeux : tarifs punitifs et aide démantelée d’un côté, accès libre au marché, ports et voies ferrées de l’autre.
Le Kenya tente, lui, de ménager les deux. Le président William Ruto était à Washington le 4 décembre 2025 pour la signature des Accords de Washington : il y a paraphé avec le Secrétaire d’État Marco Rubio le premier des nouveaux accords bilatéraux de santé, et plaidé pour un accord commercial bilatéral prenant le relais du partenariat stratégique hérité de l’administration Biden, au point mort. Mais Nairobi sait que d’autres options existent : l’Europe, et surtout la Chine.
L’Afrique comme variable d’ajustement ?
Sur la terrasse du Kennedy Center, la nuit tombe sur le Potomac. Dans les bureaux du Département d’État, on continue d’affirmer que « l’America First est tout à fait compatible avec l’Africa First », en vantant une diplomatie commerciale qui respecte la souveraineté et évite « le moralisme public et la signalisation vertueuse. » Treize chefs d’État africains reçus en un an de mandat : un record, insiste-t-on.
Le bilan mérite pourtant d’être nuancé. Treize ambassadeurs américains en poste en Afrique — du Nigeria au Sénégal, de Madagascar à la Côte d’Ivoire — ont été rappelés en décembre 2025, soit près de la moitié des quelque 30 diplomates rappelés dans le monde. L’Afrique du Sud est mise au ban, le Lesotho et Madagascar frappés de plein fouet, l’aide au développement démantelée. Et AGOA, symbole de vingt-cinq ans de préférences commerciales, ne tient plus qu’à une extension d’un an.
Telle est l’Afrique vue de Washington en août 2026 : un continent trop grand pour être ignoré, trop riche pour être abandonné aux Chinois, mais pas encore traité en partenaire égal. Le Fonds monétaire international (FMI) continue de prévoir une croissance africaine supérieure à la moyenne mondiale, et les projections démographiques comme les gisements miniers plaident dans le même sens.
Reste à savoir si Washington finira par voir, derrière les chiffres du commerce, les couturières de Maseru, les agricultrices du Rift ou les ingénieurs de Kolwezi. Le « trade not aid » ne saurait se résumer à des tarifs punitifs et à des accords miniers.
Le sommet du G20 se tiendra les 14 et 15 décembre à Miami, sur le golf de Donald Trump. L’Afrique du Sud n’y est pas invitée. Le continent, lui, sera présent qu’on le veuille ou non, car l’histoire économique du XXIe siècle s’écrira aussi à Lagos, Dakar, Nairobi et Kigali. Même si, de Washington, on a parfois du mal à le voir.
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Pour aller plus loin :
Département d’État américain — « America First in Africa », discours du Bureau des affaires africaines (mars 2026) — base des citations et des chiffres « trade not aid » https://www.state.gov/releases/bureau-of-african-affairs/2026/03/america-first-in-africa
USTR — « Statement from Ambassador Jamieson Greer on the Reauthorization of the African Growth and Opportunity Act » (3 février 2026) — réautorisation d’AGOA jusqu’au 31 décembre 2026, rétroactive au 30 septembre 2025 https://ustr.gov/about/policy-offices/press-office/press-releases/2026/february/statement-ambassador-jamieson-greer-reauthorization-african-growth-and-opportunity-act
Congressional Research Service — « African Growth and Opportunity Act (AGOA) » (14 août 2026) — état législatif à jour : réautorisation en vigueur jusqu’à décembre 2026 https://www.congress.gov/crs-product/R49187
Inside U.S. Trade — « Senate funding bill would extend AGOA through 2028, House next » (10 août 2026) — vote du Sénat 90-6 le 8 août 2026, retour du texte à la Chambre https://insidetrade.com/trade/senate-funding-bill-would-extend-agoa-through-2028-house-next
CSIS — « AGOA’s Uncertain Future: What’s at Stake for U.S.-Africa Trade » (1er octobre 2025) — droits de douane nuls chinois pour 53 pays africains https://www.csis.org/analysis/agoas-uncertain-future-whats-stake-us-africa-trade
CNBC Africa (Reuters) — « Trump modifies tariff rate for Lesotho to 15% » (août 2025) https://www.cnbcafrica.com/2025/trump-modifies-tariff-rate-for-lesotho-to-15-as-small-country-reels-from-tariff-impacts
IATP — « The End of AGOA? A time for a reset and diversification for the African Union » (19 novembre 2025) — impact de l’expiration d’AGOA au Kenya (United Aryan, 1 000 licenciements) https://www.iatp.org/end-of-agoa





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