Alors que des discussions s’ouvrent entre Kinshasa et Washington sur la sécurisation des minerais critiques, Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur de France, alerte sur les racines profondes du chaos qui gangrène l’est de la RDC.
Dans un entretien sans détour, il pointe la complicité des voisins, les dérives des groupes armés, le manque d’éthique des firmes technologiques, l’échec des mécanismes de certification… et la responsabilité des grandes puissances et multinationales dans une guerre silencieuse aux enjeux géopolitiques majeurs. Décryptage.
AFRIMAG : Vous venez de publier un rapport : » Les conflits dans l’est de la République démocratique du Congo : voisins cupides, groupes armés et prédation minière. » Quelles sont les principales conclusions de votre rapport sur les conflits dans l’est de la RDC ?
Pierre Jacquemot : La violence que connaît depuis trente ans l’est de la République démocratique du Congo repose principalement sur ce que j’appelle une «économie politique de la prédation.» Elle repose sur la valorisation frauduleuse de la rente tirée de l’exploitation et de l’exportation de minerais sous le contrôle d’abord de groupes armés, étatiques ou non étatiques, puis sous celui de trafiquants qui les conduisent vers les circuits d’exportation dans les pays voisins puis en Asie et en Europe où ils trouvent un débouché dans des industries stratégiques (défense, aéronautique, numérique).
AFRIMAG : Vous parlez de “voisins cupides” : quels pays ou acteurs régionaux sont principalement impliqués, et comment interviennent-ils dans ces conflits ?
P.J : La grande majorité des minerais de l’est du pays sont évacués en contrebande vers l’Ouganda, le Rwanda et dans une moindre mesure le Burundi, par voie lacustre, par la terre ferme ou par avion. Le lac Kivu et ses petites îles ainsi que les zones montagneuses constituent un terrain propice à̀ la contrebande.
On estime que 90 % de l’or artisanal sort en contrebande de la RD Congo Son exportation frauduleuse est relativement facile ; les négociants peuvent dissimuler le minerai et le transporter en secret. L’or est ensuite fondu et recyclé de nombreuses fois, ce qui rend difficile l’identification du site de son origine. Le métal précieux est ensuite acheminé vers les Émirats arabes unis.
Pour ce qui concerne les autres minerais que l’on trouve dans l’est de la RD Congo, en 2024, le géologue Cédrick Gineste a conduit des recherches dans le cadre de l’action en justice menée par Kinshasa contre Apple accusé d’avoir acheté́ des «minerais de conflit» au Rwanda. Ses conclusions sont les suivantes : «des gisements d’étain, de tantale et de tungstène existent de part et d’autre du Grand Rift, mais la RDC en possède davantage. Il est suspect que le Rwanda, malgré ses réserves limitées, soit devenu un exportateur majeur de tantale.» Il faut dire que le fossé entre les chiffres d’exportation de minerais de ce pays et sa production extraite localement est particulièrement frappant dans le cas du coltan. L’agence Ecofin en donne l’ampleur : 90 % du coltan exporté par le Rwanda vient en réalité du Congo voisin.
AFRIMAG : Quel rôle jouent les groupes armés locaux dans l’exploitation minière illégale, et comment cela alimente-t-il la violence ?
P.J : Après l’apparition des groupes armés ans les années 1990 et leur prolifération par la suite au Congo, une insécurité généralisée s’est installée dans l’Ituri et les Kivu avec des attaques régulières contre les populations et les villages. On compte aujourd’hui plus d’une centaine de groupes armés, de toutes les tailles.
Sur le terrain, ces groupes et aussi les unités de l’armée nationale (les FARDC) et la police, tous fougueux autant qu’avides, tirent profit du commerce des minerais de plusieurs manières : en contrôlant les sites miniers, en forçant les mineurs à travailler pour eux, en volant les minerais extraits, en taxant illégalement leur transport, en contrôlant leur exportation. Pour que ce système de prédation fonctionne, il faut des circuits de commercialisation et une demande extérieure huilant par l’argent toute la filière. Ce trafic de grande envergure est bien documenté dans différents rapports d’ONG et de l’ONU. Le M23, une milice rebelle d’origine tutsi, appuyée par le Rwanda, a conquis depuis le début de cette année les deux capitales régionales, Goma et Bukavu. Rien qu’en occupant militairement en avril 2024 la mine de Rubaya dans le Nord Kivu, le M23 a pris le contrôle par les armes de 20 % de la production mondiale de coltan expédiée ensuite au Rwanda.
AFRIMAG : Peut-on vraiment parler de “prédation minière” ? Quels sont les minerais les plus convoités et comment sont-ils extraits ?
P.J : Les minerais de la région orientale du pays qui sont les plus convoités sont l’or et les trois minerais connus sous l’appellation «minerais 3T» (Tin, Tantalum et Tungsten) : l’étain, le tantale et le tungstène. Le cobalt ou le cuivre du Katanga, autres minerais très convoités, et pas davantage le diamant du Kasaï, autre richesse du pays, ne relèvent pas de la même problématique. Ils sont inscrits dans une histoire et une géographie très différente.
AFRIMAG : Comment la population locale vit-elle cette instabilité prolongée, et quelles en sont les conséquences humanitaires ?
P.J : Le bilan humain est accablant. Fin 2024, il y avait en RD Congo 6,9 millions de personnes déplacées internes, dont 87 % déplacés en raison d’un conflit, le chiffre le plus élevé jamais enregistré. Parmi elles, plus de 5,1 millions vivaient dans les trois provinces orientales. Depuis, les choses ont empiré.
L’Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), une référence en la matière, montre que le nombre d’événements liés aux conflits (batailles, violences contre les civils, émeutes, etc.) en RD Congo n’a pas cessé d’augmenter, singulièrement depuis 2018. Et environ 80 % de ces événements qui atteignent à présent le chiffre de 2000 à 4 000 par an sont concentrés dans les provinces orientales : Haut-Uele, Tshopo, Bas-Uele, et les trois provinces du rapport : Ituri, Nord-Kivu et Sud-Kivu. Ces chiffres donnent le cruel constat de l’échec des tentatives de réduction de l’intensité des violences, notamment par les casques bleus des Nations unies, pourtant présent depuis longtemps. Depuis le début de l’année 2025, un million de personnes se sont nouvellement déplacées en RDC, parfois plusieurs fois, en raison des nouvelles hostilités entre le groupe du M23 et les Forces armées du gouvernement et ses alliés. La moitié était accueillie dans d’autres communautés, les autres dans des camps, des refuges, des abris de fortune, bâchés, posés à la hâte.
AFRIMAG : Le rapport mentionne-t-il des complicités au sein de l’appareil étatique congolais ?
P.J : Les hiérarchies politico-militaires sont partout impliquées dans l’économie de prédation minière, avec des ramifications dans les capitales et au-delà. Les trafiquants mais aussi des membres de l’élite politique et administrative ont empêché ou retardé la mise en œuvre des divers mécanismes qui étaient censés «moraliser» les filières (certification, traçabilité, diligence raisonnable). Un fiasco ! Beaucoup d’acteurs étatiques, de la Police nationale et surtout l’armée nationale, sont actifs sur au moins un tiers des sites miniers de l’échantillon de l’ONG International Peace Information Service (IPIS). Le gouvernement a interdit la présence de l’armée sur les sites miniers et confié leur sécurisation à la Police des Mines. Mais celle-ci est largement défaillante. Nonobstant l’adoption de plusieurs textes réglementaires, les militaires continuent d’interférer dans le secteur. Un rapport des Nations Unies de décembre 2024 le confirme : «des éléments des FARDC et de la Garde républicaine ont participé aux activités d’extraction de l’or. Les ressources financières et les soldats des FARDC ont été détournés de la lutte contre les groupes armés pour protéger des intérêts privés dans le secteur minier.»
AFRIMAG : Quelles responsabilités portent les entreprises internationales qui exploitent ou achètent ces ressources ?
P.J : Global Witness, une ONG spécialisée dans la lutte contre le pillage des ressources naturelles, parle de «laverie iTSCi.» De quoi s’agit-il ? Le plus grand lobby de l’étain au monde, l’International Tin Association (ITA), a créé l’International Tin Supply Chain Initiative (iTSCi). Sa prétention est d’être un système de certification des filières d’approvisionnement qui encourage un changement positif dans la région des Grands Lacs, en fournissant des informations sur les «minerais propres» et en permettant leur accès normal aux marchés internationaux. Mais dans les faits, d’énormes quantités de minerais provenant de mines non validées intègrent la chaîne d’approvisionnement d’iTSCi et sont exportées vers des intermédiaires basés à Hong Kong, à Dubaï̈, en Thaïlande, au Kazakhstan, en Autriche, en Malaise et en Chine et se retrouvent dans des appareils vendus par des marques internationales comme Apple, Intel, Nokia, Motorola ou Tesla. Le mécanisme de certification est corrompu à sa source.
AFRIMAG : Y a-t-il des initiatives efficaces sur le terrain pour réduire les violences et réguler l’exploitation minière ?
P.J : Aucun n’est efficace. En 2024, Responsible Minerals Initiative, une organisation qui fournit aux entreprises des outils et des ressources pour prendre des décisions en matière d’approvisionnement dans les zones touchées par les conflits, et qui compte parmi ses membres plus de 500 entreprises technologiques, a mis en cause les systèmes de traçabilité certifiés. En invoquant l’impossibilité d’effectuer des observations de terrain dans les zones à haut risque. Cette décision entérine l’échec des dispositifs mis en place pour obtenir un minerai «décontaminé» de la violence. La certification et la traçabilité ont été présentées au Congo comme une initiative de paix et de développement alors que leur intérêt principal est seulement de donner bonne conscience aux importateurs et de faire face aux critiques des consommateurs occidentaux
On peut voir dans ces défaillances une parfaite illustration de l’écart entre une norme officielle, venue d’ailleurs, construite sur le paradigme éthique et humanitaire du «minerai des conflits», et la norme informelle qui de fait prévaut localement et qui obéit à une autre logique, celle du contournement/détournement de la norme officielle, par la fraude et l’impunité. Aujourd’hui, malgré l’existence de projets de clean sourcing, la violence se poursuit sans relâche, preuve que les cadres qui régissent les tentatives de moralisation et de régulation des trafics ne sont pas adaptés.
AFRIMAG : Quels leviers diplomatiques ou juridiques peuvent être activés par la communauté internationale pour apaiser la région ?
P.J : Des programmes de sortie de crise s’égrènent en recommandations : faire taire les armes, restaurer l’autorité publique, ramener la justice, retirer aux fauteurs de discordes les moyens de nuire, mettre en place un cadre politique responsable… Les divers accords ne se comptent plus : (Accord de Lusaka, 1999 ; Accord de Sun City, 2002 ; Pacte de Nairobi, 2006 ; Conférence de Goma, 2008 ; Accord-cadre d’Addis-Abeba de 2013 ; Feuille de route de Nairobi, 2022 ; Cadre conjoint de Luanda de 2023…). Sans parler des médiations des organisations régionales et continentales (SADC, EAC, Union africaine) ou les interventions des Nations unies, avec ses agences, ses médiateurs, ses Casques bleus qui avaient tous pour objectif d’empêcher la répétition des conflits qui ont ensanglanté la région. Ils n’y sont pas parvenus.
Sortant du cadre de l’Union africaine, le Qatar puis les Etats-Unis ont en avril 2025 tenté de réunir de nouveau les deux parties autour d’un «accord de paix et de développement.»
Les deux pays s’engageraient à ne plus soutenir de groupes armés non étatiques. Sur la coopération économique et minière, Kinshasa et Kigali souhaiteraient encadrer l’exploitation des ressources naturelles, renforcer la transparence et attirer des investissements mutuellement bénéfiques, notamment américains. L’objectif affiché consiste à transformer l’économie régionale en s’appuyant sur des mécanismes de coopération économique régionale. Ces mesures sont positives. Il demeure le danger des compromis insuffisants, face à un conflit qui est profondément enkysté, marqué par tant de crimes impunis, des millions de victimes et l’une des pires crises humanitaires du monde.
AFRIMAG : Quel message espérez-vous faire passer à travers ce rapport, et quelles sont vos recommandations prioritaires ?
P.J : Il n’est jamais vain d’espérer. Si, après tant d’années de conflits, tant de victimes innocentes, tant de terroirs détruits, les attitudes de défiance restent difficiles à lever, pourquoi ne pas croire que tôt ou tard des mécanismes fédérateurs seront mis en place pour amorcer des coopérations transfrontalières autour de la gestion commune et responsable des ressources minières, agricoles, énergétiques au bénéfice des communautés des Grands Lacs.
Il faudra pour cela briser les réseaux mafieux. La question de la dénonciation de l’impunité est particulièrement ardue. La paix va de pair avec la justice, et celle-ci avec la vérité. Elle ne s’édifiera pas sur la négation des souffrances des victimes. Il faut que la justice se fasse. Que le récit des crimes et les modes de prédation soient dits et entendus comme le réclame le docteur Denis Mukwegue depuis l’hôpital de Panzi. Il sera difficile de se soustraire de l’emprise d’une histoire peuplée d’antagonismes et de haines. La paix ne reviendra pas tant que les questions fondamentales liées à l’accès à la terre, à l’autorité́ coutumière, à la gouvernance minière et aux inégalités sociales et politiques entre les communautés n’auront pas été traitées dans des plates-formes appropriées, des audiences foraines, des commissions Vérité-Réconciliation permettant l’établissement d’une justice décentralisée, comme c’est le cas, ici et là, par exemple à Bukavu, avec les « procès en itinérance » où les magistrats se déplacent vers les lieux où les crimes ont été commis et avec l’appui d’ONG comme Trial International.
Le chemin de la paix sera donc long. D’aucuns prédisent que le temps nécessaire pour rétablir durablement et donc en profondeur la paix sur un territoire en situation critique, il faut un temps équivalent à celui qu’a duré le conflit. Espérons qu’il n’en sera rien dans l’est du Congo, que le temps de l’installation de la paix ne sera pas de trente années.
AFRIMAG : On parle d’un accord imminent entre la RDC et les USA sur les minerais critiques. Quelle analyse en faites-vous ?
P.J : Espérons. Même si les analystes demeurent toujours circonspects, car ils ont appris des échecs précédents que la réconciliation n’a rien à voir avec les arrangements ponctuels et fragiles et les ententes obscures qui ont émaillé l’histoire mouvementée des Grands Lacs. Des groupes ou des milices peuvent n’accepter qu’une paix partielle, cacher leurs armes et se garder la possibilité de reprendre les hostilités s’ils n’obtiennent pas entière satisfaction. Lorsque sont en jeu des rentes importantes arrimées sur les ressources naturelles ou le contrôle d’un territoire, l’avantage du partage du pouvoir peut être insuffisant pour les inciter à rester longtemps dans le processus de pacification.
Bioexpress
Pierre Jacquemot est un diplomate, ancien ambassadeur et universitaire français. Il est actuellement expert à la Fondation Jean-Jaurès et conférencier à Sciences Po-Paris. Président d’honneur du Groupe initiatives, il est membre du comité directeur du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN).
Membre du Comité de rédaction de la revue Afrique contemporaine et de l’Académie des sciences d’outre-mer (France).
Derniers ouvrages : Le Dictionnaire encyclopédique du développement durable (2021) ; Afrique. La démocratie à l’épreuve (2022), Se nourrir, le défi de l’Afrique, (Karthala, 2024).





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