Alors que la transition énergétique reconfigure les équilibres de puissance mondiaux, l’Afrique s’impose comme un terrain stratégique, non seulement pour l’extraction des ressources mais aussi pour les positionnements géopolitiques. Et si la présence ancienne de la Chine ou les engagements verts tardifs de l’Occident ont largement été commentés, un acteur plus discret mais tout aussi déterminant redessine la carte de l’influence sur le continent : les Émirats arabes unis (EAU)
Longtemps associés à leurs terminaux portuaires et à leurs compagnies aériennes, les Émirats s’imposent désormais dans la chaîne de valeur des minerais critiques africains. Une stratégie calculée, qui reflète à la fois un virage visant à réduire la dépendance aux hydrocarbures et une volonté claire de dominer les routes d’approvisionnement en cobalt, cuivre, graphite, lithium et autres minerais essentiels aux véhicules électriques et aux infrastructures d’énergie renouvelable. L’ampleur et la rapidité de cette transformation ne laissent aucun doute : les Émirats sont là pour durer.
Une expansion à l’échelle du continent
Entre 2019 et 2023, les entités émiraties ont annoncé plus de 110 milliards de dollars d’investissements en Afrique, dont 72 milliards consacrés aux énergies renouvelables. Mais c’est le secteur minier, longtemps dominé par des entreprises chinoises, occidentales et sud-africaines, qui connaît aujourd’hui le virage le plus marqué.
Un exemple emblématique : l’accord de 1,9 milliard de dollars signé en juillet 2023 entre le groupe Primera, basé aux Émirats, et la société congolaise publique Sakima. L’accord porte sur le développement de quatre gisements dans les provinces du Sud-Kivu et du Maniema, ainsi que sur un contrat d’exportation de 25 ans pour des minerais artisanaux tels que le tantale, le tungstène, le coltan et l’étain. Dès la première année, une tonne d’or certifié a été exportée dans le cadre de cette coentreprise, Primera Gold.
Parallèlement, International Resources Holding (IRH), filiale du groupe International Holding Company d’Abu Dhabi et l’une des sociétés émiraties les plus valorisées, est devenue la figure de proue du secteur minier. Début 2024, elle a acquis 51 % des parts de Mopani Copper Mines en Zambie pour 1,1 milliard de dollars. L’objectif : relancer la production à 200 000 tonnes métriques par an d’ici trois ans, après une décennie de déclin. Depuis, IRH a proposé d’acquérir 80 % de la mine de cuivre de Lubambe et a entamé des négociations avec Vedanta et le gouvernement zambien pour une participation dans Konkola Copper Mines.
Au-delà du cuivre, IRH a obtenu des concessions de minerai de fer en Angola et s’intéresse aux actifs de nickel au Burundi, à l’or au Mali et en Éthiopie, ainsi qu’à de nouveaux projets au Kenya, en Afrique du Sud et au Zimbabwe. En Afrique du Sud, la société a signé un accord stratégique avec la Public Investment Corporation pour moderniser les infrastructures ferroviaires et relancer des mines peu performantes — une initiative dont les implications dépassent le secteur minier : le réseau logistique saturé du pays freine depuis longtemps son potentiel exportateur.
Quand la géoéconomie croise la géopolitique
L’offensive émiratie intervient dans un contexte mouvant. Les puissances occidentales se désengagent des infrastructures africaines, après des retours décevants et des engagements climatiques non tenus. La Chine reste dominante, mais subit de plus en plus de critiques sur la soutenabilité de la dette et l’emploi local. La Russie et la Turquie avancent de façon opportuniste, misant souvent sur des partenariats sécuritaires ou militaires.
Dans ce paysage, les Émirats proposent aux gouvernements africains des capitaux rapides, peu de lourdeurs administratives et des offres intégrées associant ports, routes et énergie. Les entités étatiques et souveraines d’Abu Dhabi avancent de manière coordonnée. AD Ports gère le port de Luanda, en Angola, dans le cadre d’un plan d’investissement de 250 millions de dollars. DP World gère des terminaux à travers tout le continent. Emirates dessert 20 destinations africaines, facilitant les connexions d’affaires.
Mais à mesure que l’influence des Émirats s’accroît, les critiques se multiplient, souvent moins fondées sur les faits que sur des luttes d’influence. Des accusations portant sur la transparence ou des écarts commerciaux ont émergé, mais de nombreux observateurs y voient les marqueurs de manœuvres géopolitiques visant à freiner l’ascension d’Abu Dhabi. Dans un contexte où les puissances historiques reculent et où de nouveaux acteurs bousculent les normes établies, le soupçon devient vite un instrument de rivalité.
Pour les dirigeants africains et les partenaires locaux, le raisonnement est souvent plus pragmatique : les Émirats livrent rapidement, avec une stratégie claire et une approche intégrée que peu d’acteurs peuvent égaler. En RDC, où l’exploitation artisanale fait vivre des millions de personnes sans pour autant générer de richesses partagées, le partenariat avec Primera est perçu comme un levier de transparence et de meilleure rémunération. En Zambie, l’intervention d’IRH à Mopani a été vue comme un salut après des années de mauvaise gestion et une dette héritée de Glencore.
Partenariats stratégiques ou levier durable ?
Le devenir de cette vague d’engagements émiratis dépendra de sa capacité à s’ancrer dans les priorités locales, à respecter un cadre réglementaire clair, et à porter une ambition partagée.
La prudence optimiste est permise. Les entreprises émiraties ont montré leur capacité d’adaptation, leur volonté d’investir à grande échelle et une approche intégrant les infrastructures aux activités extractives. Les plans d’IRH d’élargir son portefeuille au-delà du cuivre — vers le cobalt, le graphite, le nickel, le manganèse et les minerais dits « 3T » — traduisent une stratégie tournée vers l’avenir et alignée sur la transition énergétique mondiale.
Pour les gouvernements africains, l’enjeu n’est pas de freiner cette dynamique, mais de la canaliser. S’assurer que les coentreprises débouchent sur une valorisation locale, une gouvernance partagée et des standards environnementaux est essentiel pour transformer l’investissement en gains économiques durables. L’intérêt croissant d’autres acteurs du Golfe, comme l’Arabie saoudite, pourrait renforcer le pouvoir de négociation de l’Afrique et multiplier les options.
En définitive, la montée en puissance des Émirats dans le secteur minier illustre un basculement plus large : celui d’une influence fondée non plus sur l’aide ou les alliances politiques, mais sur le capital. Pour l’Afrique, c’est à la fois une opportunité et une responsabilité : faire de ce moment une base de puissance, et non un retour à la dépendance.










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