L’accès au financement, aux intrants et aux débouchés constituent les trois défis majeurs de l’agricultrice africaine. Malgré son poids dans la production agricole, celle-ci fait l’objet de diverses discriminations.
Mais les verrous commencent à sauter, notamment en matière d’accès à la propriété foncière. Par ailleurs, les organismes de financement revisitent enfin leur «logiciel» en sortant du mono-produit, le micro-crédit. La concurrence des tontines les y a en partie contraints. Tant mieux.
Dossier réalisé par Abashi Jeff Shamamba
L’affirmation selon laquelle les femmes produisent 60 à 80 % de l’alimentation mondiale se retrouve-t-elle vérifiée lorsqu’on parle de l’agricultrice africaine ? Les jardins potagers ou les petits lopins de terre dont elles s’occupent jouent un rôle crucial dans la disponibilité alimentaire. Souvent les paysannes cultivent une part importante des céréales de base ou des fruits et légumes consommées par le ménage. Elles en vendent aussi une fraction si elles disposent d’un accès aisé au marché.
Les agricultrices africaines ont entre 30 et 50 % moins d’accès aux intrants et à la traction animale que les hommes. Elles ne représentent que 8 % des propriétaires fonciers et accèdent à seulement 10 % du crédit. Ce sont les experts de la Banque mondiale qui le disent. Or la production agricole pourrait augmenter de 10 à 20 % si l’accès des femmes aux intrants agricoles était égal à celui des hommes.
Pas de biens, pas de crédit
N’ayant pas d’actifs en propre à offrir en garantie, les agricultrices africaines ont beaucoup de difficultés à accéder aux services financiers. Ce qui freine l’utilisation des intrants et des équipements. La levée de cette barrière est un des combats prioritaires des ONG et des partenaires du développement sur le continent. Ceci étant, grâce au mobile banking, l’inclusion financière de l’agricultrice africaine progresse par le canal de la microfinance rurale quand sont levées les réticences des prestataires de services financiers à fournir des services de crédit, d’épargne ou d’assurances aux paysannes en raison outre de leur manque de garanties. En fournissant une gamme de services financiers, y compris des crédits pour les petites et microentreprises, des facilités d’épargne, une assurance, des pensions, des facilités de transfert et de paiement incontestablement attractifs, la microfinance peut contribuer à l’autonomisation d’une catégorie de femmes rurales relativement aisée.
Mais tel qu’il est encore pratiqué aujourd’hui, le micro-crédit inventé par la Grameen Bank au Bangladesh, n’est plus adapté aux réalités de l’agricultrice africaine ; les banques et les organismes financiers gagneraient à faire preuve de plus d’imagination, confie Hassina Moukhariq, Directrice du Développement international de la Fondation OCP. Soyons clair. Il ne s’agit pas ici de jeter le bébé avec l’eau du bain, mais de sortir de la stratégie du mono-produit que pratiquent les établissements de crédit à l’égard des agricultrices. Le micro-crédit a le mérite, à travers le principe de «responsabilité conjointe», d’avoir supprimé la garantie qui empêchait souvent les paysannes d’accéder au crédit. Selon l’affectio societatis qui lie les membres du club, chacun s’engage à venir en aide à tout autre membre ayant des difficultés à rembourser un prêt. Cet arrangement est souvent basé sur les liens sociaux entre les communautés. L’engagement moral auprès des pairs, voire l’honneur personnel, est le principal gage de la solvabilité des membres en amenant les uns et les autres à rembourser leurs prêts dans les délais convenus. La tontine, si populaire en Afrique, est la formule la plus aboutie de cette garantie collective.
Il est essentiel que les agricultrices accèdent aux financements pour qu’elles puissent développer leurs activités et investir dans des chaînes de valeur aux débouchés à plus forte valeur ajoutée et accroître leur indépendance économique. Cet accès est également important pour améliorer la productivité agricole et investir dans des technologies qui renforcent leur résilience face au changement climatique. Les participants à la COP28 à Dubaï devraient s’en souvenir.
Prise de conscience à l’Union africaine
Judith Nabakooba, ministre ougandaise des Terres, du Logement et du Développement urbain
La diversification des débouchés économiques pour les agricultrices contribue à rendre les communautés plus fortes et plus résilientes. Soutenir et diversifier les moyens de subsistance des groupes de femmes, c’est aussi renforcer la résilience des communautés. La ministre ougandaise des Terres, du Logement et du Développement urbain, Judith Nabakooba, l’a rappelé à ses pairs lors de la cinquième Conférence sur la politique foncière en Afrique tenue du 21 au 24 novembre derniers au siège de l’Union africaine : «La relation existe entre la terre, le commerce et le bien-être de la population. Une gouvernance et une gestion foncière efficaces sont la pierre angulaire d’une justice sociale durable». Mais en parallèle, il faut continuer à bousculer les mentalités. Presque partout sur le continent, les paysannes ont tendance à investir les marchés locaux et à s’engager dans le commerce de détail. Mais ce sont les hommes qui prennent les décisions concernant les productions intégrées au marché. Une enquête de la Banque africaine de développement (BAD) révèle qu’au Kenya, les femmes sous contrat dans l’horticulture d’exportation représentent moins de 10 % des paysans. Même lorsque l’essentiel du travail est effectué par l’épouse, c’est le mari qui signe le contrat. Le patriarcat a la peau dure.