Au-delà des progrès spectaculaires de la médecine depuis la fin du 19e siècle, certaines innovations, d’ordre technique ou organisationnelle en matière de santé peuvent aussi sauver des vies. C’est le cas en particulier en Afrique, où les populations ne bénéficient pas toujours des dernières avancées médicales. Tour d’horizon non-exhaustif de solutions qui transforment déjà notre rapport à la santé.
JokkoSanté favorise l’accès aux médicaments

L’accès sécurisé aux médicaments est un vrai problème en Afrique. Par exemple, au Sénégal, selon la Banque mondiale, 52 % à 73 % des dépenses de santé sont allouées aux médicaments. Or, 80 % de la population active ne dispose pas de couverture médicale… Et pour ceux qui en ont une, les médicaments ne sont souvent pas pris en charge. Plus de 50 % des dépenses de médicaments sont ainsi directement financées par les ménages. À ces chiffres s’ajoute celui du nombre ahurissant de faux médicaments en circulation en Afrique subsaharienne – ils représenteraient la moitié de l’ensemble des médicaments et seraient responsables de plus de 100.000 morts par an selon l’OMS. La consommation des médicaments n’est ni contrôlée, ni optimisée, et certains s’accumulent dans les boîtes à pharmacie familiales jusqu’à péremption, tandis que de nombreuses personnes restent dans le besoin.
C’est sur la base de ces constats qu’a été lancé le projet JokkoSanté avec l’engagement de la Commune de Passy au Sénégal, du Réseau RSE Sénégal et de partenaires privés comme Sonatel, filiale d’Orange. Ingénieur télécom dans cette entreprise, Adama Kane a créé un système communautaire de dépôt, stockage, partage et financement croisé des médicaments, adossé à une application web/mobile. «Comme les personnes pauvres chercheront toujours les médicaments les moins chers, ils récupèrent des comprimés périmés ou contrefaits, mettant leur vie et celles de leurs proches en danger. JokkoSanté permet de lutter contre ces risques», souligne Adama Kane.
Le principe est simple : toute personne qui dispose dans ses armoires de restes de médicaments encore consommables peut les déposer dans des centres de santé publics qui vont les trier et les mettre à disposition des plus démunis. Cette personne est alors créditée, via l’application, d’un certain nombre de points, qui pourront ensuite être utilisés pour acheter d’autres produits pharmaceutiques. A la demande de l’Ordre des pharmaciens sénégalais, cette activité, fondée sur l’économie circulaire, est aujourd’hui suspendue, dans l’attente du développement d’une solution basée sur la blockchain, permettant d’assurer parfaitement la qualité et la traçabilité des produits.
JokkoSanté met aujourd’hui l’accent sur le financement croisé des médicaments pour les populations démunies : sur la plateforme, les entreprises, les ONG et les associations peuvent financer le don de médicaments à certaines populations de leur choix, afin d’améliorer leur impact social. La visibilité de ces actions est garantie par l’envoi d’un SMS aux personnes bénéficiaires précisant le nom du donateur. Récompensé par de nombreux prix, JokkoSanté regroupe aujourd’hui un réseau de 27 structures de santé, dont des pharmacies et des hôpitaux, et a atteint près de 500.000 Sénégalais.
Bioguard, une solution qui protège les billets de banque
L’Afrique paie aussi un lourd tribut aux maladies contagieuses, transmises par contact ou par voie aérienne, et causées par des virus ou des bactéries : tuberculose, infections respiratoires, maladies diarrhéiques… Même si, contrairement à des allégations infondées lancées durant la pandémie de Covid-19, les billets de banque ne véhiculent pas plus les agents pathogènes que toute autre surface, ils peuvent, comme beaucoup d’objets manipulés au quotidien, être porteurs de virus, de bactéries ou de champignons microscopiques.
Dans ce domaine, une innovation technologique permet d’apporter une sécurité optimale. Oberthur Fiduciaire, l’un des principaux imprimeurs mondiaux de billets de banque, a en effet mis au point une solution qui offre une protection spécifique contre la présence de micro-organismes. Une solution née en réponse à l’épidémie de grippe aviaire (H1N1) en 2010. «Nous avons alors développé avec succès une solution capable de protéger très efficacement les billets de banque contre les virus, les bactéries et les champignons microscopiques. Une garantie de sécurité sanitaire qui s’est aussi révélée extrêmement efficace contre le virus du Covid-19», explique Etienne Couëlle, Directeur général de l’entreprise française. «Cette efficacité, prouvée par des laboratoires indépendants, n’est pas le fruit du hasard, mais d’une volonté constante d’améliorer une solution créée par nos équipes. Plus de dix milliards de billets dans le monde sont recouverts de la solution Bioguard, qui s’est révélée totalement inoffensive pour l’homme et l’environnement.»
Utile pour répondre au principe de précaution et restaurer la confiance mise à mal par la pandémie, cette technologie innovante a été adoptée par plusieurs banques centrales. Entre 2020 et début 2022, 11 pays ont fait confiance à Bioguard pour 19 coupures, représentant 1 milliard de billets. Cette solution peut être appliquée sous forme de vernis pour protéger les billets déjà existants ou être directement intégrée dans la fabrication du papier.
Développée par le centre de R&D d’Oberthur Fiduciaire, en collaboration avec le laboratoire américain Biological Consulting Services, spécialisé dans l’analyse des agents pathogènes, la dernière formulation de Bioguard a montré lors des tests une très forte efficacité : le nombre de virus présents sur les billets est divisé par 500 à 1 000 après quelques heures. Cette solution réduit donc de façon très importante les risques de contamination, et ce de manière durable – tant que la solution est présente sur le billet, celui-ci est protégé.
Face à l’accélération et à l’imprévisibilité de l’émergence de nouvelles pandémies, «il faut se préparer au mieux», estime Etienne Couëlle. La solution Bioguard est donc plus que jamais utile pour sécuriser mieux encore la manipulation d’argent liquide, qui reste un rouage essentiel de l’économie, notamment en Afrique.
Kea Medicals, un carnet de santé numérique pour améliorer la qualité des soins
Un accès rapide aux informations sur les patients peut aussi parfois sauver des vies. Au Bénin, par exemple, la majorité de la population n’a pas de dossier médical, ni de pièce d’identification médicale disponible en cas d’urgence. Une situation qui retarde la prise en charge des patients et entraîne quantité d’aggravations et de décès évitables.
«Un soir, j’étais de garde à l’hôpital, j’ai reçu Charlotte, une jeune femme de 27 ans. Elle venait de donner naissance à des jumeaux dans un hôpital de banlieue. Malheureusement, l’accouchement avait déclenché une hémorragie, raconte le Dr. Arielle Ahouansou. La jeune femme qui avait besoin d’une transfusion sanguine est décédée après dix minutes d’attente parce qu’on ne retrouvait pas l’information sur son groupe sanguin.» Un épisode traumatisant qui a marqué la jeune médecin béninoise et l’a incitée à trouver une solution à ce problème.
Arielle Ahouansou a ainsi créé Kea Medicals, un système d’identité médicale universelle qui permet d’interconnecter les établissements sanitaires et de faciliter la communication des données des patients. Les utilisateurs peuvent s’enregistrer via leur téléphone portable, en fournissant des données clés comme leur groupe sanguin, leurs allergies, les maladies chroniques dont ils souffrent, les personnes à contacter en cas de crise, etc. Ces informations sont ensuite inscrites dans un QR code apposé sur un bracelet ou sur un patch, qui peut être scanné en cas d’urgence, afin d’accéder rapidement au profil médical du propriétaire. Grâce à cette solution, Kea Medicals permet une prise en charge rapide et efficace des patients, améliorant ainsi la qualité et le coût des soins fournis.
Après un démarrage en fanfare au Bénin, cette entreprise a étendu ses activités en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Sénégal et en Tunisie. Elle envisage même d’exporter sa solution hors d’Afrique. Kea Medicals prévoit également d’utiliser la blockchain pour renforcer la transparence et la traçabilité, ainsi que l’intelligence artificielle pour aider les hôpitaux et les cabinets médicaux à numériser les dossiers médicaux. Récompensée par de nombreux prix, la fondatrice de cette start-up béninoise à succès a même pu échanger avec Emmanuel Macron sur la santé numérique en Afrique, lors de la visite du Président français au Bénin, en juillet 2022. Fin 2022, Kea Medicals comptait dans son portefeuille plus de 1.700 comptes professionnels de santé (médecins, pharmaciens, infirmiers, sages femmes, etc.) et plus de 70.000 utilisateurs actifs. Un exemple qui montre bien, comme les précédents, que certaines innovations d’ordre organisationnel, technologique ou biochimique peuvent réellement contribuer à améliorer la sécurité sanitaire pour tous.




![Protection de la santé : Ces innovations qui rendent le monde plus sûr [Par Thomas Cordier] Au-delà des progrès spectaculaires de la médecine depuis la fin du 19e siècle, certaines innovations, d’ordre technique ou organisationnelle en matière de santé peuvent aussi sauver des vies. C’est le cas en particulier en Afrique, où les populations ne bénéficient pas toujours des dernières avancées médicales.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2023/12/Hp.jpg)






