La guerre en Ukraine et la crise énergétique qui en découle ont réveillé deux projets phares de gazoducs ouest-africains : le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP) reliant le Nigéria à l’Algérie, et le Nigeria Morocco Gas Pipeline (NMGP) entre le Nigéria et le Maroc. Ces infrastructures se livrent une compétition qui dépasse l’énergie, incarnant des enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques dans un contexte régional instable et mondial incertain

Le TSGP, présenté dès 2009, devait relier la riche région gazière de Warri (Nigéria) à l’Algérie via le Niger. Malgré un coût estimé à plus de 10 milliards de dollars, ce projet patine, et pour cause : l’instabilité chronique au Niger, les troubles dans le nord du Nigéria, et surtout la récente rupture des relations diplomatiques entre Alger et Niamey mettent le projet en quasi-veille. Ce dernier facteur est particulièrement révélateur : comment construire un pipeline stratégique quand les pays traversés sont en froid ? Cette situation a plongé le projet dans une profonde incertitude, d’autant que le Nigéria lui-même peine à honorer ses engagements sur un autre pipeline existant entre le Ghana et le Nigéria, avec une capacité limitée à 1 milliard de mètres cubes par an et soumis aux aléas des rivalités régionales.
À l’inverse, le gazoduc marocain, lancé en 2016 et s’étirant sur près de 5600 km majoritairement offshore, offre une alternative séduisante. Porté par une diplomatie marocaine active et appuyé par un solide montage financier principalement privé, il s’inscrit dans une vision intégratrice, fédérant 15 pays ouest-africains autour d’un projet qui dépasse la simple fourniture d’énergie.
Gazoduc Nigeria-Maroc : une aubaine pour les nouveaux pays gaziers de la région

Un avantage stratégique du NMGP est qu’il permet à des pays comme le Sénégal ou la Mauritanie, qui ont récemment découvert d’importantes réserves de gaz, d’exporter leurs ressources sans devoir investir massivement dans des infrastructures portuaires gazières lourdes, dans la location coûteuse et limitée de méthaniers, ou dans des terminaux de stockage complexes et onéreux. Ce partage d’infrastructures mutualisées est une forme de levier économique non négligeable.
Côté technique, le choix d’un tracé offshore présente des avantages évidents : il réduit la vulnérabilité aux sabotages et pressions politiques qu’exercent parfois les gouvernements locaux sur les infrastructures terrestres, et sécurise ainsi les flux gaziers. Cependant, cette configuration a un coût environnemental significatif. La construction d’un gazoduc offshore long de plusieurs milliers de kilomètres menace les écosystèmes marins, avec des risques d’appauvrissement de la biodiversité et des ressources halieutiques, directement liées aux moyens de subsistance des populations locales. Ces impacts doivent impérativement être pris en compte et gérés pour assurer la durabilité du projet.
Mais toute cette ambition bute sur un obstacle majeur : le Nigéria. Ce pays, pivot de ces deux projets, ne parvient pas à s’engager pleinement. Sa capacité actuelle maximale de production tourne autour de 30 milliards de mètres cubes, dont une part non négligeable s’évapore dans des vols ou alimente un marché parallèle non réglementé. Comment pourrait-il réserver la totalité de cette production pour le seul gazoduc marocain sans investissements colossaux dans l’exploration, la production et les infrastructures d’acheminement, et surtout sans découvrir de nouveaux gisements capables de compenser ces volumes ?
De plus, la préférence récente du Nigéria pour le Gaz naturel liquéfié (GNL), plus flexible et moins exigeant en termes d’infrastructures fixes, rend encore plus incertain le choix final entre les deux gazoducs.
Sur le plan européen, si la crise ukrainienne a mis en lumière la dépendance critique à la Russie, l’Union européenne a réagi en développant massivement ses capacités de GNL et en misant sur la transition énergétique. Dans ce cadre, les gazoducs africains, malgré leur potentiel, peinent à s’imposer comme une solution prioritaire, compte tenu de leur coût, de leurs délais de réalisation très longs (notamment pour le NMGP prévu vers 2047) et des risques géopolitiques.
Cette vulnérabilité européenne est aggravée par les tensions au Moyen-Orient : le conflit Iran-Israël exacerbé, la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz et les attaques houthis sur Babel-Mandeb perturbent déjà les flux énergétiques mondiaux. Ces facteurs rendent les approvisionnements en provenance du Qatar, d’Israël (champs Leviathan) ou d’autres zones instables plus risqués, coûteux et incertains, même via le GNL.
Au final, le gazoduc algérien, soumis à des blocages politiques et sécuritaires majeurs, semble aujourd’hui en état de quasi-mort clinique. Le projet marocain, ambitieux et fédérateur, fait figure d’alternative viable, mais à quel prix et dans quel délai ?
Quant au Nigéria, on est en droit de s’interroger sur la fiabilité du fournisseur le plus attendu de ces projets. Sans investissements massifs et réels dans l’exploration et la production, et en l’absence de garanties sur la sécurisation des volumes promis, l’avenir reste très incertain
Au-delà du gaz : l’enjeu de la coopération durable et de l’hydrogène vert
Le véritable enjeu dépasse largement la simple question du gaz naturel. Il s’agit avant tout de la capacité de l’Afrique de l’Ouest à bâtir une coopération énergétique durable, résiliente face aux aléas géopolitiques, et pleinement alignée avec les impératifs environnementaux du XXIe siècle.
À cet égard, l’hydrogène vert apparaît comme la parfaite alternative, voire la prochaine révolution énergétique pour la région. Grâce à ses ressources naturelles exceptionnelles — soleil, vents, terres disponibles — le Maroc a pris une longueur d’avance en se positionnant dès aujourd’hui comme un futur exportateur net d’hydrogène vert.
Le projet marocain de gazoduc, tel qu’imaginé aujourd’hui, offre une plateforme idéale pour évoluer vers ce nouvel usage. En intégrant dès sa conception la capacité à transporter de l’hydrogène vert, ce gazoduc pourrait irriguer l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, y compris le géant nigérian, qui a tout intérêt à s’aligner sur cette trajectoire pour assurer sa souveraineté énergétique à long terme.
Cette transition vers l’hydrogène vert permettrait de répondre simultanément à plusieurs défis :
• La décarbonation des économies : en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre par rapport aux énergies fossiles traditionnelles ;
• La sécurité énergétique : en diversifiant les sources d’énergie et en diminuant la dépendance aux importations fossiles parfois instables ;
• Le développement économique régional : en favorisant la création d’emplois verts, la valorisation des ressources locales et l’intégration régionale ;
Ainsi, plus qu’une infrastructure de transport de gaz, ce gazoduc marocain peut devenir un véritable vecteur d’intégration énergétique, environnementale et économique, inscrivant l’Afrique de l’Ouest dans la modernité énergétique mondiale.
L’enjeu est considérable : il s’agit de transformer un continent souvent perçu comme périphérique en un acteur clé de la transition énergétique globale. Cette ambition nécessitera un engagement politique fort, une coopération exemplaire entre pays, des investissements ciblés et une vision partagée entre acteurs publics et privés.
Le pari de l’hydrogène vert, porté par le Maroc et ses partenaires ouest-africains, pourrait ainsi redéfinir les équilibres énergétiques régionaux et internationaux, tout en répondant aux défis climatiques qui nous concernent tous.
Bio express
Abdellah Ghali
Expert en relations internationales et géopolitique, Abdellah Ghali possède vingt ans d’expérience consacrés à l’analyse stratégique des enjeux majeurs, notamment au Moyen-Orient, en Afrique et en Méditerranée occidentale.
Formé à Sciences Po Paris, diplômé de HEC et certifié par la Harvard Kennedy School, Abdellah Ghali allie expertise en stratégie publique et diplomatie économique. Multilingue, Abdellah Ghali adopte une approche engagée, rigoureuse et parfois provocante pour décrypter les grandes transformations internationales.




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