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Accueil - Tech - Tribune | Bataille mondiale des imaginaires : «pour une souveraineté créative numérique africaine » [Par Mohamed Zoghlami]

Tribune | Bataille mondiale des imaginaires : «pour une souveraineté créative numérique africaine » [Par Mohamed Zoghlami]

La rédactionPar La rédaction5 juin 2026 Tech
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Construire des écosystèmes pour les industries créatives & culturelles numériques viables (animation, jeux vidéo, mise en récit numérique). Il existe une scène que des millions d’enfants africains ont vécue sans jamais la nommer, allumer une console, une tablette ou un téléphone, et ne jamais se reconnaître dans aucun personnage à l’écran. Pas leur visage, pas leur langue, pas leurs mythes. Les héros viennent d’ailleurs, d’Amérique, du Japon, d’Europe, et les enfants apprennent, imperceptiblement, que les grandes histoires se racontent à d’autres latitudes.
Aurion : les Kori-Odan, jeu indépendant développé par le studio camerounais Kiro’o Games,

À l’initiative de Benoist Di Bento, Mohamed Zoghlami partage sa réflexion sur les industries créatives et culturelles numériques africaines. L’Afrique possède l’un des patrimoines narratifs les plus riches au monde, mais ses industries créatives numériques restent encore dépendantes d’infrastructures, de plateformes et de modèles économiques étrangers. Jeux vidéo, animation, intelligence artificielle et storytelling immersif deviennent désormais des enjeux de souveraineté culturelle, technologique et économique.


Mohamed Zoghlami
Consultant dans les Industries créatives et culturelles numériques africaines.
©️ Institut Français

 Pour une souveraineté créative numérique

Construire des écosystèmes pour les industries créatives & culturelles numériques viables (animation, jeux vidéo, mise en récit numérique).

Il existe une scène que des millions d’enfants africains ont vécue sans jamais la nommer, allumer une console, une tablette ou un téléphone, et ne jamais se reconnaître dans aucun personnage à l’écran. Pas leur visage, pas leur langue, pas leurs mythes. Les héros viennent d’ailleurs, d’Amérique, du Japon, d’Europe, et les enfants apprennent, imperceptiblement, que les grandes histoires se racontent à d’autres latitudes. Cette absence n’est pas anodine. Elle est politique, économique, et au sens le plus profond du terme, une question de souveraineté.

Car les industries culturelles et créatives (ICC) numériques – animation, jeux vidéo, storytelling immersif, bande dessinée – ne sont pas de simples divertissements. Elles fabriquent de l’identité, de l’estime de soi collective, des représentations du possible. Dans un monde saturé d’images et de récits, la capacité d’un continent à produire ses propres univers conditionne sa place dans l’économie mondiale, mais aussi dans l’imaginaire global.

L’Afrique face à la bataille mondiale des imaginaires

L’Afrique constitue l’un des plus grands réservoirs narratifs de l’humanité – mythologies, cosmogonies, traditions orales, épopées – mais reste encore marginale dans les chaînes de valeur mondiale de la production culturelle numérique. Les industries du jeu vidéo et de l’animation reposent largement sur des infrastructures, des plateformes et des capitaux situés hors du continent. Dans ce système, l’Afrique apparaît davantage comme un marché émergent de consommateurs que comme un centre de production et de propriété intellectuelle.

Pourtant, la démographie africaine, la diffusion massive du smartphone et l’émergence d’une génération créative formée aux outils numériques ouvrent une fenêtre historique. Le continent compte 1,4 milliard d’habitants, dont 60 % ont moins de 25 ans. Le marché du jeu vidéo africain a dépassé 2,3 milliards de dollars en 2025, avec 349 millions de joueurs actifs, dont 92 % jouent exclusivement sur mobile. L’animation est projetée vers un marché de 26 milliards de dollars d’ici 2034.

Mais une industrie ne naît pas de la démographie seule. Elle naît d’un écosystème – une architecture systémique articulant formations, infrastructures, financements, cadres juridiques et réseaux de distribution. Sans cette architecture, le talent individuel reste isolé, précaire et exportable. Avec elle, il devient industrie.

 Contraintes et forces : l’innovation frugale comme identité

Nul ne peut parler sérieusement des ICC africaines sans affronter les contraintes structurelles. L’accès à l’électricité reste instable dans de nombreux pays. Le coût des données mobiles représente en moyenne 8,5 % du revenu mensuel d’un utilisateur. Les logiciels de production (Autodesk, UnrealEngine, Adobe) affichent des coûts de licence qui dépassent le salaire annuel d’un jeune développeur à Douala ou Cotonou. Seuls 11 % des diplômés africains répondent aux standards techniques de l’industrie mondiale.

Et pourtant, ces contraintes recèlent une vertu cachée, l’économie de la frugalité. Olivier Madiba, fondateur de Kiro’o Games au Cameroun et créateur du RPG Aurion : Legacy of the Kori-Odan, en a fait une philosophie de studio, le « Kaizen Game Dev », méthode d’amélioration continue adaptée aux ressources limitées. Le résultat, un jeu d’ambition narrative spectaculaire, ancré dans la cosmologie africaine, financé à 30 % par des contributeurs africains via le crowdfunding, une première historique sur le continent. Cette innovation frugale n’est pas une concession à la pauvreté, c’est une compétence qui sera demain un avantage concurrentiel dans un monde où l’optimisation des ressources computationnelles devient une préoccupation globale.

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Les enjeux : souveraineté, emploi, soft power et technologie

Les ICC africaines suscitent l’attention des gouvernements, des fonds d’investissement et des grandes plateformes mondiales parce que leurs enjeux dépassent largement l’économique.

Souveraineté narrative. L’Afrique a longtemps été racontée par d’autres, exotisée, victimisée. Les ICC sont l’instrument d’une décolonisation de l’imaginaire, ce que le philosophe Achille Mbembe appelle l’invention ontologique, la capacité à définir ses propres modes d’être au monde.

Enjeu économique et générationnel. Face à un taux de chômage des jeunes dépassant 60 % dans certains pays, les ICC offrent des opportunités de revenus élevés. Afreximbank estime que le secteur pourrait générer 20 millions d’emplois sur le continent.

Puissance d’attraction (Soft power). La Corée du Sud a démontré qu’une industrie culturelle bien structurée pouvait transformer l’image internationale d’un pays et générer des retombées économiques massives. L’Afrique dispose d’un capital symbolique extraordinaire, des mythologies millénaires, une diversité de 2 000 langues, une tradition de l’oralité, qui, mis en récits numériques, peut exercer une influence culturelle mondiale.

Maîtrise technologique. Animation, jeux vidéo et réalité étendue sont des laboratoires d’intelligence artificielle, de modélisation 3D et d’interaction homme-machine. Ne pas y participer, c’est accepter une dépendance numérique qui reproduira les asymétries déjà installées par la mondialisation économique.

Une percée réelle, des succès à amplifier

C’est dans l’animation que la percée africaine est la plus spectaculaire. Triggerfish Animation Studios (Cape Town) est devenu le partenaire de Disney+ pour Kizazi Moto : Generation Fire et de Netflix pour Supa Team 4. Kugali Media a signé avec Disney pour Iwájú, série se déroulant dans un Lagos futuriste, première collaboration de Disney avec un studio africain en un siècle. YouNeek Studios a vu sa franchise Iyanu : Child of Wonder adaptée pour Cartoon Network et HBO Max. Ces succès illustrent l’émergence d’une techno-oralité, la fusion des traditions orales ancestrales et des outils numériques, produisant des œuvres dont la modernité est inséparable de l’ancienneté des récits.

Dans le jeu vidéo, Tales of  Kenzera : ZAU, inspiré des mythes bantous, a été commercialisé sur PlayStation 5, Xbox et Nintendo Switch, signal fort que les récits africains peuvent occuper les plus grandes vitrines mondiales. Nyamakop a créé Relooted, un jeu dont le sujet même, la restitution du patrimoine africain pillé par les musées  occidentaux transforme l’acte de jouer en acte politique.

Fragmentation, dépendance aux plateformes et leçon showmax

Pour chaque success story, combien de studios fermés, de talents expatriés ? La fragmentation reste l’ennemi intérieur. L’Afrique, c’est 54 États aux cadres réglementaires incompatibles. Pour un studio nigérian, il est souvent plus simple de vendre un jeu à Paris qu’à Abidjan. La piraterie draine entre 50 et 75 % des revenus potentiels des créateurs.

La dépendance aux plateformes internationales est tout aussi corrosive. Netflix, Disney+, Google Play, Apple App Store structurent les circuits de distribution et captent la majorité de la valeur générée. Les contrats imposent souvent des cessions intégrales de droits, entrainant une nouvelle forme de colonialisme de la plateforme.

Aucun événement n’illustre mieux cette vulnérabilité que la fermeture annoncée de Showmax en 2026. La plateforme avait été repositionnée comme le « Netflix africain », promettant d’être l’infrastructure de la renaissance culturelle du continent. Elle a accumulé 430 millions de dollars de pertes avant que la décision soit prise dans un bureau à Paris de Canal+, sans consultation, sans préavis. Que deviennent les contenus produits ? Qui possède désormais ces histoires africaines ? Souvent, elles appartiennent à un conglomérat étranger qui les détient contractuellement dans des serveurs hors du continent. La fermeture de Showmax démontre que déléguer sa souveraineté narrative à des opérateurs étrangers, c’est accepter que ses histoires puissent disparaître à la faveur d’une restructuration de bilan.

L’IA, une opportunité historique et colonialisme algorithmique

L’intelligence artificielle générative est à la fois une opportunité et un risque systémique. Elle permet à de petites équipes de produire des contenus d’une qualité qui nécessitait naguère des centaines de personnes. Les outils de doublage automatique en langues locales, comme YarnGPT du Nigeria, ouvrent des marchés linguistiques économiquement inaccessibles. L’IA permet aussi la techno-oralité à grande échelle, numériser et animer des traditions orales, des mythes transmis par les griots.

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Mais les risques sont réels. L’Unesco estime qu’entre 20 et 24 % des revenus des créateurs pourraient disparaître d’ici 2028. Si les modèles d’IA générative sont entraînés sur des données principalement occidentales, ce qui est aujourd’hui le cas, ils reproduisent des biais esthétiques qui homogénéisent les productions mondiales et effacent les singularités africaines. C’est le colonialisme algorithmique. La réponse passe par la constitution de jeux de données culturelles africaines, les African Data Commons et par le développement de modèles légers entraînés sur des données locales, comme Inkuba LM de Lelapa AI. L’Afrique peut devenir un laboratoire d’une IA sobre, localisée et culturellement souveraine.

Ce qu’il manque encore : formation, financement, volonté politique

Le secteur des ICC ne reçoit que 2 % du capital-risque des startups africaines. Les banques africaines ne savent pas valoriser la propriété intellectuelle comme collatéral. La formation reste insuffisante, seuls 11 % des diplômés répondent aux standards de l’industrie. Des initiatives existent, comme l’ADMI-Rubika au Kenya, la Del-York Creative Academy au Nigeria ou 3D Netinfo en Tunisie, qui a formé plus de 40 000 jeunes de 21 pays africains depuis plus de 20 ans, mais elles demeurent insuffisantes en volume et souvent déconnectées des besoins réels de l’industrie.

Les gouvernements africains ont longtemps traité les ICC comme une « distraction juvénile.» Cette posture est économiquement suicidaire. À l’heure où la Corée du Sud tire 12 % de son PIB de ses industries culturelles, des politiques publiques éprouvées ailleurs sont adaptables, tels que les crédits d’impôt pour la production locale, les quotas de contenu sur les plateformes opérant sur le continent, une «taxe GAFAM » dont les revenus abonderaient un fonds national de création numérique. Le modèle de hub hybride public-privé, comme le Digital Content Hub de Johannesburg co-financé par l’Agence française de développement, montre qu’une telle architecture peut fonctionner. Elle devrait être répliquée à Abidjan, Dakar, Nairobi, Tunis, Lagos, Kigali.

L’Afrique n’est plus émergente, elle est incontournable

Ce que l’Afrique possède, et que nul autre continent ne peut reproduire, c’est une profondeur mythologique intacte, plus de deux mille ans de récits non exploités par l’industrie mondiale du divertissement, des panthéons d’une richesse égale à la mythologie grecque, des cosmogonies capables de nourrir des univers de jeux vidéo pendant des décennies. L’enjeu n’est pas de copier Marvel ou Pixar, c’est d’inventer quelque chose que personne d’autre ne peut créer, parce que personne d’autre n’a accès à ces sources.

La stratégie de glocalisation est la voie royale, il faudrait adopter les standards techniques qui permettent à une œuvre d’être compréhensible dans n’importe quel salon du monde, tout en infusant dans chaque image, chaque mécanique de jeu, une référence irréductiblement africaine. Pas l’exotisme, la singularité. Pas la différence comme spectacle, la différence comme richesse.

L’Afrique doit passer d’une logique de demande de reconnaissance à une stratégie de pouvoir, il lui faut consolider ses infrastructures, sécuriser ses droits de propriété intellectuelle, et imposer ses récits comme des standards mondiaux et non comme des exceptions.

Le problème n’est pas le talent. C’est l’absence de modèles économiques adaptés et d’investisseurs capables de percevoir la valeur réelle des IP africaines. L’Afrique doit inventer ses propres règles, miser sur son marché intérieur, structurer ses ICC, et faire de sa valeur symbolique un levier de souveraineté économique.

La manette est reprise. Il reste à construire le monde.

Mohamed Zoghlami, Consultant dans les Industries créatives et culturelles numériques africaines

 

 

Par La rédaction, Comité Éditorial - Casablanca
 215 AFD Afreximbank Canal+ Digital Content Hub Disney+ Kiro’o Games Kugali Media Netflix Triggerfish Animation Studios Afrique Achille Mbembe Mohamed Zoghlami Olivier Madiba Financement Gaming Industrie culturelle et créative Numérique

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