Depuis la fin de la Guerre froide, le monde n’a pas basculé vers la multipolarité tant revendiquée par les BRICS. La puissance militaire reste concentrée tandis que la légitimité et la gouvernance internationale se fragmentent. Le concept de multiplexité décrit cette configuration hybride, où les États-Unis demeurent militairement dominants tandis que des puissances révisionnistes (Chine, Russie, Turquie, Inde) cherchent à remodeler l’ordre mondial.

L’analyse repose sur les dynamiques historiques relatés dans les écrits d’Ibn Khaldoun à Paul Kennedy et sur des indicateurs contemporains tels que Mshare et CINC, tout en examinant la réorganisation pragmatique de la sécurité internationale via le «Conseil de la paix» du Président Donald Trump.
Multipolarité ou multiplexité ?
Depuis 1991, beaucoup ont cru voir se dessiner une multipolarité inéluctable, un monde équilibré entre grandes puissances. Mais la réalité est plus subtile et contradictoire. Déclin relatif ne signifie pas transformation structurelle, et poids économique n’implique pas capacité effective de projection. Une lecture attentive des dynamiques historiques – de l’asabiyya d’Ibn Khaldoun aux analyses contemporaines de Kennedy, Organski, Modelski et Gilpin- révèle un paysage inédit : la puissance militaire demeure concentrée tandis que l’ordre politique se fragmente. Ce monde n’est ni strictement unipolaire ni multipolaire : il est multiplexe.
Les cycles hégémoniques et la puissance en mouvement
Kennedy l’a montré : le pouvoir commence par l’économie. Les nations industrialisées et fiscalement solides gagnent en influence, tandis que celles qui se surextendent – dépenses militaires effrénées, endettement croissant, croissance ralentie-glissent vers la «surextension impériale.» Mais l’économie seule ne suffit pas. Organski, Modelski et Gilpin rappellent que les conflits éclatent lorsque des rivaux atteignent la parité matérielle et contestent l’ordre établi. Les cycles longs de leadership mondial sont redessinés par l’innovation technologique, et les guerres hégémoniques peuvent remodeler radicalement le système. Ibn Khaldoun avait déjà observé que la cohésion sociale conditionne la vitalité des dynasties et que l’autorité politique s’effrite bien avant la chute de la force brute, la solidité du front social et politique intérieur compte autant que les capacités matérielles il en est de même de la qualité du régime et du leadership qui transforme la puissance latente brute en puissance opérationnelle et en influence.
Unipolarité militaire, gouvernance fragmentée
Militairement, l’unipolarité américaine reste nette ; l’indice Mshare (qui mesure les effectifs et la sophistication technologique) montre qu’en 2024, Washington conserve un avantage de 24 % sur Pékin, alors que l’écart USA-URSS pendant la Guerre froide ne dépassait guère 8,8 %. Les États-Unis concentrent près de 40 % des dépenses militaires mondiales et disposent de centaines de bases à l’étranger, assurant une projection globale inégalée. La Chine ne possède que quelques points d’appui régionaux, et l’empreinte russe s’est drastiquement réduite depuis 2022.
Si le CINC, indicateur classique fondé sur démographie et ressources brutes, suggère un déclin américain, il confond potentiel et puissance opérationnelle. Aujourd’hui, seule la puissance réellement projetée par les États-Unis fonctionne à l’échelle mondiale.
Pourtant, leur rôle dans la création de nouvelles institutions pour gouverner le nouvel ordre mondial ne fait pas l’unanimité du moins à la phase de lancement. En effet, en janvier 2026, une nouvelle organisation internationale est née à Davos appelée le «Conseil de la paix» sous l’impulsion du Président DonaldTrump c’est un minilatéralisme efficient, conçu pour colmater les failles et les défauts du système onusien. Ce conseil incarne un unilatéralisme sélectif et transactionnel, où la sécurité internationale est traitée de manière pragmatique et ciblée, reflétant les priorités stratégiques des États-Unis.
Les États-Unis face aux puissances révisionnistes
Le style de réponse aux menaces des puissances révisionnistes à l’hégémonie des Etats-Unis varie selon les administrations : Donald Trump privilégie une approche jacksonienne, nationaliste et unilatérale, centrée sur la sécurité et le bien-être économiques domestiques tandis que l’administration Biden adopte une approche wilsonienne, promouvant valeurs démocratiques et droits humains, et cherchant à restaurer un leadership américain crédible à l’échelle internationale.
D’ailleurs, les États-Unis continuent de déployer leur «sharppower» pour restaurer leur influence, notamment au Moyen-Orient et en Amérique latine, tout en consolidant leurs alliances dans la région indo-pacifique. Ils accroissent leurs dépenses militaires et recourent aux sanctions pour isoler leurs adversaires, en particulier les pays des BRICS, qui contestent leur suprématie économique et, surtout, monétaire à travers la dédollarisation de leurs échanges.
La rivalité sino-américaine et la transition de puissance
Dans l’histoire contemporaine, la rivalité sino-américaine est analysée comme la transition de puissance la plus critique, car elle ne concerne pas seulement une compétition économique, mais une remise en question profonde des règles de l’ordre international libéral au profit d’un système multipolaire et plurinormatif.
1. Le franchissement du seuil de transit critique
Selon la théorie de la transition de puissance (PTT), une phase de grande instabilité s’ouvre lorsqu’un challenger atteint le seuil de transit critique, défini par une capacité équivalente à environ 80 % de la puissance de la nation dominante. La Chine est entrée dans cette zone de parité durant 2010-2020 et, en termes de PIB à parité de pouvoir d’achat (PPA), l’a officiellement surpassé les États-Unis en 2014. Bien que Washington conserve l’avance diplomatique et les réseaux d’alliances, la Chine est déjà le premier partenaire commercial de plus de 120 pays, dépassant l’influence économique directe américaine.
2. L’instabilité inhérente à la parité
Contrairement à la théorie classique de l’équilibre des pouvoirs, un système équilibré (parité) est intrinsèquement belligène. La probabilité de conflit culmine lorsque le ratio de puissance se situe entre 4,5 et 5,6. Le challenger peut alors tenter de redistribuer les bénéfices mondiaux, tandis que le leader peut envisager des mesures préventives. La dissonance de statut alimente le conflit : la Chine possède désormais les attributs d’une superpuissance mais s’estime marginalisée par un ordre dont elle n’a pas dicté les règles.
3. Le rôle du “Challenger Insatisfait”
Le Piège de Thucydide ne se referme que si la puissance montante est insatisfaite du statu quo. La Chine manifeste cette insatisfaction en créant un ordre parallèle : BAII, BRICS+ et Organisation de Coopération de Shangaï (OCS), tout en opposant son capitalisme d’État autoritaire au modèle de démocratie libérale américain, compliquant la négociation sur les normes mondiales.
4. La mutation vers une “Guerre Froide 2.0”
La rivalité sino-américaine a franchi le stade de la simple compétition pour devenir une confrontation multidimensionnelle : militarisation de l’économie via sanctions et guerre tarifaire, et découplage technologique sur 5G, IA et semi-conducteurs, signalant une rupture structurelle. La paix dépendra de la capacité des deux géants à inventer un substitut non létal à la guerre globale, peut-être via une coexistence compétitive ou un multilatéralisme multiplex.
Dans ce contexte, plusieurs États se trouvent en position de sacrifiés stratégiques : l’Ukraine pourrait voir son soutien militaire réduit et son territoire réduit à la portion congrue pour satisfaire Moscou ; le Groenland considéré comme territoire stratégique dans l’Arctique pour Washington attire les ambitions américaines et pourrait changer de pavillon ; Taïwan reste vulnérable face à la puissance chinoise ; l’Iran et le Venezuela subissent une pression maximale pour concessions ou changements de régime. Ces sacrifices illustrent les limites d’une unipolarité fragmentée et la complexité des compromis internationaux.
Réponses stratégiques des puissances moyennes
Face à l’imprévisibilité de la nouvelle politique étrangère américaine, les puissances moyennes adoptent des stratégies pragmatiques :
Dans ce monde multiplexe et post-hégémonique, l’Europe se retrouve souvent en position de perdante, assumant une part disproportionnée des coûts de la reconstruction ukrainienne et de la crise énergétique. Pour assurer sa sécurité et son influence sans parapluie américain, elle doit dépasser la posture moralisatrice et construire une autonomie stratégique réelle, évaluée à 262 milliards de dollars et 300 000 soldats supplémentaires. Comme l’a toujours martelée de Gaulle, l’Europe tente une autonomie stratégique car l’avenir d’une «Europe européenne» passe par la capacité de négocier et d’agir d’égal à égal avec les nouveaux empires.
Le Canada applique un «Réalisme fondé sur les valeurs» prôné par le premier ministre Mark Carney pour sortir de la «fiction» d’un ordre protecteur ; la stratégie consiste à pratiquer un soft balancing en diversifiant les alliances selon une géométrie variable dans certains domaines d’intérêts ou zones à problèmes (J. Rosenau) et ce afin de ne pas être « au menu » des hégémons mais dans « leur table » Le Brésil et surtout l’Inde pratiquent le hedging et le multi-alignement, traitant avec les États-Unis pour la technologie et avec la Russie pour la défense.
Sous la direction de Keir Starmer, Premier ministre britannique, le Royaume-Uni s’achemine également vers cette politique de hedging pour ne pas mécontenter son allié traditionnel en s’efforçant de préserver son influence et renforcer son autonomie stratégique sans compter exclusivement sur le parapluie américain dans un style britannique réaliste et pragmatique qui mise sur des capacités militaires crédibles, des partenariats bilatéraux ciblés et un engagement actif dans les organisations multilatérales.
– On peut conclure qu’entre 1991 et 2026, le système international n’a pas atteint la multipolarité. Il est caractérisé par une unipolarité fragmentée, où la puissance reste concentrée mais la gouvernance se disperse en coalitions ad hoc et accords transactionnels. La question pour la prochaine décennie n’est plus de savoir si la multipolarité adviendra, mais combien de temps le système peut rester militairement unipolaire tout en étant politiquement éclaté. Le monde navigue dans cette ambiguïté fondamentale : les forts exercent leur influence dans la limite de leurs capacités, les faibles s’adaptent aux contraintes, et nul ne réussit encore à instaurer un ordre stable sur les décombres de l’ancien.




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