La guerre en Ukraine et la recomposition mondiale des puissances mettent l’Europe face à une vérité incontournable : la puissance ne se décrète pas, elle se structure et se défend. Comme le soulignait Pierre-Marie Gallois, pionnier de la réflexion stratégique française, la France ne peut se contenter de ressources militaires et diplomatiques : elles doivent être traduites en vision et en action politique.
L’Allemagne, avec son réarmement massif, sa souveraineté industrielle et son rôle central dans l’aide militaire et financière à l’Ukraine, s’affirme comme le pivot de l’Europe continentale. Sa position géographique, démographique et économique, associée à une proximité stratégique et culturelle avec les États-Unis d’Amérique, lui permet de combler le vide laissé par un Royaume-Uni sorti de l’Union européenne et par une France dont l’impéritie stratégique et économique a laissé le pays désarmé face aux enjeux du nouveau millénaire, au risque d’un jugement sévère de l’histoire.
Cette centralité ne se limite pas au domaine militaire ou économique : elle repose sur la maîtrise industrielle, la capacité normative et la projection d’influence, sans confrontation ouverte. L’Europe, dans ce contexte, n’est pas fédérée par choix mais organisée de fait autour de Berlin.
La France face à son propre effacement stratégique
La France dispose d’atouts considérables : dissuasion nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, industrie de défense parmi les plus complètes du monde… Mais ces instruments de puissance ne prennent toute leur valeur que lorsqu’ils sont traduits en stratégie politique et leadership européen. Aujourd’hui :
• Les décisions françaises restent souvent réactives plutôt que structurantes ;
• Le rôle de la langue française, instrument historique de puissance, a été supplanté de fait par l’anglais, conséquence de l’immobilisme et du désintérêt stratégique des élites françaises ;
• La diplomatie et la projection de puissance françaises peinent à créer un équilibre face à l’Allemagne et aux blocs internationaux.
L’affirmation allemande intervient à un moment où la France, faute de vision et de volonté stratégique, n’exerce plus pleinement son rôle d’équilibrage. L’Europe ne bascule pas vers Berlin par choix collectif, mais de fait.
La France doit encadrer la puissance allemande par des initiatives politiques, industrielles et diplomatiques, afin que sa centralité renforce l’Europe plutôt que de la dicter.
Une Europe à légitimer
La puissance n’est crédible que si elle est légitimée et structurée. Aujourd’hui, l’Union européenne est dirigée par des institutions puissantes mais peu démocratiques, avec des normes et des usages favorisant la centralité allemande. Les autres grandes nations — Pologne, Italie, Espagne — ne sont pas assurées d’accepter durablement cette configuration. L’Europe fait donc face à un paradoxe :
• Une Allemagne forte est nécessaire pour la cohésion économique et militaire du continent ;
• Mais sa centralité ne sera durable que si elle est accompagnée et régulée par une direction collective européenne.
Sans ce cadre, l’UE risque de devenir une forteresse continentale fragmentée et dépendante, incapable de jouer un rôle autonome dans un monde multipolaire.
Histoire et prospective
L’histoire allemande montre que ses crises ne sont pas imposées par l’extérieur, mais naissent souvent de ses propres erreurs et de sa rigidité structurelle. La France, en revanche, a historiquement contribué à la création de l’Allemagne moderne — de la Révolution française à l’Empire allemand proclamé à Versailles — et pourrait aujourd’hui être la clé pour encadrer cette puissance plutôt que de la subir.
Dans un monde redevenu conflictuel, la France doit retrouver la clarté stratégique et la capacité d’initiative pour transformer ses atouts par une prépondérance crédible. Tant que ce rééquilibrage ne se produit pas, l’Europe restera structurée de fait autour d’une Allemagne centrale, tolérée mais non légitimée.
Conclusion
La puissance européenne ne se mesure pas seulement en capacités militaire ou économique, mais en capacité politique, vision et anticipation. L’Europe d’aujourd’hui est à la croisée des chemins : une Allemagne forte est indispensable, mais la stabilité et la souveraineté européennes dépendent de la France et de ses partenaires à créer un équilibre conscient et durable, et non de laisser le destin du continent se décider de fait.
Comme le rappelait Charles De Gaulle, la souveraineté et la puissance d’un pays ne se mesurent pas seulement à ses discours ou alliances, mais à sa capacité d’anticiper et de décider. La France doit aujourd’hui retrouver cette clarté stratégique pour encadrer l’Europe et assurer un équilibre durable face à la centralité allemande.
Benoist Mallet Di Bento, Consultant stratégie territoriale & innovation géopolitique | intelligence culturelle & IA, cybersécurité
© novembre-janvier 2026 – BMDB




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