World Connect 2025
Visionnaire et infatigable défenseur d’une écologie rentable, Bertrand Piccard plaide pour une aviation qui assume son rôle moteur dans la transition énergétique. Pour le président de la Fondation Solar Impulse, les solutions existent déjà : hydrogène, électricité, biocarburants, optimisation des vols. Encore faut-il, selon lui, que la communication devienne un vecteur d’action, d’inspiration et de transparence, capable de transformer la perception du transport aérien en levier de progrès et non en symbole de culpabilité.
“L’aviation peut devenir propre en quinze ans, à condition de retrouver son esprit d’innovation”
AFRIMAG : Vous avez prouvé, avec Solar Impulse, qu’il était possible de faire voler un avion uniquement à l’énergie solaire. Dix ans plus tard, pensez-vous que le secteur aérien communique suffisamment sur les solutions déjà disponibles pour réduire son empreinte carbone ?
Bertrand Piccard : Soyons clairs, l’aviation ne représente que 3 % des émissions mondiales de CO2. Nous ne devons donc pas nous concentrer uniquement sur l’aviation et oublier de faire les autres choses que nous devons faire. Le textile représente 7 %, les voitures 15 %, la construction et l’habitation dans les bâtiments 40 %. Il y a une grande marge de progression dans tous les domaines.
L’industrie aéronautique a sans aucun doute fait des progrès, notamment grâce à l’optimisation des avions, qui a permis de réduire la consommation de carburant et le bruit et d’améliorer la sécurité. Mais aujourd’hui, elle doit redécouvrir l’esprit d’innovation radicale qui l’animait entre 1903 et 1969. J’ai toujours aimé l’aviation pour sa capacité à repousser les limites. Il n’a fallu que 66 ans entre le premier vol des frères Wright et l’alunissage d’Apollo 11. Il n’y a donc aucune raison pour que l’aviation ne puisse pas devenir propre dans les 15 prochaines années.
Nous devons continuer à moderniser les réglementations afin de permettre la mise en œuvre de ces solutions. Nous avons identifié des solutions telles que des approches en descente constante et des routes plus directes, mais elles sont refusées par les contrôleurs aériens car cela modifierait leurs procédures habituelles.
La technologie offre déjà des solutions pour certains segments. À la Fondation Solar Impulse, nous avons identifié plus de 50 solutions efficaces visant à rendre l’aviation plus propre et plus efficace. Les batteries commencent à alimenter des avions légers et des petits transporteurs, tandis qu’une entreprise canadienne convertit ses hydravions à l’énergie électrique pour la liaison Vancouver-Victoria. Un autre exemple est celui d’Airbus, qui se lance dans l’aviation à hydrogène, et je suis convaincu qu’ils réussiront. Mais il existe encore un réel défi en matière de communication et la majorité des gens ignorent les solutions déjà disponibles et les innovations en cours pour accélérer la réduction de l’empreinte carbone
AFRIMAG : Vous plaidez depuis longtemps pour une transition écologique basée sur la rentabilité des solutions. Dans un secteur souvent critiqué pour ses émissions, comment la communication peut-elle aider à transformer l’image de l’aviation sans tomber dans le “greenwashing” ?
Bertrand Piccard : Il faut bien sûr s’assurer que les dirigeants des compagnies aériennes soient de bonne foi quand ils parlent de décarbonation. Ils font souvent moins d’efforts que les constructeurs d’avions, comme Airbus, qui contruisent des appareils toujours plus efficients.
La communication peut être un outil puissant si elle est transparente et factuelle. Dans le secteur aérien, il ne s’agit pas de promettre des changements impossibles, mais de mettre en avant des solutions concrètes qui sont déjà disponibles et rentables. Chaque initiative qui réduit véritablement l’empreinte carbone, qu’il s’agisse de l’optimisation des avions, des biocarburants ou des technologies émergentes telles que l’hydrogène et l’électricité, doit être clairement expliquée, avec des chiffres et des résultats mesurables. Il faut montrer quelles solutions sont rentables pour l’industrie, pour le client et pour l’environnement, et lesquelles doivent encore le devenir.

Beaucoup de gens achètent un billet d’avion à bas prix non pas pour aller dans un endroit précis, mais simplement parce qu’il est bon marché. L’industrie aérienne doit inclure les externalités environnementales dans le prix des billets. Si nous le faisions, nous pourrions alors cesser de la traiter comme un bouc émissaire. En tout état de cause, n’utilisons pas le transport aérien comme excuse pour déclarer que la décarbonisation en général est difficile : rien n’est plus éloigné de la vérité.
Il est essentiel de montrer que la transition écologique n’est pas un sacrifice, mais une opportunité d’innover, de créer de la valeur et de renforcer la compétitivité. La crédibilité vient de l’action. Communiquer sur des projets concrets et des résultats tangibles peut transformer l’image de l’aviation tout en évitant les écueils du greenwashing.
AFRIMAG : La communication joue un rôle clé dans l’adhésion du public et des décideurs. Selon vous, comment les compagnies aériennes et les constructeurs peuvent-ils mieux valoriser leurs avancées technologiques et convaincre qu’un vol durable est possible ?
Bertrand Piccard : La communication ne doit pas se limiter à présenter des chiffres techniques ou des gains financiers. Elle doit transmettre une vision et une inspiration. Les compagnies aériennes et les constructeurs ont la responsabilité d’expliquer que la transition vers un transport aérien durable n’est pas un rêve utopique, mais un processus déjà engagé. Pour ce faire, ils doivent mettre en avant les innovations en cours, les partenariats qui les rendent possibles et, surtout, les avantages pour la société, tels que la réduction du bruit et des émissions, et la création d’emplois dans des secteurs d’avenir.
Convaincre, c’est inspirer. Si le public et les décideurs perçoivent l’aviation durable comme une aventure humaine et technologique porteuse d’espoir plutôt que comme une contrainte écologique, ils l’adopteront. Nous devons donc moins parler de contraintes et davantage de solutions, moins de sacrifices et davantage de progrès.
AFRIMAG : Vous avez souvent dit que “l’écologie doit être perçue comme une opportunité, non comme un sacrifice.” Comment traduire ce message dans la communication d’une industrie aussi sensible que celle du transport aérien ?
Bertrand Piccard : L’erreur commise par certains écologistes a souvent été de parler de restrictions, de sacrifices et de culpabilité. Or, dans un secteur aussi sensible que l’aviation, ce discours est contre-productif. Au contraire, nous devons montrer que la décarbonisation du transport aérien est une formidable opportunité d’innovation, de compétitivité et de leadership technologique.
Communiquer sur les questions environnementales dans l’aviation ne signifie pas dire «nous devons moins voler ou nous devons arrêter de voler,» mais plutôt «voici comment nous pouvons voler différemment.» Cela signifie promouvoir des solutions concrètes : nouveaux matériaux, carburants durables, hydrogène, efficacité énergétique, numérisation, création de systèmes de pilotage automatique assistés par l’IA, etc. Ce sont là des avancées qui rendent le transport aérien plus propre, plus intelligent et plus inspirant.
AFRIMAG : À l’ère des réseaux sociaux et de la transparence, la parole des dirigeants est scrutée comme jamais. Comment concilier discours de responsabilité environnementale et impératifs économiques dans une communication crédible et inspirante ?
Bertrand Piccard : Aujourd’hui, il ne suffit plus de simplement déclarer ses ambitions environnementales : elles doivent être concrétisées, nous avons besoin d’actions, pas de mots ni de vœux pieux. Les dirigeants doivent oser reconnaître les défis, mais aussi démontrer des progrès réels et mesurables. Ce n’est pas en opposant l’économie à l’écologie que l’on progressera, mais en montrant qu’elles peuvent se renforcer mutuellement.
Un discours responsable et inspirant met l’accent sur l’investissement à long terme plutôt que sur les coûts, et sur l’innovation plutôt que sur les contraintes. Les entreprises qui anticipent la transition écologique ne s’affaiblissent pas, elles se protègent pour l’avenir. Et sur les réseaux sociaux, la transparence devient un atout pour tous les dirigeants. Elle permet aux entreprises et aux décideurs de partager avec leurs followers leurs succès comme leurs défis, ce qui les aide à établir une relation de confiance fondée sur l’authenticité et la familiarité.
AFRIMAG : Enfin, le thème du World Connect 2025 évoque le pouvoir de la communication. À vos yeux, ce pouvoir peut-il devenir un moteur d’innovation et de coopération internationale pour accélérer la décarbonation du transport aérien ?
Bertrand Piccard : Absolument. Le pouvoir dont nous disposons aujourd’hui pour influencer les choix politiques, industriels et financiers peut devenir un véritable moteur d’innovation. Pour accélérer la décarbonisation de l’aviation, il ne suffit pas de développer de nouvelles technologies ; nous devons aller plus loin et créer des écosystèmes où les parties prenantes collaborent, partagent leurs connaissances et fixent des objectifs communs. C’est exactement ce que nous faisons chaque jour à la Fondation Solar Impulse. Récemment, nous avons célébré la troisième édition de notre événement annuel, le Forum des pionniers. Un lieu où les innovateurs, les entreprises, les investisseurs, les développeurs, les décideurs politiques, les journalistes et les experts du secteur se réunissent pour partager leurs idées et faire passer les solutions du niveau local au niveau national, puis du niveau national au niveau mondial. Utiliser le pouvoir de la communication pour déployer chaque solution une par une accélère la transition et nous aide à atteindre nos objectifs climatiques à un rythme plus rapide et plus soutenu.









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