Sur les 238 millions et pouce de Nigérians, beaucoup peinent encore à boucler le mois. Pourtant, trois ans après leur lancement, les réformes économiques et financières du président Bola Ahmed Tinubu commencent à produire des résultats chiffrés. Suppression des subventions carburant, dévaluation du naira, réduction des aides à l’électricité : des mesures impopulaires, mais que le gouvernement maintient à l’approche de la présidentielle de 2027, les jugeant — avec les investisseurs — indispensables pour écarter le pays d’une crise budgétaire.
Le coût social des réformes
Le niveau de vie de millions d’habitants du premier exportateur de pétrole d’Afrique s’est fortement dégradé. Selon le cabinet SBM Intelligence, basé à Lagos, préparer le traditionnel jollof rice coûte aujourd’hui deux fois plus cher qu’à l’arrivée de Bola Tinubu au pouvoir. Le prix de l’essence a été multiplié par six depuis la fin de la subvention, sur fond de naira affaibli et de hausse des cours mondiaux du pétrole.
Selon la Banque mondiale, plus de la moitié de la population vivait dans la pauvreté l’an dernier, contre environ 42 % en 2022. Les Nigérians ont d’ailleurs surnommé leur président « T-Pain », jeu de mots entre son nom et le mot anglais pain (« douleur »). Pendant que les ménages se serrent la ceinture, les marchés financiers affichent un optimisme qui tranche avec le quotidien. Et le contraste ne s’arrête pas là : Lagos, étincelante et cosmopolite, face à Maiduguri, dans le nord-est, menacée par les groupes armés ; des demeures en marbre à côté de baraques aux toits de tôle où vivent des familles entières.
Avant le scrutin de janvier, Bola Tinubu devra convaincre les électeurs que les bénéfices des réformes finiront aussi par leur parvenir. « Je ne peux même plus envoyer d’argent à ma mère âgée restée au pays, dans l’État de Benue, à plusieurs heures de route. Je ne peux plus faire beaucoup de choses que je faisais avant », confie Grace Adama. Elle a retiré la viande de son alimentation, emménagé dans un appartement plus petit, mais continue de recourir à des prêts à court terme pour payer ses factures.
L’enthousiasme des marchés face à un crédit inaccessible
Le mandat de Bola Tinubu fait suite à huit années de politiques en rupture avec la doxa libérale sous le regretté Muhammadu Buhari : interdictions d’importation pour stimuler l’industrie locale, contrôle strict des changes, subventions aux carburants. Résultat : des pénuries de produits importés essentiels, des transferts de fonds et un accès aux devises compliqués, et 10 milliards de dollars dépensés par l’État en subventions carburant.
Le gouvernement met aujourd’hui en avant plusieurs résultats : une Bourse nigériane en hausse de près de 60 % cette année, le transfert d’actifs pétroliers à des entreprises locales, et la mise en service en 2024 de la raffinerie Dangote, d’une capacité de 650 000 barils par jour, à Lekki, aux portes de Lagos. Les entrées de capitaux ont atteint 23 milliards de dollars l’an dernier, leur plus haut niveau depuis six ans, selon le Bureau national des statistiques.
Mais la réalité est plus nuancée. Moins de 5 % des adultes nigérians investissent sur les marchés de capitaux, selon la Bourse nigériane, et les flux entrants se concentrent sur des capitaux spéculatifs (hot money), des bons du Trésor à court terme et d’autres actifs que leurs détenteurs peuvent revendre au premier signal de difficulté. Quant au crédit, il reste hors de portée pour la plupart des entreprises et des particuliers : le taux directeur de la banque centrale s’établit à 26,5 %, face à une inflation proche de 16 %. Le litre d’essence coûte en moyenne 1 600 nairas à l’échelle nationale, moins qu’au Ghana ou en Côte d’Ivoire, mais c’est déjà trop pour une population longtemps habituée au carburant bon marché, principal avantage concédé par l’État. « Pour moi, la solution serait que le gouvernement fasse baisser le prix du carburant », estime Eji Uchenna, vendeur de produits alimentaires à Lagos, dont les clients n’ont plus les moyens d’acheter en gros.
Un mécontentement qui ne fait pas encore la défaite
En juin, les fonctionnaires fédéraux ont rejeté une proposition de salaire minimum de 100 000 nairas et menacé de déclencher une grève nationale illimitée. Le même mois, un baromètre de SBM Intelligenceindiquait que 80 % des Nigérians estimaient que le pays allait dans la mauvaise direction, avec la sécurité — les enlèvements sont monnaie courante — en tête de leurs préoccupations.
Cette colère ne suffirait toutefois pas à faire perdre le pouvoir à Bola Tinubu, compte tenu de la fragmentation de l’opposition, selon Cheta Nwanze, directeur général de SBM Intelligence. Thys Louw juge pour sa part que si le gouvernement tient le cap, les travailleurs en récolteront les fruits à mesure que l’inflation reculera, ce qui ouvrirait la voie à une baisse des taux d’intérêt. Taiwo Oyedele reconnaît de son côté que le gouvernement doit faire davantage pour garantir « la prospérité de tous les Nigérians. »





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