Chaque jour, l’Afrique forme des ingénieurs, des médecins, des développeurs, des techniciens. Et chaque jour, une partie d’entre eux prépare son départ. Non par manque d’attachement à leur pays, mais par manque de perspectives crédibles. Ce mouvement silencieux fragilise nos économies plus sûrement que bien des crises visibles.

Cette tribune s’adresse aux dirigeants africains et aux pouvoirs publics avec un objectif simple : transformer l’exode des talents en stratégie de développement. Vous y trouverez, en toute modestie, des leviers concrets inspirés d’expériences africaines réelles, applicables dès maintenant pour retenir les jeunes et faire revenir la diaspora. L’enjeu n’est pas idéologique. Il est économique, industriel et stratégique.
Créer des opportunités économiques visibles
Les jeunes ne fuient pas leur pays. Ils fuient l’inactivité et l’impasse professionnelle.
Le Rwanda a déployé une politique nationale ciblée sur l’emploi des jeunes, avec des formations orientées vers le numérique et l’agro-industrie. Le Kenya, à travers l’écosystème technologique de Nairobi, a démontré qu’un environnement favorable peut créer des milliers d’emplois qualifiés localement.
Action immédiate : cartographier les compétences nationales, secteur par secteur, et aligner la formation professionnelle et universitaire sur les besoins réels des entreprises.
Construire des écosystèmes pour entreprendre
L’emploi salarié ne suffira pas, et la fonction publique n’a pas vocation à absorber tous les diplômés.
L’entrepreneuriat doit devenir une voie normale, sécurisée et financée.
À Lagos, des hubs technologiques soutenus par des capitaux publics et privés ont permis l’émergence de champions locaux et la rétention de milliers de talents. Le Sénégal a mis en place des programmes dédiés aux PME portées par des jeunes, avec accompagnement et accès au crédit.
Action immédiate : créer des fonds publics-privés d’amorçage et offrir une fiscalité allégée pendant les trois premières années d’activité.
Miser sur le retour de la diaspora, pas seulement sur les transferts
Le vrai capital n’est pas l’argent envoyé. C’est la compétence qui revient.
L’Éthiopie a mobilisé sa diaspora à travers des obligations dédiées au financement industriel, tout en facilitant le retour d’ingénieurs et de cadres.

Le Maroc offre l’un des exemples les plus structurés du continent. Dès les années 2000, le programme Moukawalati a posé les bases de l’accompagnement des jeunes entrepreneurs par la garantie publique et le coaching. Plus récemment, le programme Intelaka, soutenu par l’État et le secteur bancaire, a permis de financer des dizaines de milliers de projets portés par des jeunes, y compris dans les territoires ruraux.
À cela s’ajoutent une politique continue envers les Marocains Résidant à l’Étranger, le rôle central de l’OFPPT dans la formation professionnelle, et le développement d’écosystèmes industriels performants dans l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables, régulièrement cités comme références régionales.
Action immédiate : créer un guichet unique pour les entrepreneurs de la diaspora, avec co-investissement public, procédures accélérées et accès facilité au foncier économique.
Former pour les marchés africains
Former pour exporter des diplômés est une erreur stratégique.
Le Maroc, le Rwanda et l’Afrique du Sud ont investi dans des formations techniques directement connectées aux besoins industriels, énergétiques et numériques.
Action immédiate : réviser les programmes de formation tous les deux ans avec le secteur privé, et intégrer systématiquement les compétences numériques et entrepreneuriales.
Responsabiliser les multinationales non africaines
Il faut aussi regarder une réalité en face : de nombreuses entreprises multinationales non africaines mènent une politique active de recrutement massif de jeunes talents africains, souvent formés à grands frais par les États africains.
Ce phénomène, légal, crée pourtant une asymétrie profonde : l’Afrique finance la formation, d’autres continents captent la valeur.
Action immédiate :
- instaurer des partenariats de formation conditionnés à un temps minimal de travail local ;
- négocier des mécanismes de co-investissement ou de transfert de compétences, encourager l’implantation locale plutôt que l’exportation systématique des talents.
Dire la vérité sur l’exil professionnel
Enfin, il faut briser un tabou : partir n’est pas toujours réussir.
De nombreux jeunes Africains qui rejoignent l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Asie ou le Moyen-Orient découvrent une réalité plus dure que prévue : difficultés d’intégration, solitude, déclassement professionnel, discriminations parfois, rupture avec le cocon familial et social.
Beaucoup réussissent, certes. Mais beaucoup déchantent. Et nombreux sont ceux qui regrettent, en silence, d’avoir quitté trop vite un environnement où ils auraient pu devenir des acteurs majeurs du changement.
Action immédiate : intégrer cette réalité dans les politiques d’orientation, les discours publics et les programmes de mobilité, en promouvant des parcours circulaires plutôt que des ruptures définitives.
Les pays qui progressent combinent six leviers : emploi local crédible, entrepreneuriat financé, formation utile, retour organisé de la diaspora, responsabilisation des multinationales et lucidité sur les coûts humains de l’exil.
En conclusion j’aimerai souligner le fait que partir peut sauver une trajectoire individuelle. Rester et surtout revenir peut sauver une nation, et même un continent.
Le véritable défi n’est donc pas d’empêcher les départs, mais de rendre le retour évident, rentable et respecté. L’Afrique n’a pas besoin de héros isolés à l’étranger. Elle a besoin de bâtisseurs chez elle.
Je forme le vœu que les dirigeants africains en charge de ce périmètre, ainsi que les dirigeants d’entreprises africaines, entendent ce message et prennent pleinement la mesure de l’enjeu. La jeunesse ne réclame pas des promesses supplémentaires, mais des règles du jeu claires et crédibles, des institutions qui fonctionnent et des opportunités réelles pour entreprendre, travailler et investir sur sa propre terre.
L’histoire jugera moins ceux qui auront retenu leurs talents… que ceux qui auront su les faire revenir pour construire.
Bio express
Abdou Dassouli, Expert IT & Assurance ; visionnaire et stratège
Avec 40 ans d’expérience en IT et Assurance, Abdou Dassouli est un spécialiste du développement d’entreprises, de la transformation digitale et du management stratégique.
Diplômé de la MIAGE – Université Paul Sabatier de Toulouse, il commence sa carrière en 1986 à la Scet Maroc, avant de rejoindre Soltim en France, puis la Compagnie Africaine d’Assurance (ONA) en 1993, où il refond les systèmes d’information et contribue à la certification ISO 9001.
Après la fusion avec AXA AL AMANE, il devient DSI de CNIA Assurance (ARIG), puis prend la tête du développement marketing et commercial, modernisant les systèmes et étendant le réseau de distribution.
Entre 2008 et 2010, chez Cegedim Activ Opérations Maroc, il met en place un pôle d’expertise en assurance santé et développe des partenariats stratégiques.
De 2010 à 2024, il est Directeur Général Délégué des Mutuelles Mamda Mcma, supervisant l’IT, la communication externe, le courtage et les achats.
En 2015, il prend la direction de Mamda IT, où il mène des projets innovants : bornes interactives, paiements digitaux et applications mobiles.
Depuis novembre 2024 abdou dassouli est CEO fondateur de la société Imtiaz Capital dont le siège social est à Casablanca.
Visionnaire et stratège, il a modernisé les processus, renforcé la digitalisation et optimisé la performance des entreprises qu’il a dirigées.




![Tribune | Aux dirigeants africains et pouvoirs publics : Jeunesse africaine, partir pour réussir… ou rester pour construire ? [Par Abdou Dassouli] Cette tribune s’adresse aux dirigeants africains et aux pouvoirs publics avec un objectif simple : transformer l’exode des talents en stratégie de développement. Vous y trouverez, en toute modestie, des leviers concrets inspirés d’expériences africaines réelles, applicables dès maintenant pour retenir les jeunes et faire revenir la diaspora. L’enjeu n’est pas idéologique. Il est économique, industriel et stratégique.](https://afrimag.net/wp-content/smush-webp/2026/01/Jeune-1-scaled.jpg.webp)






