Présentée comme indispensable à la lutte contre le changement climatique, la ruée vers les minerais critiques cache une réalité bien plus complexe. Entre rivalité sino-américaine, explosion des dépenses militaires, essor de l’intelligence artificielle et appétit des multinationales, l’exploitation minière connaît un nouvel âge d’or. Mais, selon l’Oakland Institute, cette course effrénée menace surtout les populations du Sud et les équilibres écologiques de la planète.

Lithium, cobalt, cuivre, nickel, graphite, terres rares… Jamais, depuis la révolution industrielle, les minerais n’ont occupé une place aussi stratégique dans l’économie mondiale. Les gouvernements rivalisent d’annonces sur la transition énergétique tandis que les industriels promettent un avenir décarboné grâce aux véhicules électriques, aux batteries, aux panneaux solaires ou aux éoliennes.
La Banque mondiale estime que la production de certains minerais devra augmenter de près de 500 % d’ici à 2050 pour répondre aux besoins de la transition énergétique. Un chiffre devenu la référence des discours politiques et industriels. Les pays riches en ressources, notamment en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, sont présentés comme les futurs gagnants d’une économie verte en pleine expansion.
Mais derrière cette narration séduisante se cache une réalité bien différente.
Dans un rapport particulièrement critique intitulé » Ruée sur les minerais : une guerre contre les peuples et la planète », l’Oakland Institute démonte un à un les ressorts de cette nouvelle fièvre minière. Pour le think tank américain, la transition énergétique sert désormais de puissant argument marketing à une course mondiale qui répond avant tout à des intérêts industriels, géopolitiques et militaires.
La question n’est donc plus seulement climatique. Elle est devenue stratégique.
Une transition verte qui ne dit pas tout
Le premier constat du rapport est sans appel : contrairement au discours dominant, les énergies renouvelables ne constituent pas le principal moteur de l’explosion de la demande en minerais.

Aujourd’hui déjà, plus de 70 % des minerais dits « critiques » sont absorbés par des secteurs sans lien direct avec la transition énergétique. Automobile traditionnelle, électronique, aéronautique, défense, télécommunications, infrastructures numériques ou industrie manufacturière représentent l’essentiel de cette consommation.
Même à l’horizon 2050, les projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIEA) montrent que l’éolien et le solaire ne mobiliseraient qu’environ un cinquième des minerais dont l’extraction est actuellement planifiée.
Les véhicules électriques pèseraient davantage, mais là encore, ils ne représenteraient qu’une partie de la demande totale.
Autrement dit, l’immense expansion minière annoncée ne serait pas uniquement destinée à sauver le climat.
Elle répondrait surtout aux besoins d’une économie mondiale toujours plus gourmande en technologies, en infrastructures numériques et en équipements militaires.
L’intelligence artificielle devient un nouveau prédateur de ressources
Parmi les nouveaux moteurs de cette explosion figure un acteur inattendu : l’intelligence artificielle.
L’essor fulgurant des modèles d’IA entraîne une multiplication des centres de données, véritables cathédrales numériques nécessitant d’immenses quantités de cuivre, de gallium, de germanium, de tantale, de tungstène ou encore de palladium.
Selon plusieurs estimations citées dans le rapport, les investissements mondiaux dans les data centers pourraient atteindre 7 000 milliards de dollars d’ici 2030.
Cette croissance devrait doubler les capacités des centres de données entre 2026 et 2030.
Chaque nouvelle génération de puces électroniques accroît les besoins en minerais rares.
L’IA devient ainsi un accélérateur de l’extraction minière au même titre que la transition énergétique.
Certaines entreprises utilisent même l’intelligence artificielle pour identifier de nouveaux gisements, à l’image de Kobold Metals, soutenue par plusieurs milliardaires américains et déjà présente en République démocratique du Congo.
La défense, véritable moteur caché de la demande
Mais c’est sans doute le secteur militaire qui éclaire le mieux la nouvelle géopolitique des minerais.

Un avion de chasse F-35 incorpore plus de 400 kilogrammes de terres rares. Un destroyer américain de classe Arleigh Burke en nécessite plus de deux tonnes.
Missiles, satellites, drones, systèmes radar, équipements de communication, batteries militaires : tous reposent sur des métaux devenus indispensables.
Dans un contexte de tensions croissantes entre Washington et Pékin, les dépenses militaires explosent.
Les dépenses mondiales de défense ont atteint un niveau historique de 2 700 milliards de dollars en 2024.
Le budget militaire américain proposé pour 2027 atteindrait quant à lui 1 500 milliards de dollars, soit presque le double du niveau observé quatre ans plus tôt.
Chaque conflit accélère cette consommation.
Les guerres en Ukraine, au Moyen-Orient ou les tensions dans l’Indo-Pacifique contribuent directement à faire grimper la demande mondiale de cuivre, de cobalt, de lithium, de manganèse ou de terres rares.
Le rapport souligne ainsi que la demande militaire de certains minerais pourrait progresser jusqu’à 250 % d’ici à 2035.
La Chine au cœur de la bataille mondiale
Derrière cette ruée apparaît un acteur incontournable : la Chine.
Pékin contrôle aujourd’hui le raffinage de près de 70 % des minerais critiques utilisés dans le monde.
Pour les terres rares, sa domination est encore plus spectaculaire : environ 90 % du raffinage mondial et plus de 90 % de la fabrication des aimants permanents.
Les chaînes de valeur des batteries lithium-ion sont elles aussi largement sous contrôle chinois.
Cette dépendance inquiète profondément Washington.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la sécurisation des approvisionnements est devenue une priorité nationale.
Les États-Unis multiplient les accords bilatéraux avec des pays producteurs, notamment la République démocratique du Congo, l’Ukraine, le Kazakhstan, l’Australie, l’Argentine ou encore l’Arabie saoudite.
Le Pentagone développe parallèlement d’importants stocks stratégiques de cobalt, de graphite et d’autres minerais jugés indispensables à la sécurité nationale.
Dans cette nouvelle guerre froide économique, les minerais sont devenus les semi-conducteurs du XXIe siècle : celui qui contrôle leur production contrôle une partie de la puissance mondiale.
L’Afrique, nouvel épicentre des convoitises
Si la bataille fait rage entre les grandes puissances, c’est bien en Afrique qu’elle se joue en grande partie.
La République démocratique du Congo concentre à elle seule près de 70 % des réserves mondiales de cobalt, indispensable aux batteries électriques. La Zambie demeure un géant du cuivre. La Guinée possède l’une des plus importantes réserves mondiales de bauxite. Le Zimbabwe, le Mozambique, Madagascar, la Namibie ou encore l’Afrique du Sud disposent également de ressources devenues stratégiques.
Pour les gouvernements africains, cette nouvelle donne représente une formidable opportunité de développement. Mais elle ravive aussi les fantômes d’une longue histoire d’exploitation.
Le rapport de l’Oakland Institute rappelle que, depuis les indépendances, les minerais africains ont souvent alimenté les rivalités internationales bien davantage que le développement des pays producteurs. Coups d’État, guerres civiles, interventions étrangères, corruption et captation des rentes minières jalonnent cette histoire.
L’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, les décennies de dictature de Mobutu, les conflits à répétition dans l’est de la RDC ou encore les programmes d’ajustement structurel imposés dans les années 1980 illustrent, selon les auteurs, la manière dont les intérêts économiques et géopolitiques ont façonné l’exploitation des ressources naturelles.
Aujourd’hui, les méthodes évoluent mais la logique demeure largement identique : sécuriser l’accès aux ressources les plus convoitées.
Une diplomatie des minerais de plus en plus agressive
Face à la domination chinoise, Washington accélère sa diplomatie minière.
Les États-Unis multiplient les accords dits de « sécurité contre minerais », conditionnant parfois leur soutien diplomatique, financier ou militaire à un accès privilégié aux ressources stratégiques.
Le rapport cite notamment les accords conclus avec l’Ukraine et la République démocratique du Congo, mais aussi les discussions engagées avec plusieurs pays d’Afrique australe, d’Asie centrale et d’Amérique latine.
Plus controversé encore, les auteurs évoquent des pressions exercées sur certains gouvernements africains dépendants de l’aide internationale, notamment en matière de santé, afin d’obtenir des concessions minières.
Parallèlement, Washington met en place d’importants dispositifs de stockage stratégique, tandis que les industriels de la défense, les géants technologiques et les fonds d’investissement renforcent leur présence dans le secteur extractif.
Pour l’Oakland Institute, la frontière entre intérêts publics et intérêts privés devient de plus en plus floue, les grands groupes bénéficiant directement des politiques de sécurisation des ressources.
Le coût humain d’une industrie présentée comme verte
L’autre paradoxe dénoncé par le rapport concerne le prix payé par les populations locales.

Derrière les promesses d’une économie décarbonée, l’exploitation minière continue de provoquer des dégâts considérables.
Déforestation, destruction des terres agricoles, pollution des rivières, contamination des nappes phréatiques, émissions toxiques, production massive de déchets industriels : l’empreinte écologique des nouvelles mines est loin d’être neutre.
Le cuivre illustre parfaitement cette dérive. Avec une teneur moyenne du minerai désormais inférieure à 1 %, il faut extraire près d’une tonne de roche pour récupérer seulement quelques kilogrammes de métal. Plus les gisements s’appauvrissent, plus les volumes de déchets explosent.
Les immenses bassins de résidus miniers, qui stockent les déchets toxiques issus du traitement des minerais, constituent un autre risque majeur. Plus de 300 ruptures de ces installations ont été recensées au cours du siècle dernier, provoquant des catastrophes environnementales parfois irréversibles.
La pression sur les ressources en eau devient également critique. Dans le Triangle du lithium — à cheval entre le Chili, l’Argentine et la Bolivie — certaines exploitations consommeraient jusqu’à 65 % des ressources hydriques locales, compromettant les activités agricoles et pastorales des communautés voisines.
Des populations sacrifiées
Les conséquences humaines sont tout aussi préoccupantes.
L’Organisation internationale du travail considère toujours l’exploitation minière comme l’une des activités professionnelles les plus dangereuses au monde.
Silicose, cancers pulmonaires, intoxications au mercure ou au plomb, maladies respiratoires chroniques : les risques sanitaires demeurent considérables, aussi bien pour les travailleurs que pour les populations riveraines.
En RDC, plusieurs études font état d’une multiplication des problèmes dermatologiques, des troubles de la reproduction et de nombreuses pathologies liées à la pollution des sols et de l’eau autour des grands sites d’exploitation du cuivre et du cobalt.
À cela s’ajoutent les déplacements forcés de populations, les conflits fonciers et les violences.
Dans l’est de la RDC, où les groupes armés financent depuis des décennies leurs activités grâce au contrôle des gisements de coltan, d’or ou de cassitérite, les violences sexuelles demeurent l’une des armes de guerre les plus utilisées.
Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege rappelle d’ailleurs que le contrôle des ressources minières reste l’un des principaux moteurs de cette tragédie humanitaire.
Une expansion minière aux limites physiques
Paradoxalement, cette course mondiale pourrait rapidement se heurter à une autre réalité : les limites mêmes de l’offre.
Les projections évoquées dans le rapport montrent que plusieurs métaux stratégiques pourraient connaître des déficits importants dès la prochaine décennie.
Le cuivre concentre toutes les inquiétudes.
Selon plusieurs analyses reprises par l’Oakland Institute, l’offre mondiale pourrait être inférieure de plusieurs millions de tonnes à la demande dès les années 2035-2040.
La baisse de la teneur des minerais, les délais nécessaires pour ouvrir de nouvelles mines, les tensions géopolitiques et les restrictions commerciales rendent les chaînes d’approvisionnement particulièrement vulnérables.
Autrement dit, malgré l’ouverture de centaines de nouveaux projets miniers, la pénurie pourrait devenir la norme.
Changer de modèle plutôt que multiplier les mines
L’une des principales conclusions du rapport consiste justement à remettre en cause l’idée selon laquelle l’intensification de l’extraction serait inévitable.
Pour les auteurs, plusieurs choix politiques permettraient de réduire considérablement les besoins en minerais.
Le développement massif des transports publics, l’autopartage, la réduction de la taille des véhicules électriques, l’amélioration du recyclage des batteries, l’économie circulaire, l’allongement de la durée de vie des équipements électroniques ou encore une consommation plus sobre pourraient diminuer fortement la pression sur les ressources.
Certaines études montrent ainsi qu’une politique ambitieuse de mobilité durable pourrait réduire de plus de 90 % les besoins en lithium dans certains pays.
Ces pistes demeurent pourtant largement absentes des stratégies industrielles actuelles, centrées sur le maintien des modèles de consommation existants.
La planète à l’épreuve d’une nouvelle guerre des ressources
Au-delà des chiffres, le rapport de l’Oakland Institute pose une question fondamentale : la transition écologique peut-elle reproduire les logiques extractivistes qui ont alimenté plus d’un siècle de conflits, de pollution et d’inégalités ?
Pour les auteurs, le récit d’une extraction minière présentée comme une nécessité absolue pour sauver le climat masque une réalité beaucoup plus complexe. Derrière le « verdissement » du discours se jouent avant tout des enjeux de puissance, de souveraineté industrielle, de compétition technologique et de suprématie militaire.
Dans ce nouvel affrontement mondial, les minerais critiques sont devenus ce que le pétrole fut au XXe siècle : le carburant de la puissance. Reste une inconnue majeure : les pays du Sud, qui concentrent l’essentiel de ces ressources, sauront-ils enfin transformer cette richesse géologique en levier de développement, ou assisteront-ils à un nouvel épisode d’une histoire où les promesses de prospérité se traduisent surtout par l’extraction des richesses… et la socialisation des coûts humains et environnementaux ?
Avec Oakland Institute





République démocratique du Congo





