En relisant un article d’un de mes professeurs feu Abdelhaï Laabi, (Les fonctions internes de la détente dans les systèmes politiques du triangle euro-arabo-africain : l’image oubliée de l’interdépendance Nord-Sud, Etudes internationales n 1 1980), il m’est venu l’idée d’étudier l’impact non pas de la détente mais cette fois des conflits post-guerre en Ukraine sur les acteurs du Sud de la Méditerranée et voir comment des pays comme le Royaume du Maroc naviguent les soubresauts du système international

Alors que le système international s’enlise dans ce que certains politologues qualifient de «monde multiplexe» (Achariya A2017) ; une configuration sui generis où la puissance militaire demeure concentrée tandis que la gouvernance mondiale se fragmente, le Maroc s’est progressivement imposé comme un «pivot systémique» de premier ordre. La lecture des événements et des comportements diplomatiques du Royaume depuis la guerre en Ukraine et les conflits au Moyen-Orient révèle qu’il a su s’acclimater et tirer son épingle du jeu dans ce monde multiplexe en intégrant notamment le Conseil de la Paix instauré récemment par Donald Trump et en rassemblant un consensus autour de son Plan d’Autonomie au Sahara marocain (résolution 2797 du CS).
La ligne diplomatique de non dépendance et de multi-alignement a été payante ; le Maroc décline la polarisation le backwagoning dans des blocs rigides tout en transformant sa position d’interface en pouvoir d’intermédiation en exploitant comme par le passé les compétitions inter-impériales.
Derrière cette ascension diplomatique se dessine une réalité plus complexe : celle d’un État qui a fait amplement usage de ses atouts immatériels et matériels notamment sa position géostratégique d’interface entre des puissances en compétition sans verser dans le free riding strategy (la stratégie du passager clandestin) ni dans le suivisme et la polarisation vers un pôle contre l’autre.
Dans un message fondateur, adressé aux participants au colloque organisé à Rabat à l’occasion de la célébration de la Journée Nationale de la Diplomatie Marocaine
en avril 2000, SM le Roi Mohammed VI projetait de faire du Maroc non seulement «un exemple de modération et de tolérance» mais aussi «un pôle régional d’avant-garde et facteur de stabilité et de paix dans son environnement.» et un partenaire respecté dont l’avis compte auprès des grandes puissances, et défenseur des intérêts des pays en développement.
«De la même manière que le Maroc a abordé avec succès les questions prioritaires de chaque étape historique, sa diplomatie se doit aujourd’hui de se mobiliser pour capitaliser la nouvelle image que nous avons accréditée auprès de l’opinion publique internationale, l’image d’un Maroc démocratique et moderniste, mobilisé autour de son Souverain, un exemple de modération et de tolérance. Elle doit également œuvrer activement et avec sérieux à prospecter de nouveaux espaces de coopération économique, à approfondir la dimension stratégique du Maroc afin d’en faire un partenaire modèle de tous les pays, dans la perspective d’un partenariat volontariste et solidaire exemplaire, à consolider la position du Maroc en tant que pôle régional d’avant-garde et facteur de stabilité et de paix dans son environnement maghrébin, arabe, islamique, euro-méditerranéen, africain et américain, à tirer le meilleur profit de la mondialisation, à s’intégrer dans l’économie globale, tout en atténuant leurs retombées négatives sur notre développement, et à donner un nouveau souffle à nos relations extérieures.»
L’habileté du Royaume du Maroc à gérer les mutations du système international et à exploiter les rivalités inter-impériales ne date pas d’aujourd’hui, les dynasties marocaines successives, en particulier la dynastie Alaouite, ont su préserver l’indépendance du Maroc même en période d’imparité stratégique face aux rivaux européens en ayant recours au «jeu du balancier» ; stratégie qui déploie un ensemble de tactiques visant à faire jouer les rivalités et les compétitions inter-impériales pour préserver la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume.
La tradition de «jeu de bascule» est bien documentée notamment Ahmad ibn Khalid al-Nasiri (1834-1897), Abd al-Wahid al-Marrakushi (1185-1228), Henry de Castries dans ses Sources inédites de l’histoire du Maroc (1905-1927) et par Thérèse Benjelloun dans son ouvrage intitulé «Visages de la diplomatie marocaine, Casablanca EDDIF, 1996» et d’autres historiens marocains de renommée comme Abdallah Laroui et autres. En effet, sous la dynastie Saadienne, Ahmad al-Mansur (1578-1603) noua une alliance stratégique avec l’Angleterre d’Elisabéth contre l’Espagne de Philippe II, plus tard, le Sultan Alaouite Sidi Mohammed III ben Abdallah (1757-1790) perpétua cette logique en faisant du Maroc le premier État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (20 décembre 1777)et en signant en 1786 un traité d’amitié et de navigation toujours en vigueur. Rappelons également que dans les années soixante, le Roi feu Hassan II a été l’un des premiers pays à reconnaitre la République Populaire de Chine en pleine guerre froide. Le Maroc n’a jamais choisi un camp ; il a toujours choisi de connecter les camps.
Cet ADN et ce legs historique, préfigure la position de pivot systémique et la gestion des triangles stratégiques étudiées dans le présent article qui s’appuie d’ailleurs sur une analyse mobilisant trois cadres complémentaires d’analyse géopolitique, la théorie des triangles stratégiques (Dittmer, 1981), l’analyse géopolitique structurelle (Csurgai, 2022), et la théorie des ensembles géotechniques (Criekemans, 2022).
Les données quantitatives et qualitatives ont été collectées à partir de sources multiples (FMI, UN Comtrade, Banque mondiale, bases diplomatiques, discours officiels, rapports sectoriels) sur la période 2000-2024 dans une dataset intégrée permettant une lecture des positionnements stratégiques.
Le jeu diplomatique à géométrie variable du «triangle romantique»
La théorie des triangles stratégiques, conceptualisée par Lowell Dittmer en 1981, est un cadre d’analyse issu de la théorie des jeux qui permet de classifier les relations entre trois acteurs internationaux en fonction de leur degré d’amitié ou d’hostilité ; d’après lui les relations triadiques internationales se structurent en trois configurations idéales-typiques : le ménage à trois, où trois acteurs entretiennent des relations d’amitié mutuelle symétrique ; le mariage stable, où deux alliés s’unissent face à un troisième acteur périphérique ou rival ; et le triangle romantique, configuration la plus avantageuse pour l’acteur central désigné comme «pivot,» qui tire profit de la rivalité entre deux «ailes» avec lesquelles il entretient simultanément des relations d’amitié.
La configuration de triangle romantique s’avère la plus pertinente pour expliquer la position de pivot du Royaume du Maroc, il désigne une configuration stratégique où un acteur central, le «pivot,»entretient des relations d’amitié avec deux partenaires, les «ailes,» alors que ces dernières sont en situation de rivalité ou de tension entre elles ; cette posture de hedging (couverture) est mesurée à travers deux indices : le Levier de Pivot PLI et l’indice de Centralité d’intermédiation.
L’analyse de l’Indice de Levier de Pivot (PLI) – une mesure mathématique de la capacité d’un pivot à maximiser ses bénéfices en exploitant la compétition entre ses deux partenaires rivaux-, dénote une progression du PLI marocain révélant une accélération notable depuis 2010, période qui coïncide avec le Printemps arabe et le début des tensions sino-américaines et le changement de cap de l’administration Obama le « Pivot To Pacific » pour contenir la Chine. Le passage de 0,50 à 1,03 ne traduit pas seulement une amélioration absolue, mais surtout une capacité accrue à convertir la compétition inter-puissances en avantages tangibles. Cependant, ce score de 1,03 reste modeste comparé aux puissances systémiques (les USA affichent un PLI estimé à 2,4), rappelant que le Maroc demeure un pivot régional plutôt que global.
INDICE DE LEVIER DE PIVOT (PLI) – MAROC
2000 : 0,50 ████
2005 : 0,56 █████
2010 : 0,68 ██████
2015 : 0,86 ████████
2020 : 0,99 █████████
2024 : 1,03 █████████
L’indice de la centralité d’intermédiation constitue l’indicateur le plus révélateur, le Maroc a atteint 0,67 en 2024, soit un ratio supérieur à celui de l’UE et de la Chine ; il signifie que le Maroc contrôle un nombre disproportionné de «chemins les plus courts» dans le réseau des échanges diplomatiques et économiques Nord-Sud et Sud-Sud. Le Maroc s’avère un passage essentiel entre des acteurs qui ne peuvent ou ne veulent communiquer directement.
CENTRALITÉ D’INTERMÉDIATION (Betweenness centrality) – 2024
Maroc : 0,67 ████████████████████████████████████████
UE : 0,42 █████████████████████████
Chine : 0,38 ██████████████████████
USA : 0,71 ██████████████████████████████████████████
Les trois triangles de l’interdépendance
- Le triangle USA-Maroc-Chine. Il illustre parfaitement les ambiguïtés du multi-alignement. Dans le contexte de la «Cold War 2.0,» le Maroc s’appuie sur Washington pour sa sécurité et la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara, tout en accueillant des investissements chinois massifs dans les infrastructures et l’industrie. Cette dualité stratégique ; traiter avec l’un pour la défense, avec l’autre pour le développement, relève non seulement une politique étrangère de non dépendance mais surtout une navigation intelligente entre les puissances en compétition.
Répartition des partenariats stratégiques par secteur (2024)
SÉCURITÉ & DÉFENSE :
USA ████████████████████████████████████ 75 %
France ████████████ 20 %
Autres ███ 5 %
INFRASTRUCTURES & INVESTISSEMENTS :
Chine ████████████████████████████ 45 %
UE ██████████████████████ 35 %
Golfe ████████████ 15 %
Autres ███ 5 %
ÉNERGIE VERTE :
UE ██████████████████████████████████ 60 %
Golfe ████████████████ 25 %
Chine ████████ 10 %
Autres ███ 5 %
COMMERCE :
UE ████████████████████████████████████████ 65 %
USA ████████████ 15 %
Chine ████████ 10 %
Autres ████████ 10 %
La sectorisation des partenariats révèle que le Maroc n’a pas diversifié ses partenaires de manière horizontale ; il a plutôt assigné à chaque puissance un rôle spécifique dans son architecture de développement. Cette «division du travail géopolitique» présente un risque systémique : une crise dans l’un des secteurs (par exemple, des sanctions américaines contre les entreprises chinoises ou européennes opérant au Maroc, ou des sanctions européennes ou un changement de réglementation ou augmentation des tarifs sur les produits en nearshoring au Maroc) pourrait entraîner une crise dans l’écosystème en question.
- Le triangle UE-Maroc-Chine. L’application du modèle de Dittmer (1981) révèle que le triangle UE-Maroc-Chine est passé d’un «ménage à trois» (2000-2012) à un «triangle romantique» consolidé (2013-2024), avec le Maroc comme pivot. Cette transition s’explique par la détérioration progressive des relations UE-Chine, dont le score d’amitié est passé de 80 en 2010 à 45 en 2024.
Le Royaume sert de nœud industriel central, utilisant la technologie chinoise à l’instar de l’investissement de 6,4 milliards de dollars de Gotion High-Tech en 2023 (joint-venture entre WV et Gotion) pour produire des batteries LFP à Kenitra Atlantic Zone pour les véhicules électriques destinés au marché européen. Cette triangulation, si elle génère des flux économiques substantiels, positionne le Maroc comme une plateforme d’exportation.
- Le triangle UE-Maroc-Golfe, qui est le plus prometteur à notre avis, s’est consolidé en 2025 et 2026, lorsque l’escalade militaire avec l’Iran a révélé la vulnérabilité des infrastructures du Golfe et du transit par le détroit d’Ormuz. Le Maroc est alors apparu comme une «valeur refuge» et un partenaire stabilisateur, reliant les capitaux du Golfe (Masdar, ACWA Power) aux besoins de sécurité énergétique de l’Europe. Cette fonction d’intermédiation financière et énergétique, si elle renforce la position diplomatique du Royaume, l’arrime davantage aux circuits alimentés par les fonds souverains du Golfe et aux impératifs sécuritaires européens.

Dans le triangle Maroc-UE-Chine, Rabat sert de nœud industriel central, utilisant la technologie chinoise à l’instar de l’investissement de 6,4 milliards de dollars de Gotion High-Tech en 2023 pour produire des batteries LFP à Kenitra Atlantic Zone pour les véhicules électriques destinés au marché européen. Cette triangulation, si elle génère des flux économiques substantiels, positionne le pays comme une plateforme d’exportation.
L’analyse de réseau (Kacziba, 2021) révèle que ce triangle A (UE-GCC-Maroc) est en transition d’un «mariage stable» (UE-GCC) vers un triangle romantique émergent, avec le Maroc comme pivot potentiel. Les investissements saoudiens (ACWA Power : 1,8 milliard de dollars US dans l’hydrogène vert) et émiratis (Masdar : 0,8 milliard de dollars US dans le solaire) témoignent de cette dynamique.
Cette «division du travail géopolitique» comporte toutefois un risque systémique : une crise dans l’un des secteurs (par exemple, des sanctions américaines contre les entreprises chinoises ou européennes opérant au Maroc, ou des sanctions européennes ou un changement de réglementation ou augmentation des tarifs sur les produits en nearshoring au Maroc, ou bien des tensions géopolitiques) pourrait entraîner une crise en cascade dans d’autres écosystèmes connectés.
Les leviers matériels du jeu diplomatique : les Ensembles Géotechniques
Le statut de pivot du Maroc repose sur des actifs immatériels et matériels critiques qui le rendent incontournable aux puissances mondiales ; une indispensabilité qui constitue à la fois un levier d’influence et une source de vulnérabilité. La théorie des ensembles géotechniques de Criekemans (2022) permet d’analyser comment la technologie interagit avec la géographie pour redessiner les contextes géopolitiques.
Les atouts du Royaume du Maroc ne reposent pas uniquement sur sa position géographique, sa stabilité politique et sa diplomatie agissante, mais sa montée en puissance se fonde également sur des actifs physiques critiques :
✓ L’ensemble des minerais critiques et en particulier le Lithium Fer Phosphates/ LFP : le Maroc contrôle 70 % des réserves mondiales de phosphates. Ce n’est plus seulement un atout agricole, mais un levier technologique majeur car les phosphates sont essentiels à la chimie des batteries LFP(Lithium-Fer-Phosphate), la plus dynamique et la moins chère et la plus sure pour les véhicules électriques.
✓ L’ensemble Automobile: avec une production dépassant le million de véhicules par an et une intégration locale de 65 % proche des règles d’origine les plus restrictives, le Maroc est devenu une plateforme où la technologie européenne et chinoise font bon ménage (comme l’usine de batteries Gotion High-Tech de 6,4 milliards de dollars US) pour servir le marché mondial.
✓ L’hydrogène vert et le complexe Énergie (Sila Atlantik): ce projet vise à fournir 5 % de l’électricité allemande via un câble sous-marin de 4 800 km, transformant le potentiel solaire (300 GW) et éolien (25 GW) en un levier de sécurité nationale pour l’Europe, et ce sans parler du projet Links avec le Royaume-Uni reporté à une date ultérieure.
Dans un contexte mondial marqué par de fortes tensions géopolitiques, le Maroc s’est affirmé comme un acteur clé de la connectivité économique, devenant un véritable pays connecteur entre puissances rivales. Grâce à un avantage concurrentiel stratégique, il maîtrise des composants et ressources essentiels intégrés aux chaînes d’approvisionnement globales, particulièrement dans des secteurs cruciaux de la nouvelle révolution industrielle tels que les véhicules électriques, l’énergie verte, l’intelligence artificielle et le cloud computing. Sous la conduite visionnaire de S.M. le Roi Mohammed VI, et porté par une politique étrangère pragmatique de multi-alignement, le Maroc réussit à entretenir des relations équilibrées avec les grandes puissances, affirmant ainsi son rôle d’intermédiaire influent sur la scène internationale.
En conclusion : on peut constater que l’analyse des données avec des outils géopolitiques multiples révèle que le Maroc a indéniablement su transformer ses actifs d’interface en une forme d’influence. En occupant les espaces de connexion du système multiplexe, qu’ils soient logistiques, énergétiques ou technologiques, le Royaume s’est rendu indispensable aux puissances en compétition.
Sa situation géographique le prédestine à davantage d’influence en raison des tensions géopolitiques dans les détroits sous emprise de l’Iran ou d’autres puissances révisionnistes (Ormuz et Bab Al Mandab) ; mais la quête d’autonomie stratégique du Maroc provient davantage d’une position d’intermédiation dans des chaînes de valeur et des réseaux de pouvoir dominés par des centres impériaux que de sa position géographique.
Dans un ordre international en pleine recomposition, où se redessinent les hiérarchies de la puissance, le défi du Maroc ne sera pas seulement de maintenir son statut de pivot, mais de transformer cette position d’interface en un véritable pouvoir d’agenda ; c’est-à-dire la capacité non seulement de connecter, mais de contribuer à la mise en place des règles du jeu si ce n’est pas au niveau global du moins au niveau régional Atlantique Sahélien et Arabe. Une ambition qui suppose de dépasser la logique du courtage géopolitique pour construire une autonomie économique et technologique réelle.
Le Maroc a réussi son «moment pivot;» la décennie à venir dira s’il saura le convertir en puissance durable, ou si les mutations structurelles du système international finiront par refermer la fenêtre d’opportunité passagère de l’espace stratégique qu’il a si habilement exploité.




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Maroc

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