Depuis leur retrait définitif de la CEDEAO le 29 janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont intensifié la construction de l’Alliance des États du Sahel (AES), désormais structurée comme une confédération souveraine.

Cette nouvelle entité vise à renforcer leur autonomie politique, économique et sécuritaire en dehors des cadres ouest-africains traditionnels. Sur le plan sécuritaire, une force militaire conjointe de 5 000 hommes a été mise en place, bénéficiant du soutien logistique et technique de la Russie, marquant un réalignement stratégique majeur. Sur le plan symbolique et institutionnel, l’AES a lancé un passeport biométrique commun, supprimé les frais d’itinérance téléphonique entre ses membres, et adopté le 10 mai 2025 un hymne officiel commun destiné à renforcer l’identité régionale. De plus, un emblème officiel de l’AES a été dévoilé. L’AES poursuit également des projets d’intégration économique ambitieux, notamment la création d’une monnaie commune
Le 15 février 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont annoncé leur intention de quitter la Zone franc CFA et de créer une monnaie commune. Le Général Abdourahamane Tiani, Président de la transition du Niger, a déclaré que cette initiative visait à restaurer la souveraineté monétaire des pays concernés.
S’agissant du volet commercial, le traité institutif instaure le principe de la libre circulation des personnes et des biens sans spécifier un mécanisme d’intégration économique ni une vision claire. Il est indiqué que les détails de cette libre circulation seront réglementés par des protocoles additionnels à élaborer ultérieurement. Ce qui pourrait signifier que les trois pays vont temporiser et continuer à gérer les questions d’intégration économique dans le cadre de l’UEMOA et la zone monétaire CFA.
Le 28 avril 2025, SM le Roi Mohammed VI a reçu à Rabat les ministres des Affaires étrangères du Burkina Faso, du Mali et du Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), dans le cadre du renforcement du partenariat stratégique entre le Maroc et les pays sahéliens. Cette rencontre s’inscrit dans le prolongement de l’Initiative Atlantique lancée par le Royaume en 2023, visant à faciliter l’accès des États enclavés du Sahel à l’océan Atlantique, perçue comme une transformation géopolitique majeure ouvrant la voie au désenclavement, à la diversification économique et à une meilleure intégration aux marchés mondiaux. Cette audience illustre, si besoin est la place centrale du Royaume du Maroc dans les reconfigurations géopolitiques africaines, ainsi que son engagement en faveur d’une Afrique souveraine, solidaire et intégrée.
Les relations économiques entre le Maroc et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES)
La ZLECAF, entrée en vigueur en janvier 2021, constitue actuellement le principal cadre juridique pour les échanges commerciaux entre le Maroc et les pays de l’AES ; le Maroc, en tant que membre de la ZLECAF, bénéficie d’un accès privilégié aux marchés des pays membres, réduisant les barrières douanières et les obstacles non tarifaires. Cette zone favorise également l’harmonisation des règles commerciales, telles que la réglementation sur les produits et services, les investissements et la protection des droits de propriété intellectuelle. Bien que la ZLECAf vise à faciliter le commerce intra-africain, les listes d’exclusion, les règles d’origine très restrictives ou non finalisées ainsi que les Barrières Non Tarifaires et les déficits en termes d’infrastructure et logistiques peuvent entraver le processus d’intégration.
Les relations économiques entre le Maroc et les pays de l’AES mettent en évidence un potentiel considérable, encore largement sous-exploité. Actuellement, les exportations marocaines vers les 3 pays de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger) + le Tchad s’élèvent à environ 300 millions de dollars US, tandis que le potentiel commercial global est estimé à 2,23 milliards de dollars US, soit un taux de réalisation de seulement 11,44%. Cette faible performance laisse entrevoir une marge de croissance importante. En incluant la Mauritanie et le Sénégal dans les échanges, les exportations marocaines atteignent 1,5 milliard de dollars US en 2022.
Les marchés à fort potentiel incluent le Sénégal, le Mali et la Mauritanie, tandis que le Niger, le Burkina Faso et le Tchad demeurent des marchés émergents. Parmi les secteurs clés pour exploiter ce potentiel figurent l’agriculture, les matériaux de construction, le textile et les produits pharmaceutiques.
Vers une coopération plus avancée entre le Royaume du Maroc et les Pays de L’AES
L’adoption d’une approche plus ambitieuse, pourrait entraîner des bénéfices considérables et maximiser le potentiel des échanges commerciaux et des investissements ; plusieurs leviers peuvent être actionnés combinant un système de préférences commerciales progressif renforcé par une coopération monétaire, un corridor économique ainsi que des investissements dans les infrastructures logistiques et la mise en place de chaînes de valeur régionales. Ces initiatives permettraient d’élargir la gamme des produits échangés, notamment dans les secteurs des peaux et cuir, de l’industrie pharmaceutique, des minerais critiques, de la plasturgie, des produits de l’élevage etc.
Une zone préférentielle élargie pourrait ainsi générer une augmentation des échanges commerciaux de 2,1 à 6,27 milliards de dollars US, avec des contributions à la croissance du PIB allant de 0,315 à 0,836 milliards de dollars US. Ces chiffres soulignent non seulement le potentiel inexploité de la coopération entre le Maroc et les pays du Sahel, mais aussi l’importance d’une intégration économique plus poussée pour favoriser la croissance, la stabilité et le bien-être dans la région.
Le corridor Dakhla -N’Djamena est un autre levier stratégique majeur pour le développement économique et l’intégration régionale des pays du Sahel. Il va au-delà d’une simple route commerciale en devenant un corridor de développement économique intégré, visant à améliorer le commerce, attirer des investissements et stimuler l’activité économique. Ce projet évoluera progressivement, passant d’un corridor routier à un corridor logistique et économique, avec une gestion rigoureuse et une coordination efficace entre les acteurs. En reliant des nœuds d’extrémité stratégiques tels que des villes, ports et zones industrielles, il facilitera les échanges régionaux et l’accès aux marchés mondiaux, créant ainsi de nouvelles opportunités économiques pour les pays sahéliens.
Les perspectives du Dirham marocain comme ancre monétaire régionale pour les pays de L’AES
Entre l’option de quitter la Zone franc et celle de créer une monnaie commune, les Etats de l’AES peuvent explorer une troisième voie plus pragmatique et réaliste qui consisterait à envisager un ancrage sur le dirham marocain. Le dirham est une monnaie stable, arrimée à un panier de devises composé à 60 % de l’euro et à 40 % du dollar américain, offrant ainsi une stabilité relative. Cette stabilité pourrait faciliter les échanges commerciaux et les investissements entre le Maroc et les pays du Sahel. De plus, le Maroc dispose d’une expérience significative en matière de gestion monétaire unique en Afrique, ce qui pourrait soutenir la mise en place d’un tel ancrage. Cette option offrirait une solution plus réaliste et pragmatique face aux défis posés par la création d’une monnaie commune hypothétique.
Pour qu’une monnaie nationale devienne une monnaie d’ancrage régional, elle doit d’abord reposer sur une stabilité macroéconomique solide, cela implique une inflation maîtrisée, une croissance stable, des finances publiques équilibrées, ainsi qu’une crédibilité forte de la banque centrale (Mundell, 1961 ; FMI, 2008 ; Eichengreen, 2011). Le pays émetteur doit également exercer un poids économique et commercial significatif dans la région, avec des échanges soutenus, une influence financière établie et un système bancaire suffisamment développé pour assurer la liquidité en monnaie nationale à l’échelle régionale (Masson & Pattillo, 2005 ; AfDB, 2018 ; Sachs, 2005). Le régime de change de cette monnaie doit être prévisible, soutenu par des réserves suffisantes, et compatible avec les besoins de convertibilité des autres États (Eichengreen & Hausmann, 1999 ; FMI, 2008).
Au-delà des aspects économiques, il est crucial que cette monnaie soit acceptée politiquement et diplomatiquement par les partenaires régionaux.
Le Dilemme des pays africains entre l’orthodoxie de la théorie des Zones monétaires optimales et les soucis de souveraineté monétaire
En Afrique, l’idée de créer une monnaie unique pour l’ensemble du continent ou au niveau régional n’est pas nouvelle et vise à accélérer l’intégration économique, cependant, la réalisation de cette ambition se heurte à des défis importants ; la structure économique des pays africains est souvent déséquilibrée, caractérisée par une forte dépendance aux exportations de matières premières et une faiblesse des échanges intra-régionaux.
La littérature économique, notamment celle sur les Zones monétaires optimales (ZMO), fournit un cadre analytique rigoureux pour évaluer la faisabilité d’un tel projet. Les travaux d’Alesina, Barro et Tenreyro montrent que l’union monétaire ou les régimes d’ancrage ont généralement un effet positif sur les échanges commerciaux, mais seulement si certaines conditions sont réunies :
✓ Poids des échanges commerciaux : les pays sont plus enclins à adopter la monnaie d’un partenaire commercial majeur. Or, l’un des obstacles historiques à l’intégration monétaire en Afrique de l’Ouest est la faiblesse des échanges intrarégionaux ;
✓ Convergence macroéconomique : L’harmonisation des politiques économiques, notamment budgétaires, est essentielle pour limiter les déséquilibres ;
✓ Stabilité de la monnaie ancre : Le pays émetteur doit bénéficier d’une stabilité macroéconomique, de marchés financiers développés et d’une crédibilité institutionnelle forte ;
✓ Volonté politique : La réussite des unions monétaires passées, comme l’Union monétaire scandinave ou l’Union latine, montre que les arrangements monétaires sont d’abord des projets politiques.
Contrairement aux unions monétaires du Nord, les arrangements Sud-Sud n’impliquent pas de monnaies de réserve internationales, et les économies sont confrontées au « péché originel » (la situation dans laquelle la monnaie nationale d’un pays n’est pas utilisée pour emprunter à l’étranger) qui limite leur capacité à s’endetter dans leur propre monnaie à l’étranger (Eichengreen and Hausmann, 2005; Fritz and Metzger, 2006). Les critères de convergence macroéconomique traditionnels, souvent considérés comme préalables à l’intégration, ne sont pas toujours remplis et leur atteinte a pris plus de temps que prévu dans des régions comme la CEDEAO, où l’instabilité politique et les déficits budgétaires élevés constituent des obstacles majeurs.
Malgré ces difficultés, l’approche actuelle suggère que l’intégration monétaire peut être un processus où la convergence se réalise ex post (après le début de l’intégration) plutôt qu’être une condition ex ante comme le suggère la théorie des Zones Monétaires Optimales.
La théorie classique, focalisée sur des critères stricts à respecter avant l’intégration, est également critiquée pour son caractère statique et son manque de pertinence pour les dynamiques observées dans les pays du Sud. ( Barbara Fritz* and Laurissa Mühlich 2010).
En effet, cette théorie traditionnelle des Zones Monétaires Optimales, pilier de l’analyse des unions monétaires, se révèle aujourd’hui inadéquate pour appréhender les nouvelles formes d’intégration monétaire régionales qui se développent depuis les années 1990, particulièrement au sein des économies en développement et émergentes (intégration Sud-Sud – SSI). L’une des principales lacunes réside dans son incapacité à prendre en compte les contraintes monétaires spécifiques à ces pays, notamment le concept de « péché originel« , qui limite leur capacité à s’endetter en devises étrangères et rend moins coûteux l’abandon de l’instrument du taux de change. De plus, ces arrangements Sud-Sud diffèrent fondamentalement des unions monétaires du Nord, car ils n’impliquent aucune des grandes monnaies de réserve internationales.
Vers une nouvelle zone monétaire Dirham
Dans les débats sur l’intégration monétaire en Afrique, la présence d’une monnaie régionale, comme le Rand sud-africain dans la Communauté monétaire d’Afrique australe (CMA), ouvre une perspective pragmatique souvent négligée par la théorie classique des zones monétaires optimales (ZMO). Alors que cette dernière exige une forte convergence macroéconomique entre les membres – critère rarement rempli par les pays en développement – l’exemple de la CMA montre qu’une structure centrée sur une monnaie plus crédible et moins sujette au « péché originel » (l’incapacité des pays à emprunter sur les marchés internationaux dans leur propre monnaie), peut tout offrir des gains tangibles, en particulier pour les PMA membres. Ces derniers bénéficient alors d’une stabilité monétaire importée, sans disposer eux-mêmes des fondamentaux requis par les ZMO.
Ce constat bouscule les dogmes économiques traditionnels qui excluent souvent toute forme d’union monétaire entre Pays du Sud pour cause de divergences structurelles. Il souligne qu’une intégration réussie ne dépend pas uniquement de la symétrie des économies, mais aussi de la capacité d’un pays à jouer le rôle d’ancre régional (Core Area). L’Afrique du Sud dans la CMA, et peut-être demain le Maroc dans l’espace sahélien, incarnent cette approche alternative, où la crédibilité monétaire d’un seul acteur peut compenser l’absence de convergence au sein du groupe.
Le dirham marocain présente plusieurs caractéristiques susceptibles de séduire les pays sahéliens en quête d’indépendance monétaire : il est stable, arrimé à un panier euro-dollar, et géré par Bank Al-Maghrib, une banque centrale réputée pour sa prudence. Face à une Zone Franc perçue par certains comme un vestige colonial, la perspective d’un ancrage régional Sud-Sud, fondé sur une coopération économique croissante, pourrait symboliser une nouvelle ère monétaire et géopolitique.
Une alliance monétaire inédite pourrait émerger entre le Maroc, les Émirats arabes unis et plusieurs pays du Sahel. L’objectif : créer une alternative au franc CFA en adossant les monnaies sahéliennes au dirham marocain, avec un soutien financier substantiel d’Abu Dhabi. Ce projet traduirait une volonté partagée de repenser l’ancrage monétaire dans un espace en quête de souveraineté économique et de stabilité politique.
Le dispositif envisagé s’inspirerait de modèles flexibles comme la zone RAND en Afrique australe, où plusieurs pays conservent leur monnaie nationale tout en étant liés au rand sud-africain par un mécanisme de parité. De manière similaire, les pays du Sahel conserveraient leurs monnaies, mais dans un cadre d’ancrage régional au dirham, lui-même stabilisé par un panier de devises. Ce système permettrait d’atténuer les chocs externes tout en offrant une certaine souplesse aux politiques nationales. Des règles budgétaires simples — plafonnement du déficit et de la dette — garantiraient la crédibilité du dispositif.
Ce projet ne serait pas neutre sur le plan géopolitique. Il permettrait au Royaume du Maroc et aux EAU de renforcer leur ancrage en Afrique de l’Ouest et au Sahel, pour les pays sahéliens, ce pourrait être une manière de s’émanciper d’une CEDEAO perçue comme trop alignée sur les intérêts extérieurs.
Un projet politique avant tout
L’adoption du dirham comme ancre ne se fera pas sans obstacles. Le principal défi est politique : un ancrage implique un renoncement partiel à la souveraineté monétaire des pays partenaires. Dans un système asymétrique de change fixe, seule la banque centrale émettrice conserve une autonomie monétaire. Les partenaires doivent donc être convaincus que les bénéfices (stabilité, réduction des coûts de transaction, meilleure intégration régionale) surpassent les coûts (perte de contrôle monétaire, dépendance).
L’histoire africaine des arrangements monétaires – entre l’héritage ambivalent de la Zone franc et les tentatives inabouties de monnaie commune comme l’ECO – montre que les considérations de souveraineté, de confiance mutuelle et de coordination des politiques budgétaires sont décisives ; l’adhésion régionale à cette monnaie suppose donc une volonté politique partagée, une coordination des politiques économiques, et des institutions communes pour encadrer l’ancrage.
Les avantages d’une zone monétaire régionale entre le Maroc et les pays de l’AES et éventuellement élargie dans une seconde phase à la Mauritanie voire la Guinée et le Tchad sont nombreux et variés. D’abord, une intégration monétaire plus poussée peut servir d’amortisseur efficace contre les effets systémiques de la mondialisation financière, elle offre également des opportunités considérables en termes d’augmentation des échanges commerciaux entre les pays membres, de synergies et de coopération économique, stimulant ainsi le développement ; en se regroupant, les pays peuvent négocier des termes commerciaux plus favorables au niveau bilatéral ou multilatéral et être plus compétitifs pour attirer les investissements et le commerce international, surtout dans un monde en recomposition géopolitique.
Dans le contexte africain, une monnaie nationale peut jouer le rôle d’ancrage régional à condition qu’elle repose sur une forte crédibilité macroéconomique, une stabilité politique, et un usage étendu dans les échanges régionaux. Le pays émetteur doit disposer d’une économie robuste, d’une banque centrale indépendante, et d’un système financier solide pour inspirer la confiance des autres États.
Cependant, ce rôle d’ancrage expose la monnaie nationale au paradoxe de Triffin : en fournissant des liquidités régionales, le pays doit accepter des déficits extérieurs qui affaiblissent la confiance dans sa propre monnaie. Pour surmonter cette contradiction, plusieurs pistes sont envisagées, comme la mise en place de mécanismes régionaux de réserve, l’adoption d’une unité de compte basée sur un panier de monnaies, ou encore la surveillance multilatérale des déséquilibres. Ces solutions permettraient d’assurer la stabilité de l’ancrage sans sacrifier les équilibres internes du pays émetteur.
Faire du dirham une ancre régionale en Afrique de l’Ouest et au Sahel s’inscrit dans une logique économique et géopolitique, mais qui nécessite une volonté politique affirmée et des engagements clairs. Le Maroc peut poser les fondations en investissant dans l’intégration régionale, les infrastructures et la sécurité en partenariat avec des acteurs non hégémoniques et les institutions multilatérales.




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