L’Afrique d’abord, mais pas seule

Alors que le monde est aux prises avec une fragmentation économique, des réalignements géopolitiques et une polycrise qui s’accélère, l’Afrique se trouve à un tournant historique. Fort de ses vastes ressources, de son dynamisme démographique et de sa base de consommateurs croissante, le continent a le potentiel de remodeler les récits économiques mondiaux. Pourtant, ce potentiel reste limité par des infrastructures inadéquates, un accès limité aux financements internationaux et des vulnérabilités structurelles persistantes. Dans cette nouvelle ère, la Banque africaine de développement (BAD) doit assumer un rôle plus audacieux, non pas comme un financier passif du développement, mais comme un vecteur stratégique de la souveraineté économique et de l’influence mondiale de l’Afrique
Le programme de la BAD doit être guidé par un principe clair : l’Afrique d’abord, mais pas seule. Il ne s’agit pas d’un repli sur le protectionnisme, mais d’un rééquilibrage des priorités. Il s’agit d’affirmer la capacité d’action de l’Afrique dans un monde où les blocs économiques se durcissent, où les chaînes d’approvisionnement se reconfigurent et où les institutions de Bretton Woods sont de plus en plus critiquées pour leur incapacité à servir adéquatement les pays du Sud.
Il est crucial que ce programme adopte une approche panafricaine, intégrant pleinement l’Afrique du Nord aux stratégies économiques continentales. Pendant trop longtemps, l’Afrique du Nord a été considérée comme un territoire géopolitiquement distinct, souvent perçue à travers le prisme du Moyen-Orient ou des relations méditerranéennes, plutôt que comme une partie intégrante du développement de l’Afrique. La BAD doit redoubler d’efforts pour briser ce clivage artificiel et promouvoir un programme économique africain plus unifié, incluant les économies subsahariennes et nord-africaines.
Par ailleurs, le changement de direction de la BAD en mai 2025 offre une opportunité de renouveau institutionnel, de professionnalisation et de rupture avec l’inertie passée qui a souvent freiné la capacité de la banque à agir avec détermination. Avec l’arrivée prochaine d’un nouveau président, la première institution africaine de financement du développement doit s’orienter vers une approche plus stratégique et axée sur les résultats.
L’Afrique à l’épreuve du temps dans une économie mondiale fracturée
La trajectoire économique de l’Afrique est façonnée par un monde en pleine dé-mondialisation, une délocalisation des échanges et une concurrence géopolitique accrue. L’affaiblissement des régimes commerciaux multilatéraux et la montée en puissance des blocs économiques régionaux ont créé à la fois des risques et des opportunités pour le continent.
– L’évolution de l’engagement de la Chine : si la Chine demeure le principal prêteur bilatéral et partenaire en production d’infrastructures de l’Afrique, le ralentissement économique de Pékin et le réajustement de son initiative «la Ceinture et la Route» (BRI) obligent l’Afrique à repenser sa dépendance aux capitaux chinois.
– Le réengagement des États-Unis et de l’Union européenne : l’Occident redouble d’efforts pour contrer l’influence chinoise et russe en Afrique, notamment dans les domaines de l’énergie, des minéraux et de la coopération en matière de sécurité. La loi américaine sur la réduction de l’inflation (IRA) et l’initiative «Global Gateway» de l’UE offrent de nouvelles perspectives d’investissement, mais l’Afrique doit définir les modalités de cet engagement.
– BRICS+ et coopération Sud-Sud : l’expansion des BRICS+ (incluant l’Égypte et l’Éthiopie) offre à l’Afrique un cadre alternatif de coopération économique, remettant en cause la domination des institutions financières occidentales.
– Réalignement géopolitique des matières premières : les minéraux essentiels de l’Afrique (cobalt, lithium, terres rares…) sont désormais au cœur des conflits mondiaux sur les chaînes d’approvisionnement. Le continent doit exploiter ses ressources de manière stratégique plutôt que de les abandonner aux modèles d’extraction des matières premières.
Dans ce contexte, la BAD ne peut se permettre de rester une institution du statu quo. Elle doit se transformer en un architecte économique proactif pour le continent.
Un pivot stratégique : de prêteur à architecte de la souveraineté économique africaine
La BAD doit aller au-delà des prêts traditionnels et se positionner comme un acteur géopolitique et géoéconomique qui façonne la trajectoire de développement de l’Afrique selon ses propres conditions. Cela nécessite une approche en trois volets :
1- Remodeler l’architecture financière de l’Afrique : un New Deal pour la mobilisation des capitaux
Le déficit de financement des infrastructures en Afrique, l’énergie et l’industrialisation notamment demeure ahurissant, atteignant entre 100 et 170 milliards de dollars par an. Pourtant, le continent reste à la merci des marchés de la dette extérieure, où les coûts d’emprunt sont nettement plus élevés que dans d’autres régions émergentes. La BAD doit être le fer de lance d’une transformation radicale de l’architecture financière africaine.
- Développer les institutions financières alternatives en Afrique : la BAD devrait accélérer la création d’une agence africaine de notation de crédit afin de contrebalancer les primes de risque injustes imposées par les agences occidentales. De plus, elle devrait piloter les efforts visant à rendre opérationnel un Fonds monétaire africain (FMA) offrant des prêts contracycliques, réduisant ainsi la dépendance aux conditionnalités souvent punitives du FMI.
- Promouvoir la réallocation des Droits de Tirage Spéciaux (DTS) et de nouveaux mécanismes de capital : bien que les économies occidentales se soient engagées à réaffecter les DTS à l’Afrique, le processus reste lent et insuffisant. La BAD doit prendre la tête d’une coalition de ministres des Finances africains pour exiger une réaffectation plus importante et plus directe, ainsi que la création d’un fonds de liquidités dédié à l’Afrique.
- Débloquer les fonds de pension et les capitaux souverains : avec environ 2 000 milliards de dollars de fonds de pension et de fonds souverains africains, la BAD devrait développer des mécanismes pour orienter ces ressources vers des investissements dans les infrastructures et les énergies vertes, plutôt que de les laisser stagner dans les institutions financières occidentales et générer des rendements minimes.
2- Industrialisation et souveraineté énergétique : au-delà de l’extraction des ressources
L’Afrique ne peut pas répéter les erreurs du passé, à savoir demeurer un fournisseur de matières premières tout en important des produits finis. La BAD doit promouvoir un nouveau paradigme d’industrialisation qui privilégie la création de valeur locale et la complexité économique.
- Construire des pôles stratégiques de raffinage et de transformation des minéraux : au lieu d’exporter du lithium brut, du cobalt ou des terres rares, l’Afrique doit développer des corridors industriels régionaux pour transformer ces minéraux localement. La BAD devrait fournir des financements concessionnels aux gouvernements et aux acteurs du secteur privé qui s’engagent à valoriser ces minéraux sur le continent.
- Renforcer la souveraineté énergétique grâce aux énergies renouvelables et au gaz : l’Afrique ne peut s’industrialiser sans énergie. La BAD devrait soutenir une approche à deux volets : accélérer le déploiement des énergies renouvelables tout en veillant à ce que le gaz naturel demeure une énergie de transition. La volonté occidentale de réduire le financement des projets gaziers africains doit être contrée par une stratégie énergétique résolue, menée par l’Afrique.
- Renforcer les chaînes d’approvisionnement intra-africaines : la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) offre une opportunité historique de dynamiser le commerce intra-africain. La BAD doit financer des pôles industriels et des corridors de transport qui améliorent la connectivité et réduisent ainsi la dépendance actuelle aux marchés extérieurs.
3- Un programme panafricain : intégrer l’Afrique du Nord à la stratégie
L’Afrique du Nord a souvent été considérée comme distincte du programme économique africain, alors qu’elle abrite certaines des plus grandes économies du continent et joue un rôle essentiel dans la stabilité régionale. La BAD doit briser ce clivage artificiel et promouvoir une stratégie de développement inclusive.
- Combler les lacunes en matière d’infrastructures entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne : la Banque devrait soutenir une meilleure connectivité des transports et de l’énergie à travers le Sahara, en intégrant les chaînes d’approvisionnement interrégionales.
- Exploiter la base financière et industrielle de l’Afrique du Nord : des pays comme l’Égypte, le Maroc et l’Algérie disposent de secteurs industriel et financier bien établis qui pourraient servir de pôles pour une industrialisation plus large de l’Afrique.
- Faciliter les investissements Sud-Sud : Les capitaux et l’expertise nord-africains devraient être encouragés à investir dans les économies subsahariennes, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la logistique et de l’industrie manufacturière.
4- Repenser la fragilité : une approche axée sur la résilience
Avec plus de 400 millions de personnes dans 26 pays africains touchées par des conflits, la résilience économique est impossible sans s’attaquer à la fragilité. La BAD doit passer d’une gestion réactive des crises à une stratégie axée sur la résilience, intégrant la consolidation de la paix, la diversification économique et le renforcement institutionnel.
Au-delà de la réponse aux crises
La résolution des conflits doit aller au-delà des efforts immédiats de stabilisation et intégrer des mécanismes de consolidation de la paix à long terme, pilotés par les communautés, qui préviennent l’instabilité plutôt que de simplement la contenir.
De la dépendance à la transformation économique
Les États fragiles doivent passer d’une dépendance aux industries extractives à des économies diversifiées et durables. Un investissement stratégique dans des secteurs résilients favorisera l’autosuffisance et réduira la vulnérabilité aux chocs externes.
Ancrages institutionnels pour la stabilité
Un cadre de relèvement post-crise robuste nécessite le renforcement des structures de gouvernance et la création de zones économiques qui servent de moteurs de stabilité et d’intégration régionales.
La BAD doit dépasser les approches conventionnelles axées sur l’aide et inscrire la résilience au cœur de son paradigme de développement.
5- Changement de direction en mai 2025 : un moment de renouveau institutionnel
Le changement de direction à venir à la Banque africaine de développement (BAD) offre une occasion cruciale de restaurer la crédibilité, d’améliorer la gouvernance et de renforcer l’agilité opérationnelle.
Décentralisation pour plus d’efficacité
La structure centralisée de la BAD a souvent entraîné une inertie bureaucratique, des lenteurs dans les approbations et une conception rigide des projets. La création de pôles régionaux autonomes à Nairobi, Abidjan, Pretoria et d’un centre nord-africain – Le Caire ou Casablanca – permettrait de :
- accélérer la prise de décision et l’approbation des projets critiques ;
- adapter les politiques aux réalités économiques régionales, améliorant ainsi l’efficacité ;
- renforcer la collaboration avec les collectivités locales, les entreprises et la société civile pour une plus grande appropriation par les parties prenantes ;
Rompre le cycle du clientélisme
Pour que la BAD soit une institution de classe mondiale, son leadership doit être apolitique, méritocratique et axé sur les résultats. Cela nécessite :
- un processus de recrutement compétitif et transparent pour les postes de direction ;
- attirer les meilleurs talents africains issus des organisations internationales, du monde universitaire et du secteur privé ;
- intégrer un leadership axé sur les données qui privilégie l’impact à la politique.
Réduire la dépendance vis-à-vis des donateurs
La Banque doit s’affranchir de sa dépendance aux donateurs extérieurs en mobilisant des capitaux africains et en diversifiant ses sources de financement, renforçant ainsi son rôle d’institution financière crédible pour l’avenir du continent.
Conclusion : un moment décisif pour la Banque africaine de développement
La Banque africaine de développement se trouve à un tournant décisif. Elle peut choisir de rester un bailleur de fonds conventionnel du développement, contraint par la politique des donateurs et des réformes progressives, ou d’assumer un rôle audacieux et transformateur qui redéfinit la trajectoire économique de l’Afrique.
Le statu quo n’est plus une option. Face à l’évolution des rapports de force mondiaux et à la montée en puissance de l’Afrique sur le plan économique, la BAD doit défendre une nouvelle vision, qui donne la priorité à l’Afrique d’abord, mais pas à l’Afrique seule.
En remodelant l’architecture financière du continent, en stimulant l’industrialisation, en intégrant l’Afrique du Nord dans sa stratégie et en tirant parti de la transition de son leadership pour professionnaliser ses opérations, la BAD peut transformer cette période de fracture mondiale en une ère de renaissance africaine.
La question n’est plus de savoir si l’Afrique peut s’élever, mais si ses institutions sont prêtes à assumer ce rôle. Mai 2025 sera le test.
Article traduit de l’anglais au français par AFRIMAG
Article original : https://www.policycenter.ma/publications/bold-agenda-african-development-bank-seizing-africas-moment-fractured-global-economy




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